[Interview] Cabadzi

Cabadzi poursuit sa route hors des sentiers battus, plutôt dans les sous-bois au sol acide. En chemin, il nous offre une fleur qui pique avec un 3e opus « Des angles et des épines » à paraître le 13 octobre. Un album qui dépeint une vision de la société au vitriol, à travers une poésie toujours aussi corrosive et une musique plus osée.
Une heure avant la soirée spéciale avec la Scène Sacem et la Sélection du chantier des Francos le 24 septembre dernier, Olivier Garnier, dit Lulu, nous recevait dans les bureaux de La Maroquinerie.

crédit : Nik8 photographe
crédit : Nik8 photographe
  • Ce soir, c’est un peu le lancement de votre nouvelle tournée. Dans quelques semaines, il y a aussi la sortie de votre 3e album. La rentrée est plutôt chargée, non ?

Ouais, c’est le début de tournée et on a déjà beaucoup de dates pour 2015. On est à trois semaines de la sortie de l’album, prévue le 13 octobre, donc plein de choses à faire. La fatigue est là, mais c’est toujours un passage obligé.

  • Vous avez défini une tracklist pour décrire ce nouvel album. Est-ce qu’à travers ces dix titres, il y a comme un récit, une même histoire qui se déroule ?

Cabadzi - Des angles et des epines

Oui, c’est exactement ce que l’on souhaite susciter chez les gens. On a envie de leur faire comprendre que c’est un fil narratif sur dix titres, et non une suite de morceaux déconnectés les uns des autres. Il y a un premier morceau « Féroces intimes », et un dernier, « D’en haut la ville est belle en bas ». Entre les deux, on y suit la vie d’un personnage qui évolue, passe par la prison, la case manouche de bord de route. Et qui finit sûrement sur les toits, en haut de la ville en train de la regarder s’animer. L’idée n’était pas d’être dans une narration trop précise de type romanesque… c’est pas non plus un roman d’aventures ! (rire) On voulait montrer aux gens que tous ces morceaux ont un lien, textuel comme musical, et qu’ils doivent aussi se l’approprier eux-mêmes.

  • Qu’est-ce qui distingue ce nouvel album des deux précédents ? Votre nouvelle formation, passant de 4 à 5 personnes, a-t-elle apporté un changement au niveau des instrumentations ?

Camille Momper, qui était violoncelliste depuis le début du groupe, est partie mener son projet solo. Depuis longtemps, on avait envie d’avoir deux cordes sur le plateau. On a donc cherché, rencontré des gens et on a trouvé Anne Berry au violon alto, et Pierre Thary au violoncelle. Ça nous permet sur scène d’avoir un duo de cordes en plus du reste. Travailler la corde et les cuivres, c’était quelque chose d’important pour nous. L’arrivée de Pierre, également trompettiste, a permis de faire des duos de trompettes avec Jo (Jonathan Bauer) qui joue du même instru. En termes d’arrangement, on avait envie d’harmonies musicales avec plusieurs instruments. Et puis par rapport aux précédents albums, celui-ci est un peu plus rock même s’il reste dans notre veine. Les cordes et les cuivres ont toujours beaucoup de place. Il y a en quelque sorte une continuité, mais une évolution. On a découvert la guitare électrique sur cet album (rire).

  • Sur certains titres, on entend des sifflements, des clappements de main, du bruitage… Du beatbox aussi. Ils sont importants, ces effets sonores ?

C’est un habillage que l’on a toujours eu. On est fan de l’acoustique comme on est fan des gros trucs qui tâchent. Le beatbox, c’est Vikto (Victorien Bitaudeau) qui l’a apporté dès le départ puisqu’il est le fondateur du groupe avec moi et Jo. On aime ça parce que ça tape beaucoup. Le son qu’on aime, c’est un alliage de trucs très musicaux – presque world jazz à la limite. Bon je vais loin, mais il y a quand même un peu de ça. Le tout avec une rythmique qui est hip-hop, très dure. On aime le son américain, genre un kit caisse claire qui fait un peu mal avec des grosses basses assez fortes. On adore écouter de la musique classique comme on adore écouter Jay-Z !

