[Live] Levitation France 2017, jour 2

Nous étions au théâtre du Quai pour la cinquième édition du Levitation France, dédié aux musiques et aux cultures psychédéliques des années soixante à nos jours. Comme lors des précédentes éditions, le spectre musical couvert par la programmation était large et varié, allant du rock psychédélique le plus traditionnel à la musique électronique, en faisant des détours bienvenus par des sonorités plus orientales ou exotiques. Retour sur la deuxième soirée d’un festival toujours aussi passionnant.

The Black Angels – crédit : Erwan Iliou

Article écrit par Maxime Antoine, Sébastien Michaud et Maxime Dobosz – Photographies par Erwan Iliou

C’est une curieuse formation nantaise italo-coréenne qui ouvre le bal de la deuxième journée. Moon Gogo marie les sonorités âpres et orientales d’un instrument traditionnel électrifié, un komungo (ou geomungo), sorte de cithare coréenne à six cordes qui se joue avec un plectre en bambou et qui produit un son guttural et percussif, et la guitare ainsi que la voix de son chanteur Federico Pellegrini, pour un rendu sobre et puissant qui évoque par moments Jambinai, sans le côté post-rock, et avec une saveur de bricolage musical home-made plutôt plaisant. Certains morceaux sont joués juste à la voix et au komungo, Federico usant d’une mini console pour moduler les effets du micro et donner de la texture et de l’ampleur à leurs morceaux. La fin du concert est amusante, les deux musiciens devant s’accorder sur le dernier morceau à jouer entre les deux qu’ils auraient souhaité, faute de temps, et ils font mine de se disputer quelques instants, avant d’opter pour un titre qui emploie une technique de chant remarquable et typique de la musique asiatique, car usant d’une gamme pentatonique. Les sortes de murmures de gorge étouffés que parvient à produire Federico renvoient eux directement à certaines sonorités du kabuki japonais ou de l’opéra chinois et sont particulièrement déconcertantes pour qui n’est pas familier de cet univers musical. Un beau voyage et une découverte étonnante, qui s’achève sur le sourire radieux des deux musiciens.

Il ne fallait pas manquer non plus le concert fort sympathique de l’Australienne Jen Cloher à Levitation France, l’une des deux rares dates françaises de sa tournée européenne, dont c’était la première sortie hors de l’Océanie, malgré ses quatre albums au compteur. Du rock indé à la cool fort d’un band majoritairement féminin (trois membres sur quatre) qui fait du bien après une première soirée quasi exclusivement masculine. Autre bonne surprise, la présence de Courtney Barnett, jeune prodige propulsée internationalement par son premier album solo il y a deux ans en tant que guitariste soliste sur scène ; dont Jen Cloher fût son tout premier projet musical. Rien que pour la modestie de voir celle qui a désormais surpassé son aînée en termes de notoriété s’effacer sur la gauche de la scène et jouer ses parties remarquablement bien senties de guitare, cela valait le coup. Pour la bonne humeur générale et l’efficacité des compositions de ce rock australien, bon exemple de la vitalité de la scène nationale, aussi.

Dans une salle du forum encore timidement garnie, Elephant Stone remplit amplement son contrat en déroulant un psyché rock joyeusement rétro, fleurant bon le flower power « west coast » autant que le patchouli des squats hippies de Goa. Oui, c’est d’un « elephant » indien dont il est question ici, au vu des origines du chanteur-bassiste Rishi Dhir. Chemises colorées, sitar et tabla : avec quatre albums à son palmarès, le trio québécois (si ! si !) nous la joue toujours « Vishnu on the rocks » avec la même habileté et la même conviction. Respect.

