[Interview] Louis-Jean Cormier

Le ténor du rock québécois est de passage à Paris. Nous le rencontrons en marge du festival Aurores Montréal ( cf. notre live-report de l’édition 2019). Au calme, dans les backstage de la Maroquinerie, alors que résonnent dans les couloirs les balances des artistes qui joueront ce soir. L’homme fut chanteur-guitariste du groupe Karkwa jusqu’à 2011. Il se lançait l’année suivante dans une carrière solo avec l’album « Le treizième étage ». Le mois prochain, c’est après cinq ans d’absence que son troisième long sortira (« Quand la nuit tombe », le 20 mars 2020). Le premier extrait, au titre astucieux et ô combien pertinent, « Je me moi », est déjà disponible. Le clip d’un second, « 100 mètres haies », a été lâché il y a quelques jours. Musique, sujets de société, échanges franco-québécois et une anecdote de tournée croustillante… 

  • J’ai vu sur Instagram que ton nouvel album qui va arriver en mars prochain. Il va s’appeler « Comme du monde », c’est bien ça ?

(Il rit) Oui, il sort en mars, mais ce ne sera pas ça le titre. C’est une blague que quelqu’un à faite en disant qu’il devrait s’appeler comme ça. C’est une expression qu’on a au Québec et qui veut dire, en gros : « On va le faire comme il faut, de façon adéquate ». « Fais-le donc comme du monde ! », dirait-on à quelqu’un. De la bonne manière.

Je n’ai pas encore de titre officiel. J’ai une idée de la direction dans laquelle je veux aller. Le titre, souvent, se trouve à la dernière minute.

  • Où en es-tu de l’enregistrement ?

Il est presque fini, mais on fait aussi tout en même temps… Pendant que j’étais dans l’avion, j’ai refait le texte d’une chanson au complet. Et, e même temps, il y a des mixes de chansons qui sont pratiquement finis. Donc oui, tout à la fois.

  • OK, à différents niveaux dirons-nous ?

Voilà, comme du monde ! (rires)

  • Carrément ! Je vais essayer de la réutiliser, mais je ne te garantis pas le résultat.

En fait, c’est vide de sens, comme expression. C’est comme certaines personnes âgées chez nous qui disent : « Ça c’est comme un rien, ça ! »

  • Oui, on l’a aussi en France, mais un peu différente : « Je dis ça, je dis rien » !

Excellent : On a envie de lui dire : « Bah ferme là alors ! » (rires)

  • Voilà ! Pourrais-tu nous révéler quelques thèmes de l’album ?

C’est un disque qui voyage beaucoup. J’ai écrit plein de chansons. On est encore en train de jongler avec quelques-unes, pour savoir lesquelles font la côte ou pas. Il y a peut-être une certaine forme d’engagement social qui est là, tout le long du disque. Qui va décrier ou, du moins, décrire certains problèmes de société ; mais jamais dans une forme de revendication.

Le premier titre qui est sorti, c’est « Je me moi ». C’est une espèce de satire. Je ne suis pas prêt à dire qu’il représente le son du disque. Mais disons qu’il représente « le coup de volant » que j’ai donné pour aller ailleurs.

  • J’ai vu qu’il y aurait plus d’électro, par exemple ?

Oui, plus d’électro ! Il y a zéro guitare sur ce disque. Après, ce n’est pas un disque électro dans le sens propre du terme. Je voulais vraiment aller vers quelque chose qui sorte de ma zone de confort et qui ne ressemble à rien de ce qui se fait chez nous. De ce que j’entends, du moins. Mais on n’y échappe pas. Au final, il y a des références.

Pour finir avec les thèmes, ça va parler de racisme, d’intransigeance, de religion. Je me sers beaucoup de la religion comme fil conducteur, peut-être pour mieux exprimer ma pensée ou mes propos. Comme « Je me moi » d’ailleurs, qui a un texte avec un champ lexical très religieux : « Je suis le prophète de mon temps / Les messes de propagande / Je multiplie mes apôtres », etc. Mais en fait, on parle de méchanceté sur les réseaux sociaux.

