[Flash #31] Lambchop, Caesaria, Gina Été, Skøpitone Siskø et Gliz

Les déclarations sont susceptibles de prendre toutes les formes, selon la tonalité qu’on leur donne. Elles peuvent être portées par le désespoir et la rédemption ou, au contraire, par le fait de vouloir en découdre non seulement avec son pire ennemi, mais également avec ses démons intérieurs. Ce nouveau Flash vous invite à partager ses états d’âme grâce à cinq exemples de ce que l’art exprime le mieux, radicalement ou plus tendrement. Bienvenue en Schizophrénie !

[LP] Lambchop – This (Is What I Wanted To Tell You)

22 mars 2019 (Merge Records)

Les yeux baissés, la culpabilité se lisant sur son visage, Kurt Wagner s’avance vers l’être aimé, prêt à lui délivrer un mea culpa qui restera gravé dans la mémoire collective. Humble, affrontant la dure réalité de ses erreurs, Lambchop se livre comme jamais sur ce « This (Is What I Wanted To Tell You) » aux allures de pardon, dont on ne sait pas s’il sera accordé ou non. Le groove mélancolique du piano, de la basse et de la rythmique sert d’écrin à la voix toujours en décalage du leader des troubadours de Nashville, alors que les arrangements parfois acérés, parfois surréalistes, achèvent de donner à l’œuvre des textures de véritable lettre de déchirement et de supplication. Aucun appel à la pitié, ici ; juste un homme face à ses faiblesses, les reconnaissant comme telles et s’inscrivant au sein d’une générosité qui n’a d’égale que sa troublante sincérité. À genoux, Lambchop se confesse, à nu, offert au regard compatissant d’autrui. Et inscrit, sur les cahiers de doléances de l’âme et de ses tortures, un bouleversant message d’espoir et de sobriété.


[Clip] Caesaria – Floating Heads

Qui n’a jamais été confronté à une bande de petits morveux qui – la plupart du temps par lâcheté – se permet de venir vous chercher des crasses sous prétexte que la force réside dans le plus grand nombre, ou qu’il demeure quelques comptes personnels à régler ? Pour leur nouveau clip, les « Floating Heads » de Caesaria donnent terriblement envie de mettre en marche la machine à baffes ; du stress de leur arrivée, on passe rapidement à la contestation, pacifiste tout d’abord, puis méprisante et laissant nos futurs supports à gifles sur le carreau. Le noir et blanc impacte énormément la violence de la scène, amplifiant les gestes déplacés et autres provocations gratuites. Mais il demeure, à travers le titre éminemment dansant du groupe, une forme de moquerie simplement jouissive à voir : « Tu veux me pourrir la vie ? Accroche-toi pour y parvenir ! » Tant et si bien qu’au final, et même si les membres de Caesaria sont malmenés pendant un peu plus de trois minutes, les plus pathétiques ne sont pas ceux auxquels on pense. Maintenant, tout le monde debout pour aller briser du minable ; et en se remuant au rythme de cette imparable invitation à la sueur et à la liberté de mouvement et de révolte. Graphiquement risqué, certes, mais terriblement malin et intelligent !


[EP] Gina Été – Oak Tree

14 juin 2019 (Lauter)

Emplir les espaces vides, ceux laissés à l’abandon à cause de séparations, de rejets des suites à donner à plusieurs projets volant en éclats du fait du manque d’implication des autres êtres humains. « Oak Tree » débute par l’incantation d’une nature à laquelle Gina Été peut se confier sans détour : frapper des poings pour étancher sa soif de colère, saigner à force de d’égratigner ses phalanges sur ce totem pourtant réconfortant. Le disque, composé de six titres interprétés en quatre langues différentes et empli d’appels à la liberté du free jazz autant qu’à la mécanique incantatoire des machines, positionne l’individu – ainsi que la société dans laquelle il essaie de respirer – face à son égoïsme. Des couloirs résonnants de souvenirs avortés de « L’appart vide » au refuge condamné de « Windmill », la compositrice suisse modifie son timbre au fil des confessions et des constats, des cris et des murmures. Épaulée à la production par John Vanderslice (qui lui offre un remix salvateur et épuré du même « Windmill »), elle affronte les critiques, abat les murs de la résignation et se fait reine d’une époque qui, finalement, ne nous conduira peut-être pas à notre perte. Les clés d’un royaume nouveau et juste lui appartiennent dorénavant ; on les lui confie les yeux fermés, tant elle les mérite.


[Clip] Skøpitone Siskø – Kaleidoskøpe

Le travail sur la symétrie parcourant l’intégralité de « Kaleidoskøpe » revêt ce petit quelque chose de marquant, quelque part entre le reflet secret de la dualité de l’âme et celui, plus évident, de l’harmonique confronté à l’électrique. Baigné de traits colorés, de chauds et de froids épousant les formes des musiciens, le clip trouble la vision jusqu’à laisser l’empreinte de ses lignes droites collée à la rétine du spectateur, portée inversée de notes et de nuances. Skøpitone Siskø joue de la lumière et des ténèbres, divise les sonorités et les effets avant de mieux les unir, les rendre complets et, par-là même, vivants. Au fur et à mesure de ses différents caractères instrumentaux, le titre devient un mirage, une illusion d’optique où l’on aime se perdre, un labyrinthe rectiligne recélant une multitude de secrets, d’images subliminales et de pauses chorégraphiées à la perfection. Une progression transformant l’art en tableau, en exposition d’une réflexion cinématographique et mélodique captivante et allant droit au cœur, non sans avoir modifié pour toujours notre vue du monde, de ses angles et de ses géométries variables.


[LP] Gliz – Cydalima

14 juin 2019 (Youz)

Difficile de résumer, en quelques lignes, la complexité d’un album comme « Cydalima ». Ni simplement rock, ni spontanément world, l’opus des Jurassiens de Gliz peut se vanter de ne jamais se diriger là où il est attendu. Et c’est bien ce qui en fait l’un des disques les plus passionnants de l’année : soigné jusqu’au bout de ses arrangements (il suffit de se délecter des sautes d’humeur tour-à-tour mélancoliques et acérées de « A Mess I Gonna Come » pour s’en convaincre), mariant avec intelligence et précision les instruments les plus contradictoires sur le papier, il est une œuvre que d’aucuns considéreraient comme hybride ; ce qui, là encore, serait trop réducteur. Imaginez les atmosphères brumeuses et nocturnes de La Nouvelle-Orléans sur lesquels Seattle et Chicago viendraient imposer leurs mafias artistiques, et vous aurez une idée plus précise du choc ressenti en traversant les quartiers bouillonnants de « Cydalima ». Sans oublier l’apport conséquent du timbre de Flo, ténor possédé par ses incantations claires puis râpeuses ; où quand le démon des harmonies s’insinue dans les interprétations d’un trio qui n’a pas fini de faire parler de lui. On ne demande dorénavant qu’une seule chose : participer le plus vite possible au Sabbat, afin de ne jamais sortir des paradis et des enfers qu’invoquent ces impressionnants maîtres de cérémonie !

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