Deuxième surprise de la soirée en T400, la présence de Charles Moothart, acolyte indéfectible de Ty Segall au même titre qu’un Mikal Cronin (les trois œuvrent d’ailleurs ensemble au sein du bien nommé projet Fuzz), cette fois sous le blaze de son projet solo, intitulé sobrement CFM et déjà auteur de deux albums et d’un EP. La crinière bouclée du guitariste chanteur ne tarde pas à valser dans tous les sens à mesure que le bonhomme et son groupe au son plutôt massif décochent les riffs gras et sans chichis d’un garage pachydermique que les amateurs du genre reconnaissent à mille lieux. Des amateurs, il y en a visiblement côté public, puisque dans cette foule (essentiellement masculine il est vrai) se déchaînent quelques fous furieux qui vont jusqu’à jeter sur scène des pétales de roses, s’attirant un humble « Thank you for the flowers » de la part du guitar hero amusé. Mais une fois cette blague et les premiers morceaux derrière nous, le concert tourne à l’orgie de fuzz en délire, à la foire au riff le plus dément, aux envolées fracassantes de basse groovy, aux breaks de batterie furibonds, le tout ponctué de quelques petites respirations bienvenues, une ou deux ballades bluesy qui permettent un peu au public de reprendre son souffle entre deux tours de montagnes russes électriques. Le style de CFM ; ce néo hard psych aux sonorités résolument garage, est sans doute aussi direct que peu subtil et omniprésent aujourd’hui, mais il aura un peu manqué dans cette édition du festival, livrant en tout cas un concert revigorant et qui fait un bien fou de la part d’un des acteurs les plus révérés de cette scène.

Compatriotes australiens de Jen Cloher, qui déclarait d’ailleurs après son concert vouloir y assister, The Murlocs faisait partie des derniers noms annoncés pour cette édition 2017 de Levitation France. Officiant dans un rock psyché mâtiné de sonorités blues-rock tout ce qu’il y a de plus classique, on se laisse peu à peu séduire par l’aspect très dynamique des morceaux ponctués de solos d’harmonica et bercés du chant nasillard, rappelant Van Morrison de son frontman. La foule est un peu dispersée pendant ce concert qui ne semble pas passionner beaucoup de monde, mais qui s’avère tout à fait réussi à mesure qu’il avance nonchalamment. Les tenues de scènes des musiciens rappellent quant à elles une déclinaison bleu marine des combis rouges de Ty Segall et autres sur sa dernière tournée.

Beaucoup plus de monde en T400 pour les concerts du duo chilien The Holydrug Couple, seul duo du festival à s’en tirer avec les honneurs. Et d’ailleurs, quand on prend la mesure de la densité musicale de la pop psychédélique qu’ils proposent, on en vient à douter qu’ils ne soient que deux sur scène et pourtant nous avons bien d’un côté un batteur qui gère aussi quelques beats électroniques et un peu de sampling, et de l’autre un guitariste-claviériste-chanteur, véritable homme-orchestre ou homme à tout faire du combo sud-américain dont certains morceaux rappellent furieusement les atmosphères rêveuses et gentiment défoncées du dernier album de Tame Impala. Rien que pour la performance de réussir à sonner comme le groupe de ce perfectionniste de Kevin Parker avec pour seules armes un Kork, une guitare, des pédales et une batterie, on dit chapeau, mais ce serait passer à côté des véritables trésors qui jonchent ce joli moment. En particulier une antépénultième morceau instrumental vraiment réussi, avec une batterie au ralenti et qui sonne comme passée à l’envers, et une pop psyché cotonneuse fonctionnant par strates superposées du plus bel effet, s’affranchissant enfin de la comparaison avec les maîtres australiens en la matière.

Actif depuis 2011, Pierre Loustaunau aka Petit Fantôme prenait la relève sur la grande scène. Accompagné tout de même de six musiciens, il s’éloigne de la pop satinée et naïve de Frànçois & the Atlas Mountain, groupe qui l’a vu passer, pour donner une version plus mature, mais tout aussi résolument française du rock psychédélique. Musicalement, c’est une belle réussite, le groupe parvenant sur scène à restituer des atmosphères danses et planantes traversées par des murs rêveurs de guitares shoegaze ou par des breaks plus funky et décalés, typiques de la scène française actuelle (on pense beaucoup aux énergumènes de Moodoïd). Le principal bémol restant que la performance vocale est plus clivante, la voix haut perchée et les textes maniérés en français pouvant en rebuter plus d’un. Mais avec l’annonce de l’annulation du Villejuif Underground, coincé par une panne sur la route après un contrôle aux douanes un peu zélé à la frontière, le public reste nombreux jusqu’à la fin de ce concert après tout pas désagréable. Faute de grives…

Alors qu’il était attendu un simple groupe de rock indépendant aux sonorités shoegaze, voilà que débarque sur scène une évidence pop à la fois classe et en absolue apesanteur. Beach Fossils avait fait fort bonne impression avec son dernier album « Somersault », cela se confirme sur scène tant les nouveaux morceaux prennent une dimension héroïque (« Saint Ivy », ses violons et son final au tempo ralenti). Dustin Payseur impressionne par sa voix, douce et capable de grandes envolées lyriques tandis que le groupe sait faire preuve d’une puissance franchement insoupçonnée.

