[LP] Djazia Satour – Alwane

Grâce à « Alwane », la chanteuse algérienne fusionne les artefacts musicaux noirs et arabes, et fait ainsi renaître l’importance de l’âme dans des compositions aussi émouvantes que magnifiquement ethniques.

Djazia Satour

Soyons francs : le rhythm’n’blues est mort au milieu des années 1990. Oui, c’est un fait immuable : les machines ont tué cette forme d’expression où l’âme trouvait un langage profond, superbe de sobriété et d’émotions à fleur de peau ; un genre sans fioriture, immédiat et nécessaire pour rendre plus populaire ce que blues et jazz avaient amené à la musique mondiale depuis le début du XXe siècle. Plus précisément, les avancées technologiques ont dénaturé ce style, l’ont rendu trop abordable et, forcément, commercial. Alors qu’il semble plus facile pour les artistes émergents ou supposément figures de proue de créer des mélodies défigurées par une volonté pécuniaire et des voix largement exagérées, voire immondes, vouloir concilier dépouillement instrumental et immédiateté du chant, urgence harmonique et langage émotionnel franc et véritable, paraît bien entendu risqué, mais porte des fruits doux et beaucoup plus savoureux. Djazia Satour ose, avec son premier album, marcher sur les traces presque effacées d’ancêtres moyen-orientaux et nord-américains, ces frères disparus qui ont tant fait pour l’expression des corps et des esprits grâce à l’acoustique émouvante du blues et des arabesques, mêlant ces repères perdus pour leur donner une conscience nouvelle, une prédominance forte et remarquable de sincérité, qui est aussi inespérée que réconfortante.

Djazia Satour ne se contente pas de brasser les influences ; elle les intègre mais surtout se les réapproprie pour en prononcer les plus belles paroles et en retranscrire les plus parfaits échos. Du blues perdu au fin fond d’une Amérique à peine remise de sa déchéance du début du siècle et qui trouve son salut dans les chants noirs enfin libres (Illinois Blues, Voodoo Night) au hip-hop actuel mâtiné de discrets élans ragga (Nomad’s Land), l’artiste songe avant d’interpréter, malaxe les cœurs des automates d’une vitrine poussiéreuse afin de les faire à nouveau fonctionner. Portée par un désir ardent de dépasser les frontières en accentuant les termes sulfureux de phrases jazzy ou retranscrivant scrupuleusement les parchemins émiettés du R’n’B (Bittersweet, Unknown), elle pose et impose un chant toujours pur et cristallin mais admirablement affirmé et volontaire. Elle traverse aussi les genres les plus sobres, seuls capables de valoriser son travail intense de création, entre folk bercée d’arrangements de cordes stupéfiants (Aynin Lil) ou tendrement trip-hop (Fossoul). Quatre ans d’expériences mélodiques fortes et décisives qui se concrétisent par ces traversées de déserts immédiatement florissants, ces oasis qui étanchent une soif laissée à l’abandon et à la non-existence.

Djazia Satour

Mais « Alwane » va au-delà d’une simple exposition ou d’une inutile exhibition de senteurs passéistes, grâce aux performances vocales sidérantes de la chanteuse, qui combine aussi bien ses influences natales que l’exigence des paroles exclusives de la communauté afro-américaine au travers des âges. Et c’est en mêlant intrinsèquement les mélodies qu’elle parfait son art, comme le prouvent le sublime « Ma Ydoumou », la soul furieusement évocatrice de « Nirane » et le final « Klami », berceuses volontaires et transcendantes plongées dans une lave en fusion de sentiments incarnés et personnels. Déliée et libre, la voix explore toutes les tonalités et se promène le long de l’échelle des capacités de Djazia Satour, laissant ainsi grandir sur des regs abandonnés et secs les plus belles éclosions harmoniques possibles. L’album est une mousse délicate sur les pierres brûlantes des chants de l’esprit, une invocation des puissances supérieures en quête de vérité et des origines de l’individu. Entre incantations et révélations, il oscille sans sombrer, apporte une réalité auditive devenant progressivement visuelle car nous laissant contempler des saynètes intimistes et caressantes. Ce qui rend l’atmosphère déjà chaude de ces 11 Atlantides retrouvées encore plus fascinante.

Un disque au-delà de la prière, dépassant les souhaits et les cultures afin de mieux les dévoiler, par le mouvement et l’admiration, dans des sphères sonores versatiles et somptueusement personnelles.

« Alwane » de Djazia Satour est disponible depuis le 6 octobre 2014 chez Music Unit.


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