  • À peine sorti, le titre « Cent fois » a remporté un certain succès. Il est d’ailleurs le générique de la quotidienne France Inter « Si tu écoutes, j’annule tout ». Ça démarre plutôt bien ?

C’est bien pour la vie de ce morceau. Espérons que ce soit bien aussi pour la vie de l’album. Après c’est le début, l’album n’est pas encore sorti. On espère, comme tout groupe qui sort un album, qu’il va un peu marcher (rire). On aime bien être lié aux gens qui nous écoutent, on fait hyper gaffe aux réseaux sociaux. Ça fait du bien, c’est un retour direct. Ils sont pas archi nombreux, mais on sait qu’ils nous suivent et rien que ça, ça fait super plaisir.

  • Sur votre précédent album, le clip « Digère et recrache » a été censuré sur YouTube. Ça a eu un impact sur les clips de ce nouvel opus ?

Non, pas vraiment. Sur « Digère et recrache », on savait qu’il allait être censuré, mais on s’en foutait. Je suis assez passionné d’œuvres qui ne sont pas forcément faites pour tous. Certes, moins de gens ont pu le voir, mais bon… on veut pas que ça marche à tout prix. On sait très bien que nos clips ne passeront jamais sur M6 et là n’est pas notre intention. Des clips aussi provocs et chauds, y’en aura peut-être d’autres, mais on n’a pas forcément envie de revenir sur ce terrain-là. On l’a fait une fois, on ne va pas refaire la même chose.

  • Les clips de Cabadzi sont très soignés et particulièrement esthétiques. Ce travail sur l’image est-il présent depuis le départ ?

Comme on vient du cirque, c’est quelque chose que l’on ne maîtrisait pas du tout au début. En cirque contemporain, on maîtrise l’image d’un spectacle, la lumière, les acrobaties, les corps, mais pas l’image en tant que telle. Le truc, c’est que j’étais jamais archi content des clips faits par les réals. Donc j’ai voulu les faire moi-même : j’en ai maté un maximum et j’ai pris des notes pour apprendre. J’ai réalisé « Digère et recrache » et puis, sur le nouvel album, « Cent fois » et « Le bruit des portes ». Ça me passionne. Et vu que j’écris les textes, ça me paraît logique de donner des images avec. Au moins, on est tous d’accord et contents des clips !

  • La plupart de vos textes traite de la violence sociale, des contradictions du quotidien, des rapports aux autres. Mais où puises-tu ton inspiration ?

J’ai, tout le temps, plein de carnets sur moi. Des tonnes de notes que je mets en forme au moment où j’écris une chanson. Ça vient pour un tiers de ce que j’écoute à la radio, pour un autre tiers ce que je lis, et puis le dernier tiers de ce que je vis avec mes amours, mes amis, mes proches. C’est aussi simple que ça. J’en parle toujours aux autres, car j’ai besoin de leur assentiment pour continuer dans une certaine voie. Si un truc les choque, je le change, mais ça arrive rarement.

  • Il y a 60 ans paraissait le livre scandale de Françoise Sagan « Bonjour tristesse ».  C’est le nom de votre titre bonus « Bonjour tristesse ». Un pur hasard ?

J’avais déjà ce titre en tête, car ça collait bien à ce morceau punk et provoc, qui fait « ferme là, ferme là ». C’est un morceau qui va vraiment trop loin, c’est pour ça qu’on ne l’a pas mis sur le disque d’ailleurs. Et au moment de finir l’album, un mec sort une revue de presse très politisée sur le net, « Bonjour Tristesse ». Entre Sagan, ce mec-là et notre morceau, on s’est clairement dit que c’était le bon titre ! Il sera d’ailleurs téléchargeable sur notre site à partir du 13 octobre.

