[Entourage #48] Julien Marchal

Depuis 2015 et la sortie de son premier album « INSIGHT », le pianiste et compositeur Julien Marchal s’est rapidement affirmé comme l’un des talents sûrs du néo-classique. Grand bien nous en pris de nous attacher au parcours significatif de ce musicien hors pair dont le quatrième et dernier volume de cette série d’albums vient tout juste de sortir. Le lyrisme de sa musique instrumentale, légère et filante, douce et mélancolique, doublée de tendresse et d’émotions plus complexes se réinvente constamment, participant à sa mesure à amener l’auditeur non épris de mélodies instrumentales à se l’approprier à son tour. Certains parleront d’un tour de force, d’autres d’une tendance – les films et séries contribuant à travers leurs bandes originales à mettre en lumière ces compositeurs dans l’ombre de leurs mélodies. Nous préférons ici parler des émotions, parfois duelles, que nous procurent la musique de Julien Marchal, son attirance pour la narration, les variations de ses compositions creusées de courts silences et infléchis d’une amplitude parfois vertigineuse. Dans sa manière de jouer, on décèle cette délicatesse, cette volonté de laisser résonner les notes comme des échos, cette propension à offrir à chaque auditeur une expérience unique en façonnant son propre imaginaire autour de l’album et des morceaux. À travers « INSIGHT IV », c’est aussi la fin d’une aventure pour Julien Marchal avec « INSIGHT » et ses chiffres romains en pagaille. Au commencement de nouveaux projets et collaborations, le musicien bordelais nous fait l’immense plaisir de nous confier cinq rencontres essentielles aux côtés de figures remarquables de la musique moderne, tous genres confondus.

crédit : David Bross

Robert Koch aka Robot Koch

C’est le premier et c’est bien normal. Voici quelques années que je collabore avec ce producteur de musique électronique berlinois vivant maintenant à Los Angeles. J’ai vécu beaucoup de choses grâce à Robert. Mes premiers placements sur des séries télé, la rencontre avec mon agent, mon premier concert privé à Los Angeles, le prix pour la meilleure musique aux Berlin Video Music Awards et j’en passe… J’écoutais Robot Koch il y a une petite dizaine d’années avec le morceau « Glassdrop » en référence. Je me souviens l’avoir contacté en lui envoyant mon tout premier 4 titres qui s’est transformé en l’album « Insight ». Après quelques jours, il m’a répondu et a tout de suite accroché à l’idée de travailler ensemble. Nous avons depuis sorti un peu moins de 10 morceaux en collaboration. Celui que j’ai décidé de vous faire écouter est le tout dernier appelé « Mouvement III ». Ce morceau résume assez bien la continuité musicale et le doux virage de Robert qui était plus dans l’électronique et s’est tourné vers le modern classical en y ajoutant son talent de producteur et ses bagages techniques venant de la musique électronique.


Ed Tullett

Ed Tullett est un chanteur britannique avec qui j’ai créé le projet Lissom (notre chronique). Il est plus connu pour son chant et sa guitare dans le groupe d’Ali Lacey, Novo Amor. Je me souviens des premiers messages Facebook échangés avec Ed. C’était un peu frileux au début, je ne sais pas s’il avait vraiment envie de faire quelque chose avec moi. J’ai donc un peu forcé et relancé en disant que j’adorais sa voix (ce qui est vrai) et que j’étais persuadé que nous pourrions faire fusionner nos deux identités musicales. Après le premier Skype, j’avais déjà beaucoup de morceaux différents (une dizaine, je pense) puis le temps passe, les projets musicaux défilent… Au bout d’un moment, nous avons pris la décision de finir ces pistes et de ne les utiliser que pour de la synchronisation télévisuelle ou cinématographique, mais de ne pas en faire un album. Puis, on s’est finalement décidé à les mettre en ligne sur mon petit label Whales Records. Avec les ventes des CDs, j’ai demandé à Ed s’il était d’accord pour que Whales Records sorte un CD et il a accepté. J’ai donc sorti 300 exemplaires et il nous en reste un peu plus de 50 si je me souviens bien. Nous avions décidé de ne pas faire de communication ou en tout cas juste un tout petit peu.


