[Live] Albert Hammond Jr. et Yassassin à la Gaîté Lyrique

En ce mois de septembre 2018, pour bien commencer la rentrée, nous nous rendons à la Gaîté Lyrique pour assister au concert d’un artiste aux multiples talents. D’abord un des artisans du grand retour du rock au début des 00’s (en tenant une des guitares des Strokes), il se mua par la suite en architecte de pop songs magnifiques, au sein de son projet solo : Albert Hammond Jr.

Albert Hammond Jr. – crédit : Enguerrand Lavaud

Le parvis de l’élégant bâtiment de la Gaîté Lyrique, aux abords d’un grand square parisien typique, est ce soir garni d’une longue file d’attente. C’est une douce soirée de septembre. Alors que nous longeons la foule, nous pouvons entendre les discussions. Elles passent en revue la carrière de l’artiste qui joue ce soir et s’interroge sur la qualité de la première partie. Les portes sont ouvertes en avance et nous devons attendre un bon quart d’heure dans le foyer historique du lieu, transformé en bar. Une grande salle encadrée de larges colonnes et d’un plancher clair aux grosses lames de bois. Le plafond, très haut, est décoré de fresques un brin chapelle Sixtine, et de moulures façon appartement Haussmannien. On se demande s’il y a trois cents ans, elle accueillit un quatuor à cordes baroques, venu divertir quelques nobles à perruques poudrées de passage dans la capitale.

Une bière pour patienter, quelques réglages fébriles de notre équipement photo, des regards échangés en chiens de faïences avec les autres spectateurs impatients. Les premières notes résonnent, les balances sont finies. Yassassin, ouvreur d’Albert Hammond Jr sur une grande partie de sa tournée, déclenche les hostilités. L’assemblée ne moufte pas, elle est là pour le spectacle principal. Nous n’en raterons pas une miette.

A couple of cool chicks

Avant même d’avoir atteint les abords de la scène de la grande salle, nous exultons à l’écoute du quintette londonien. Riffs de guitares trempés dans la graisse à essieux, lignes de basses souples et batterie à la grosse caisse en verve. Une fois dans la salle, il est évident que les cinq jeunes femmes de Yassassin ont une aisance scénique qui galvanise la foule pour le moment clairsemée, mais qui grossit de minute en minute. Les têtes balancent, les hanches remuent, les corps s’activent, bref, la mayonnaise prend.

Comme souvent dans les groupes de rock, le duo chanteur/guitariste se remarque. La chanteuse Anna Haara Kristoferson, vêtue d’un costume en tartan rouge pour le moins iconoclaste, manipule un petit synthé puis cogne un tambourin contre sa paume. Elle s’agite et se contorsionne pendant les breaks instrumentaux. De l’autre côté de la scène, la guitariste Joanna Curwood, maltraite une Rickenbacker du meilleur goût. Elle porte une jupe en cuir très courte, les bottes qui vont avec, des collants déchirés et un pull rouge sang. Elle arbore aussi des cheveux blonds peroxydés, coupés à la mode des années folles, puis quadrille frénétiquement son coin de la scène avec les gestes saccadés d’un mannequin épileptique. Nous pensons à l’attitude scénique de Wilko Johnson dans les grandes heures du Dr. Feelgood.

Nous saisissons aussi quelques titres au passage, « Pretty Face », « Mermaidistyc Personality Disorder » #titrequitue, « Cherry Pie ». Les morceaux sont accrocheurs, saucissonnés comme le rôti dominical de mamie Janine, dans de clinquantes harmonies vocales. Les Londoniennes finissent en apothéose avec un morceau sous un mélange cocaïne et boisson énergisante à la légalité douteuse, qui les voit s’entrecroiser sur scène et laisser exploser une finale bombe d’énergie bouillonnante (difficile pour le staff de démêler les câbles ensuite). Pour terminer, elles remercient la foule en rappelant que c’était ce soir pour elle, la dernière date avec l’équipe d’Hammond Jr.