  • Penses-tu qu’il soit possible d’avoir une utilisation saine des réseaux sociaux ?

Oui ! Quand ça sert à promouvoir le travail de quelqu’un. En art, Instagram est hyper pratique. J’ai des amis qui font de l’art visuel, des peintres. Hommes ou femmes qui arrivent à gagner leur vie mieux qu’avant grâce à Instagram. C’est super bien ! Mais un artiste, en chanson, qui ,e va que poster sa vie privée, ça devient étrange. Ça ne sert peut-être un peu à rien. Il y a aussi toute la mouvance des influenceurs, qui sont nos nouveaux « hommes-sandwichs », qui ont des pancartes sur eux et qui disent : « Venez manger mon smoke me, c’est le meilleur ! ». Je trouve ça un peu vide de sens.

Mais j’ai découvert beaucoup de musique par ces médias sociaux là. Donc oui, ils ont une vocation hyper intéressante, aussi.

  • Il paraît que la religion est très présente dans la vie quotidienne aux États-Unis. Est-ce aussi le cas au Canada, francophone comme anglophone ?

Oui, et encore assez pour que, si tu fais des commentaires qui sortent de la ligne catholique disons, ça puisse secouer beaucoup de gens. Je trouve que la religion amène son lot de bonnes valeurs, mais aussi beaucoup de problèmes de société.

  • Ce dont tu parles dans l’album, justement ?

Oui, j’en parle un peu. Parce que, notamment, mon père était prêtre. Du moins, avant de décider de faire des enfants et de quitter la religion, il l’était. Enfin, il a seulement quitté la prêtrise. Et il nous a un peu imposé la religion quand on était jeunes. Donc je l’ai dans mes veines, je vois aussi ses bons et ses mauvais côtés.

  • D’autres sujets de société que tu abordes dans ton album ?

Le racisme. Je partage ma vie avec une femme de couleur et j’ai de plus en plus l’impression que, en fait, c’est un autre problème des médias sociaux. Comme tu ne lis que ce que pensent les gens des mêmes groupes sociaux que toi, tu crois que tout le monde pense comme toi. Et moi, depuis tout petit, je pensais que je vivais dans un pays très très progressiste, libre et ouvert, accueillant. Mais ce n’est pas ça du tout. Chez nous, il y a beaucoup de racisme. Ma copine reçoit au moins une fois par semaine des messages haineux : « Retourne dans ton pays ! » etc. Et elle a grandi au Canada, donc son pays, c’est le Canada !

C’est frappant pour moi. Et je me dis que, si j’ai une bonne tribune, elle peut servir à ça aussi. Dire : « Attendez les gars, on vit peut-être pas dans le pays dans lequel on pense vivre ! » On est un peu entouré de rednecks, quelque part.

  • C’est un peu pareil ici. On peut penser qu’on est dans un pays très respectueux de la diversité et on est surpris de voir des actes d’intolérance.

C’est un autre problème des médias sociaux. Ça a amené cette espèce d’ouverture à l’intransigeance. Ou si une personne s’autorise à tenir des propos racistes en ligne, une autre va se l’autoriser aussi, et ainsi de suite.

En plus (et j’arrête après avec ce sujet), ça se fait dans un confort incroyable. Dans son canapé, avec un pseudonyme. Parfois, je reçois des messages. Je me dis : « Mais pourquoi t’as pris du temps pour faire ça ? »

  • Quels sont tes artistes français préférés, vivants ou morts, actuels ou pas ?

Je ne vais surprendre personne, mais Gainsbourg, puis aussi Bashung et Souchon. Et, de notre ère, je suis un petit peu désarmé quand j’entends Bertrand Belin. Il a une manière de faire des chansons tellement simples et ramassées, qui disent tout en même temps. J’aspire à avoir une plume éclatée puis ouverte et ludique, comme la sienne. Et j’aime beaucoup la voix de Clara Luciani. Le disque est bon aussi. De même, je me suis retrouvé dans des tournées avec une fille comme Jeanne Added. Je la trouve douée, elle a de la vibe. Je ne l’ai jamais entendue chanter en français, par contre.