Foule bien compacte devant la scène T400, quelques minutes avant l’arrivée de A Place To Bury Strangers. Il y a des signes qui ne trompent pas… En quatre albums et une poignée d’EPs, le combo de Brooklyn s’est imposé comme un des groupes les plus radicaux de la nouvelle scène noise-shoegaze. Musiciens noyés dans les fumigènes, lancers de guitares (et sans rattrapage, c’est plus fun !), amplis dans le rouge et longues digressions expérimentales : Oliver Ackermann et ses potes jouent aux Stooges indus tout en rendant toute tentative de come-back scénique de My Bloody Valentine définitivement ringarde… Côté setlist, discerner rapidement chaque morceau tient de l’exploit tant les versions live sont ici mille fois plus violentes et torturées que les versions studio. À l’attention des fans ultimes, on retiendra un « In Your Heart » d’une noirceur absolue et une fin de set au beau milieu de la fosse, comme pour s’assurer du sacrifice des derniers tympans encore intacts. Fort. Très fort. Au propre comme au figuré.

L’événement de cette édition, c’était la présence de The Black Angels, en tournée pour défendre leur cinquième album studio « Death Song », puisqu’Alex Maas, présent en solo l’année passée, est également l’un des cofondateurs de l’Austin Psych Fest, le grand frère du Levitation français. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les Texans ont été généreux avec le public angevin, débordant d’un bon quart d’heure sur le créneau qui leur était alloué, nous offrant un somptueux rappel faisant avoisiner les deux heures de concerts ; une rareté en festival. Sur les vingt-deux morceaux joués, la part belle était évidemment faite à « Death Song » (seule « Hunt me Down » sera omise), dont le titre explicite définitivement l’origine du nom du groupe, puisque « The Black Angel’s Death Song » du Velvet Underground & Nico est joué en guise d’introduction au concert. On retrouve les projections psychédéliques hypnotiques de la tournée (signée par le magnifique Bob Mustachio, auteur tout au long des deux jours des créations visuels sur la scène du Forum), et la setlist, jusqu’au rappel, reste dans les clous habituels de ce que le groupe a pu faire jusqu’alors, plaçant l’accent sur le premier album « Passover » en plus du dernier né. L’occasion d’alterner entre les pistes plus récentes comme le très efficace et inaugural « Currency », la ballade plaintive et déchirante « Half-Believing » ou encore le majestueux (et très inspiré par « A Saucerful of Secrets » de Pink Floyd) « Life Song » en guise de conclusion de set principal, et d’opérer un retour rétrospectif plutôt exhaustif, jouant les classiques « Entrance Song » et la très attendue « Young Men Dead » en guise de final d’un concert intense, fiévreux et incroyablement généreux… Mais qui une fois de plus laisse un peu sur le côté le somptueux « Directions To See A Ghost », dont l’épique « Snake in the Grass » aurait été particulièrement approprié pour un festival célébrant la culture psychédélique.

En guise de conclusion du festival, nous avions cette année droit à un set d’un des pionniers du disco et de l’électro-rock français, à savoir Bernard Fèvre aka Black Devil Disco Club. Pour celui dont la carrière sous ce nom a commencé en 1978 après des années passées dans la musique d’illustration sonore, la mission est réussie, les plus courageux des festivaliers, qui tiennent encore debout et ont suffisamment d’énergie pour danser restent groupés dans la salle T400 jusqu’à une heure très tardive pour se déhancher sur la sélection obscure et enfiévrée de pépites funk, disco et rock où le psychédélisme suinte dans les manipulations sonores, les samplings frénétiques ou les riffs de guitare mêlés aux violons de l’enfer. Un pari osé, mais concluant.


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