[Live] Feu! Chatterton et Grise Cornac au Chabada

Ils avaient, un an et demi plus tôt, partagé la même soirée, dans la même ville. C’était le 8 novembre 2014 au Joker’s Pub d’Angers. Une soirée mémorable, marquée par deux univers à textes singuliers, portés par des personnages hauts en couleur et habités d’une folie contagieuse. Samedi 19 mars 2016, au Chabada, ils se sont retrouvés pour nous offrir, sur la grande scène de la salle angevine, deux beaux concerts, deux moments saisissants, atypiques, passionnés et captivants.

Feu! Chatterton © Fred Lombard
Feu! Chatterton – crédit : Fred Lombard

La première fois qu’Aurélie Breton, alias Grise, se dévoile sur scène, nous sommes surpris, interloqués. Qui est donc cette mystérieuse femme à la chevelure noire grisonnante et à la longue robe rouge ornée de fleurs jaunes ? Le mystère se disperse peu à peu, et l’émotion prend le pas sur la surprise première. Nous entrons très rapidement dans son curieux univers, dans l’antre de ce duo partagé avec le guitariste, violoncelliste et percussionniste Quentin Chevrier, alias Cornac. À eux deux, à eux seuls, ils forment Grise Cornac, ce ménage angevin et peu commun, intimiste et curieux, à la poésie fine et sensitive.

Porteuse d’un récit plein de sens, et à contre-courant des chansons actuelles, Grise et son regard des plus hantés nous entraînent dans les dédales fugueurs de son monde farfelu, généreusement habité d’une folie duelle, qu’elle apaise au contact des accords confidentiels de Cornac. C’est un duo des plus complices, des plus artistes, qui nous raconte son histoire inédite et dévorante, riche d’excitations subtiles, de sursauts habiles et d’incantations fourmillant au cœur d’un récit fortement évocateur. Nous nous laissons porter, captiver, envelopper par ce voyage des sens, par cette déambulation textuelle et invocatrice. Nous suivons les mouvements corporels investis d’Aurélie avec la plus grande attention, pieds nus sur scène, les bras en pagaille, le visage magnifiquement expressif. Elle partage avec Quentin, son complice discret, son confident, la légèreté et la justesse des histoires de « L’Être à la nuit » qui font sens sur scène en jouant des contrepieds. Nous aurons un coup de cœur pour « Danse », merveille de perdition et d’abandon, et autant pour « Petit Petit », curiosité troublante et trouble d’un concert brillamment inhabituel et fortement exaltant, porté par le caractère possédé et possessif de cette dame de cœur dont le sien bat à mille à l’heure quand sonne l’heure d’une dernière envolée vocale et sauvage. Il y avait bel et bien de la poésie dans l’air, et dans les airs entonnés par Grise Cornac. Un moment hors du temps, peut-être même hors champ.

Vient ensuite l’exaltation, l’excitation. L’extase, quant à elle, viendra plus tard. Il nous tarde de voir le feu sacré de Parisiens prendre la ville, consumer les cœurs d’un public qui bat à son rythme et admirer les corps unis se balancer sous l’impulsion d’un chanteur lâché sur scène.
Malgré un départ inquiétant où le chant d’Arthur Teboul aura du mal à s’ajuster sur « Ophélie », tout sera vite réglé, une bonne fois pour toutes, au moment de « Fou à lier », première piqûre d’adrénaline d’un concert qui ne cessera de fasciner. Au milieu de ce grand jeu de séduction, fruit d’une relation nourrie et consumée, avivée et consommée avec le public, nous nous laissons emporter par la maestria des grands orateurs, par le récit plein d’éloquence d’Arthur. Homme à tout faire, chanteur, séducteur et délicieux danseur, le jeune homme d’humeur espiègle et l’esthète penseur dans son costume trois-pièces entreprend avec passion et combativité l’un des actes scéniques dont il a le secret.
Portés par ses quatre complices avec intensité et une envie plus que sincère, les titres s’enchaînent à vive allure avec fougue, investissement et générosité !
Animé par des textes torturés et ardemment possédés, Arthur fait preuve, entre les morceaux, d’un art de la tchatche parfait, à la fois enthousiasmant et réjouissant, qui confère au projet une sympathie d’autant plus forte. Le diable au corps, le chanteur se fait le défenseur des mots délicieux et délectables alors que résonne, sur scène, un blues qui nourrit le rock qui nourrit la chanson. Malin comme toujours, il nous dira, le regard vif, le sourire radieux : « C’est toujours une épreuve de vous séduire, nous l’avons fait ».

Tout est affaire de séduction chez Feu! Chatterton, de la première à la dernière minute : tenir un public en extase, créer en lui une attente, une impatience, tout en le comblant, tout en lui offrant ce qu’il est venu voir et entendre. Ce qu’il est prêt à attendre.
Il y a à voir et à entendre chez ces cinq artistes, alors que tous les regards sont braqués sur le dandy fauve au centre de la scène. Celui-là même qui, d’un simple regard, transcende ses histoires ; qui, les mains tendues et les jambes pliées, vit la prestation de ce soir comme une ultime représentation, avec le défi de faire encore mieux que la nuit précédente.
Le corps désarticulé, Arthur se tend, s’étire, s’étend et prolonge chaque mot, chaque vers, chaque cri avec une fougue remarquable, pour passer avec nous dans l’autre dimension : celle non plus du disque, mais de la scène, où tout se vit ensemble pour huit cents âmes, au même instant. L’énergie collective déployée dans les premiers rangs jusqu’au public des lointaines estrades, sur « Boeing », viendra dissiper les dernières résistances sur l’incomparable « La Malinche », conclusion frénétique et embrasée d’un set conquérant et convaincu.
En onze morceaux, conclus par une reprise superbe de « Je t’ai toujours aimée » des Belges Polyphonic Size, le quintet parisien aura fait don de sa science des belles et fortes sensations, des mélodies entêtantes et envoûtantes, et aura réussi à marquer de sa belle et sincère présence une salle qui aura rarement aussi chaudement vécu la chanson française l’un des derniers soirs d’hiver.


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