Nous les artistes québécois, quand on entend les artistes français chanter en anglais, on est un peu déboussolés. Il y en a pour lesquels ça marche bien, d’autres moins. C’est un peu idiot de penser ça, parce que l’accent est aussi ce qui fait que c’est beau.

Après, chez nous, chanter en français, c’est quasiment un geste politique pour la survie de la langue. Mais je suis conscient que ce n’est pas la même chose ici. La langue n’est pas en péril du tout. Puis il y a aussi le fait qu’on est entouré d’anglophones, donc la moitié de notre vie est en anglais pour ainsi dire. on ne ressent pas ce besoin de chanter absolument en anglais.

  • Justement, comment les Québécois vivent-ils cette double culture ?

Le mélange des langues est ce qui fait que Montréal est ce qu’elle est : une ville super et multiculturelle ! Puis, on a vécu ces dernières années beaucoup de mélanges anglos-francos. Avant, il y avait peut-être une séparation plus précise, plus déterminante. Après ça, on a vu apparaître des Arcade Fire, des Plants & Animals, qui rassemblent des anglophones et francophones, et ça donne des supers beaux mariages.

Mais dans les gens de ma génération, il y a autant le désir de la survie de la langue que celui que nos enfants soient bilingues. Qu’ils apprennent l’anglais. Tu vois, on regarde les films américains en version originale, par exemple. On a peut-être trop vécu dans un carcan francophone, à un moment. Il fallait que tout soit traduit tout le temps.

  • Les chanteurs québécois ont une façon très naturelle d’aborder la langue française dans la musique. Avec simplicité, mais aussi de manière très mélodieuse. Comment expliquerais-tu cela ?

Je pense qu’on a eu de bons modèles. Il y a eu des précurseurs qui ont déblayé le terrain. Et puis, cette fierté extrême de la langue, ce désir qu’elle survive. Mais on est très près de la musique américaine, donc c’est un mariage naturel. Musicalement, on va être appelés à faire des trucs qui sont loin de la chanson française.

Pour moi, dans la chanson française, il y a d’un côté des mélodies extrêmement belles puis, de l’autre, des morceaux où la musique est assez accessoire. Et le texte est vraiment costaud. Finalement, pour les Beatles, c’est l’inverse : une uper musique élaborée et des paroles comme « I love you, she loves me ». Donc oui, le Québécois moyen fait son mélange avec ça. Puis, dans les années 1950, on était quand même plus près d’Elvis que de Brassens.

  • Quels artistes québécois actuels nous conseillerais-tu d’écouter ?

Il y a des projets féminins super intéressants, dont Laurence-Anne, qui joue ici bientôt. Je la trouve vraiment douée. Salomé Leclerc, qui joue ce soir, est excellente. Chez nous, le groupe qui est en train de monter en flèche et qui est à tendance humoristique, s’appelle Bleu Jeans Bleu. Très drôle et, en même temps, ce sont de très bons musiciens.

Après, il y a des artistes qui vont toujours être dans mon cœur et piquer ma curiosité. Un gars comme Jimmy Hunt, qui fait autant des trucs solos qu’avec son groupe, Chocolat.

  • Ton meilleur souvenir de scène ?

Des choses surréalistes se sont passées autant dans ma carrière solo qu’avec Karkwa. Mais il y en a une en particulier qui me revient : on est en train de faire un spectacle pour la fête du Canada à Londres, Trafalgar Square dans une espèce de gros stage. Là, entre deux chansons, Mike Myers (l’acteur d’« Austin Powers » et « Wayne’s World ») arrive tout gêné, poussé par l’ambassadeur de la soirée pour monter sur scène et dire : « I’m proud to be Canadian ». Je me retourne et je luis dis : « Mike Myers, wow ! Je suis vraiment fan de toi ! Tiens, prends le micro ! » Et lui, il est là et dit « Je veux pas déranger ». Finalement, il prend le micro et déclare (il prend une petite voix timide) : « I’m proud to be Canadian », puis il repart…

« Quand la nuit tombe », sortie le 20 mars 2020 chez Simone Records.


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