[Live] La Route du Rock 2017, jour 1

L’édition 2017 de la Route du Rock était ensoleillée et traversée de concerts tantôt décontractés – voire flegmatiques -, tantôt ébouriffants et débordant d’une énergie sauvage. Si d’autres artistes ont su nous captiver avec des prestations hiératiques, ces trois soirées chargées ont également eu leur lot de déceptions voire de ratages. Retour sur les temps forts et les temps faibles du premier jour de cette 27e édition globalement réussie. 

Idles – crédit : Cédric Oberlin

Article par Maxime Antoine et Sébastien Michaud
Photographies par Cédric Oberlin et Luis Amella (amdophoto)

Dans la famille « shoegaze » tendance soft, où tout n’est pas qu’une simple affaire de mur du son, les programmateurs de cette 27e Route du Rock ont pioché avec bonheur cette année la carte Froth, combo californien ayant bien sûr quelques vieux Sonic Youth dans sa discothèque personnelle, mais aussi  le meilleur de Slowdive et DIIV… Rien de révolutionnaire donc, mais un set appliqué et une très agréable entrée en matière pour tous les amateurs de noisy rock éthéré ayant eu la bonne idée de ne pas trop traîner sur la plage…

C’est Foxygen qui prend la suite sur la scène du Fort, aka la « grande » scène de la Route du Rock. Le soleil cogne, les festivaliers ne sont pas encore bien nombreux à être arrivés sur le site, mais le groupe californien jouit d’une certaine notoriété qui lui assure tout de même une petite foule curieuse de voir ce qu’il va bien pouvoir faire. Si la première partie du set, occupée par trois titres de l’excellent second album « We Are The 21st Century Ambassadors of Peace and Magic » est prometteuse, le son psyché pop rétro du groupe s’accordant plutôt bien avec les arrangements soul des cuivres choisis pour la scène, la suite tourne rapidement à l’agacement, puis au naufrage. Le son accuse quelques problèmes de micro, Sam France a encore une fois forcé sur la coke et se prend pour un croisement entre Bowie et Presley pas du meilleur goût : il en fait des caisses, raconte n’importe quoi et expédie les morceaux incongrus du dernier album « Hang » entre deux pirouettes de cabaret franchement sinistres – on sauve toutefois « America » et « Follow The Leader ». Le sommet étant atteint quand il va se changer entre deux morceaux, fait mine de frapper un roadie qui lui amène sa nouvelle tenue, prononce un discours douteux sur la grandeur des États-Unis à grand renfort de saluts militaires et prétend jouer d’une guitare même pas branchée et dont il ne gratte aucune corde sur la dernière chanson. Un concert à l’image de ce que le groupe est capable de pire en termes de provocation creuse et gratuite.

Il est environ vingt heures quand la grosse tête d’affiche de la soirée enchaîne sur la même scène. PJ Harvey débarque avec sa désormais traditionnelle fanfare de musiciens respectables (entre autres John Parish et Mick Harvey) et démarre en trombe sur les riffs de saxophone assassins de « The Ministry of Defence ». La tournée de son dernier album, « The Hope Six Demolition Project » a démarré voilà plus d’un an, et le moins que l’on puisse dire, c’est que tout est désormais parfaitement en place tant dans la scénographie que dans la progression de la setlist, qui fait un peu moins la part belle au dernier opus qu’en début de tournée. Rapidement, la belle Anglaise entame un surprenant « Shame » repris en chœur par les aficionados, puis bifurque sur la partie centrale de son concert, dédiée aux deux albums somptueux « Let England Shake » et « White Chalk ». La voix est cristalline, le son des autres instruments extrêmement précis, l’atmosphère au recueillement devant cette poignée de chansons épiques, politiques, intimes et tragiques à la fois. La présence de titres comme « Dear Darkness » ou « In the Dark Places » est un mini-événement en soi qui contribue à faire de ce sublime concert un moment privilégié, tout en retenue. Ensuite, c’est l’heure de jouer quelques classiques, de l’incontournable décharge rock de « 50ft Queenie » aux notes plus sombres et pesantes de « Down By the Water » et surtout de « To Bring You My Love », toujours aussi intense en live. C’est enfin « River Anacostia », du dernier album, qui vient clore ce concert époustouflant avec sa chorale étouffée en guise de final.

Toujours sur la même scène, c’est un Will Toledo un peu sonné et toujours aussi flegmatique qui plaisantera en affirmant que « c’est un peu déstabilisant d’avoir PJ Harvey en guise de première partie de, Car Seat Headrest. ». Le quatuor américain va pourtant mettre à profit la petite heure allouée en jouant six morceaux assez longs, la plupart issue de son dernier album « Teens of Denial », deuxième opus officiel, mais en réalité douzième album d’une imposante et stakhanoviste discographie disponible sur Bandcamp. Groupe jeune, mais déjà culte, c’est un public fervent qui fait le déplacement et se masse dans les premières rangées, scandant tels des hymnes les paroles de titres aussi imparables que « Vincent », « Destroyed by Hippies Powers » ou « Drunk Drivers / Killer Whales » qui amènent ce teen rock très marqué nineties à un niveau de sophistication étonnant, culminant sans doute sur le déroutant et mélancolique morceau final « Love Isn’t Enough », sorte de ballade répétitive 2.0 ; un choix audacieux pour clore un set en milieu de soirée. On retiendra aussi de ce concert intéressant les problèmes de réglages sur « Vincent », un peu trop lo-fi, l’intro électronique assez galvanisante et la présence scénique quasi déroutante de Toledo, qui semble se connecter par intermittence avec l’instant présent.