  • Sur votre site, il est indiqué « Sad Music For Bad People ». Un message derrière ce slogan ?

Cabadzi - Sad music for bad people

Au départ, c’était une sorte de blague. Une baseline. « Sad music », car on fait de la musique triste et on l’assume. Et « for bad people » comme clin d’œil à NTM et son «I make music for my people  ». C’est un groupe de notre génération, on a écouté de la musique un peu à cette époque là. Donc voilà, c’est devenu « Sad Music for Bad People » ! Bon… on dit qu’on fait de la musique triste, mais nous, on n’est pas du tout tristes (rire) ! C’est juste un kiff artistique.

  • Au mois de juin, vous avez fait une tournée en Colombie. Pouvez-vous nous parler un peu de cette aventure ?

C’est vraiment un pays qu’on adore. On y était allés en septembre 2013, en tant que lauréat du Fair. Ça s’était vachement bien passé, un truc de fou… hyper bizarre ! Ils ont donc voulu qu’on revienne. On s’est dit que ce serait super de tester nos chansons là-bas, avant la sortie de l’album. On est donc partis trois semaines dans le cadre de la fête de la musique avec 7 nouvelles dates. En plus c’était génial d’emmener les deux nouveaux membres du groupe. C’est là-bas qu’on a fait nos premiers concerts ensemble.

  • Vous produisez vos disques, vos clips… tout est « fait maison ». Vous avez également prévu de vendre l’album avec un coffret, des cartes postales, des objets personnels. Vous ne faites pas les choses qu’à moitié !

C’est clair que ça demande vachement de temps. En ce moment, on manque un peu de sommeil ! Déjà sur le premier album, on avait choisi de lancer une édition limitée qu’on avait entièrement fabriquée de A à Z. On avait carrément acheté le tissu, le carton ! Ça va aussi avec un certain mode de vie : on aime la bonne bouffe, le bon vin, les beaux objets… Aujourd’hui, plus personne n’achète de la musique puisqu’elle est partout, dématérialisée. Alors, autant prendre le truc à l’envers. Sur ce disque, c’est clair qu’on ne se fait pas un euro ! On le savait, mais c’était notre choix. On préfère que les gens aient un bel objet, un beau souvenir. C’est important pour nous.

  • Vous avez des collaborations en vue ? Je pense par exemple à La Canaille avec qui vous avez lancé une opération mp3.

Avec la Canaille, on se connaît depuis plusieurs années et on s’écoute par album interposé. On a un projet de collaboration dans les tiroirs, mais on ne sait pas trop quand ça pourra le concrétiser. Par contre, on offre en téléchargement trois titres de notre album qui ont été choisis par La Canaille. Et inversement bien sûr. On avait envie d’inventer un concept un peu nouveau.
Mais il y a plein d’autres groupes dont on est fans… Les Têtes Raides par exemple. Jo et Vikto ont d’ailleurs joué sur leur dernier album et j’ai commencé à écrire des textes avec Christian. C’est aussi une collaboration qui se fera un jour. Quand on aura plus de temps !

  • Ce soir, c’est une des premières dates de Cabadzi. Tes impressions avant de monter sur scène ?

Un peu de stress, mais surtout beaucoup de fatigue. On vient d’emballer plein de disques, de lancer des clips… Et comme tous les artistes qui sont en indé, on se prend la tête sur pas mal de choses ! La scène, c’est un peu une récréation à côté de toute l’énergie dépensée pour gérer 100% de tout ce qu’on fait. Et être sur scène ça fait vraiment du bien, c’est addictif. C’est un de nos premiers concerts donc ça ne sera pas le meilleur. En plus, on bosse sur des instruments difficiles : les cordes, la guitare classique, le beatbox… C’est assez compliqué, mais c’est un risque qu’on aime prendre.


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