Steve Aoki

C’est vraiment drôle, mais j’écoutais le morceau de Steve en featuring avec les Bloody Beetroots dans la même période que celle où j’écoutais Robot Koch. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je reçus un message Instagram de Steve ! Difficile de résumer ce personnage aux multiples vies, mais si vous êtes intéressés par son parcours incroyable, vous pouvez toujours regarder le reportage Netflix intitulé « Je dormirai quand je serai mort ». C’est par l’intermédiaire de sa sœur, Devon, actrice, mannequin que Steve m’a connu et m’a proposé de collaborer avec lui. Je me suis amusé sur deux de ses morceaux à placer quelques synthétiseurs ainsi que quelques influences musicales qui dénotent avec l’EDM pure et dure. Je pense que Steve n’a pas peur d’innover dans sa musique alors qu’il aurait la possibilité de rester dans le style EDM sans rien changer et continuer ainsi ; il préfère prendre des risques. On devrait faire quelques autres morceaux ensemble dans le futur aussi. Le morceau choisi s’appelle « Noble Gas », il est en collaboration avec Bill Nye et parle du futur (d’où le nom de sa série d’albums « NEON FUTURE »).


Alice Bacher aka Alice Baldwin

Retour au calme et à Berlin. C’était ma première fois à Berlin pour les Berlin Music Video Awards avec Robot Koch si tu te souviens de ce que j’ai écrit plus haut. J’avais posté un message Facebook disant que je montais sur Berlin et que je cherchais un endroit où dormir. Et entre pianistes, c’est allé très très vite. J’ai été accueilli par Alice et ses colocataires avec beaucoup de sympathie. Le côté humain de cette rencontre m’a vraiment touché. Je me souviens de ces discussions tous ensemble sur l’avenir de la planète entremêlé de bonnes tranches de rigolades, de politique et de musique. Le militantisme de ces colocs était assez impressionnant pour leur âge et j’ai pris une claque d’humilité face à leur persévérance dans les causes qui les animaient. Depuis, Alice est venue me rendre visite à Bordeaux et je suis retourné à Berlin pour un concert, on se donne des nouvelles de temps en temps. J’ai choisi de vous partager ce morceau, le plus connu et on comprend pourquoi.


Henric Schleiner aka Eeph

Que de rires partagés ! Avec Henric, c’est plus la folie et les blagues qui nous rassemblent. Je me souviens, j’étais à Los Angeles et il me dit : « Salut Julien, je vais jouer avec l’orchestre de Dortmund les remixes de tes morceaux que j’ai réalisés ». Je lui ai répondu : « Écoute, je ne suis pas prévu, mais j’arrive. » On ne s’était jamais rencontré réellement, nos relations s’arrêtaient à des messages Facebook. Je venais d’atterrir sur Bordeaux et le lendemain, je repartais pour Dortmund. J’étais vraiment fatigué, car je n’arrive pas bien à dormir dans l’avion et le décalage horaire en plus… Je n’avais rien préparé et de toute façon rien n’était vraiment très préparé. Le jour suivant mon arrivée on répétait avec l’orchestre, sans partition, du grand n’importe quoi, mais toujours bienveillant. J’ai découvert la ville où mon grand-père a été emprisonné durant la Seconde Guerre mondiale. J’ai essayé en vain de retrouver les traces de là où il aurait pu avoir été emprisonné, mais la quasi-totalité de la ville avait été rasée. Nous voilà donc engagés dans un concert avec orchestre symphonique, DJ et piano, il pleuvait des cordes et les bâches faisaient des piscines, le public restait quand même avec leurs parapluies (très certainement habitués à la pluie). C’était un peu irréel. Puis on a fait un concert piano solo chez Henric, filmé en live si je me souviens bien. Nous devions être une vingtaine dans sa chambre de 9m². J’ai passé une excellente et épuisante semaine avec Henric et ses amis. Le morceau choisi est celui-ci, car c’est celui qui le représente le mieux je trouve. Des sons organiques et concrets et une construction avec des pierres et des cailloux plutôt qu’avec des morceaux de plastique.


D’une idée à mille émotions uniques, c’est ce que nous propose Julien Marchal avec son nouvel album. Libérant l’auditeur de la contrainte passagère d’un titre, le pianiste donne à chacun la liberté de construire son propre imaginaire au fil d’une écoute, alternant silence et cavalcade de notes. De la poésie pure, pleine d’élégance et de sentiments qu’on devine. L’humanité se joue sur les partitions d’un Bordelais à écouter absolument.

« INSIGHT IV » de Julien Marchal est disponible depuis le 15 février 2019 chez Whales Records.


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