Changement radical d’ambiance avec Idles. « Nous sommes Idles ! », répétera à maintes reprises le chanteur-aboyeur Joe Talbot durant le set, comme pour mieux célébrer (à raison) le fait que son gang a enfin gagné le droit de jouer dans la cour des grands. Six années de répétition dans la grise Bristol, six années de doutes et de tâtonnements pour enfin aboutir à un premier album, « Brutalism », crachat punk aux forts relents de vitriol. « J’ai longtemps essayé, sans succès, d’écrire comme Nick Cave », confiait le chanteur quelques heures plus tôt en interview… On ne lui sera jamais assez reconnaissant d’avoir abandonné cette voie stérile au profit d’un style plus en adéquation avec la rage et l’énergie qui animent son combo. Rarement, au sein du Fort Saint-Père, un groupe n’aura déployé un son aussi massif. Idles joue vite, fort, très fort, remarquablement bien, et avec pour toute mise en scène une conviction et un instinct rappelant pour les rares sexagénaires du festival les plus belles heures de la sacrée sainte période 76-78. Oui, m’sieurs dames, du punk comme on en fait plus beaucoup. Des « fuck » généreusement distribués (« Fuck Le Pen » également, ce qui ne fait jamais de mal), une bouteille de whiskey offerte aux premiers rangs, des commentaires en français aussi drôles que décousus et un ultime geste de classe en guise d’introduction au concert de Thee Oh Sees, qualifiés par Talbot de « best live band in the world »… Bref, LE concert du festival.

Le meilleur groupe live du monde, donc. (Thee) Oh Sees s’installe sur la scène principale devant une foule très compacte et prête à en découdre, et ce dès les premières notes de « Plastic Plant ». Difficile de vraiment suivre musicalement ce qui se passe sur scène tant la fosse est instantanément changée en arène de combat. Ça se bouscule gaiement, ça saute furieusement, ça pousse, ça porte, ça crie, ça danse, ça hurle, pendant que John Dwyer, son bassiste et ses deux batteurs toujours aussi herculéens alimentent la fournaise en perpétuelle expansion à grands coups de riffs tranchants, de bizarreries acides et de section rythmique inépuisable. La setlist change peu des précédentes dates du groupe, faisant la part belle à des titres de « Orc », l’album des désormais Oh Sees qui paraissait à la fin du mois d’août et que le groupe rôdait sur scène depuis quelques mois déjà. Le reste de leur discographie est joué à raison d’un morceau unique par album, faisant passer à la trappe le pourtant inénarrable « The Dream », absence remarquée même au milieu du tourbillon de poings, de pieds et de poussière. Aucun répit dans un concert d’une violence encore une fois inouïe si ce n’est sur le très bizarre « Nite Expo » qui vient ensuite exploser dans le combo final « The Static God » / « Contraption / Soul Desert », une jam motorik démentielle incluant une reprise transfigurée d’un vieux morceau de Can, écrin formidable pour la démonstration de force des deux batteurs et pour les élucubrations électriques d’un Jon Dwyer tout en crachats et toujours au sommet.

Rien de tel après une telle décharge que la techno tortueuse et savante d’Helena Hauff, Allemande désormais habituée des festivals de rock – on l’avait croisée à la Villette Sonique l’an dernier. En cette heure tardive, son set très sombre scintille d’un bel éclat à travers un enchaînement de progressions parfois vicieuses où l’oreille aguerrie pourra reconnaître certains des morceaux de « Lex Tertia » et de « Discreet Desires ». Un des créneaux les plus longs du festival, son set oscille aussi entre un vrai déroulement « de concert » et un mix live, gommant simplement les transitions entre les morceaux pour ne pas casser la dynamique. En tout cas, avec une telle experte aux commandes, les jambes ne connaissent pas de fatigue et Hauff ensorcelle les festivaliers avec sa techno tantôt minimale, tantôt quasi industrielle.

Pas facile, bien sûr, après une première soirée de cet acabit, de contenter les derniers festivaliers réticents à l’appel de la tente… À 2h45 du matin, Joshua Paul Davis, alias DJ Shadow, investit la scène du fort pour un set très attendu. Trop peut-être. À cette heure tardive, même les grands noms peuvent peiner à convaincre, surtout quand il s’agit de hip-hop expérimental et que les visuels ne sont pas à la hauteur de l’événement. Bref, on ne saurait mieux dire que nos confrères de Ouest France, affirmant dans leur édition du dimanche que « le Californien n’est pas une bête de scène (…) Malgré de beaux scratches et une petite batterie électronique, sa prestation sentait un peu le réchauffé ». Bonne nuit les petits !


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