In transit

Après un autre passage au bar nous prenons position au plus près de la scène. Les places sont chères et quelques campeurs y ont élu domicile en s’asseyant en tailleur sur le parquet, l’air à la fois innocent et déterminé. Lorsque les spectateurs s’accumulent, des groupes pleins d’espoir, voyant le vide formé dans la marée humaine par ces campeurs assis, s’exclament : « Là ! Il y a un trou ! ». Puis progressent à grand-peine à travers l’assemblée compacte, maintenant leur verre en hauteur, uniquement pour réaliser que la place est prise et faire marche arrière, dépités. Nous essayons de ne pas rire, mais c’est dur. Surtout à partir de la quatrième fois.

crédit : Enguerrand Lavaud

Lorsqu’arrive l’homme de la soirée, il est accueilli de hurlements approbateurs, d’un « Albèèèèèrt ! », prononcé en français. Vêtu d’un costume doré assorti d’un t-shirt et de Converse sales « to dress it down » comme disent les fans de mode, il entame son set sur les chapeaux de roues. « DvsL » tirées de son dernier long, « Francis Trouble » (utilisant la même rythmique que « Last Night », des Strokes), puis « Rude Customer », extrait de l’album « AHJ », avec la même énergie.

Pour nous laisser reprendre notre souffle, Albert Hammond Jr. calme le jeu avec la très jolie « Set To Attack » au titre trompeur et au clip touchant. Cet enchaînement sera désormais, à peu de chose près, le découpage du set, deux morceaux puissants pour nous faire monter l’adrénaline et l’excitation puis un plus doux et mélodieux, pour nous émouvoir et mettre en valeur les talents de mélodiste du compositeur.

Force est de constater que le catalogue d’AHJ recèle d’innombrables pépites. Une grande majorité de ses morceaux est dotée d’attributs musicaux qui nous agrippent l’oreille pour ne plus la lâcher : nous nous préparons à la guerre en entendant le riff impétueux de « Caught by My Shadow », on exécute quelques pas de danse exercé quand arrivent les accords groovy de « Far Away Truth » ou « Harder, Harder, Harder », on fredonne en cœur avec la guitare lorsqu’elle phrase dans les aiguës sur « St. Justice » et « In Transit ». Et enfin, on s’émeut et pleure dans notre mouchoir lorsque l’interprète s’écorche les cordes vocales sur « Blue Skies » (écoutez ce que peuvent provoquer une simple guitare acoustique et une voix) puis « It’s Hard to Live (in the City) ».

Albert Hammond Jr. est aussi un homme de scène généreux, doublé d’un interprète flamboyant : il chante d’abord avec pour seul instrument le microphone, puis se harnache de sa Stratocaster blanche légendaire (qu’il porte haute à la façon des Beatles). Ou encore, il reste sobrement debout devant son micro, incarnant sa chanson, puis monte sur les multiples promontoires de la scène pour en descendre en exécutant quelques habiles cabrioles. Notons que le New-Yorkais est flanqué de deux guitaristes très solides, qui déroulent les morceaux avec une maîtrise remarquable et un charisme tantôt discret, tantôt éclatant, mais savent se mettre en retrait lorsque le patron reprend la six-corde.

On ne peut s’empêcher de penser aux messies new-yorkais The Strokes, dont Albert fait partie. Ce dernier déclara dans une interview que Julian Casablancas, leader du groupe susmentionné, était si fort en tant que parolier, qu’il n’osât pas durant la période de forte activité du groupe, prendre l’initiative sur l’écriture des chansons. Mais, à l’écoute de la discographie déjà riche de l’humble guitariste, l’on peut légitimement se demander s’il n’est pas, à bien des égards, le George Harrison des Strokes : un timide surdoué à qui la carrière chancelante de son groupe originel aura permis de s’épanouir tout à fait.

Voici venir l’heure de la fin du concert. AHJ annonce le dernier morceau puis l’exécute avec son groupe. Le titre fini, il coupe le cordon sèchement et se retire avec les musiciens en direction du « backstage » (dissimulant d’ailleurs assez mal le rappel que l’on sait sur le point d’arriver).

Rappel

Le New-Yorkais chevelu et ses hommes (et femme) de main reviennent sur la scène pour nous administrer une dernière dose. Ils décochent « Postal Blowfish » reprise des Guided By Voices, au motif de guitare heavy-blues sale façon Black Keys. Ce titre voit le frontman escalader le balcon gauche flanquant la salle puis arpenter la face extérieure de la première coursive, à trois ou quatre mètres de hauteur. Après avoir enjambé la balustrade, il se suspend dans le vide, puis se maintenant d’une main à la structure d’acier et tenant dans l’autre le microphone, il interprète son morceau. Le groupe livre ensuite trois titres, dont le méditatif « Everyone Gets a Star » tiré du premier album astral, « Yours to Keep ».

Épilogue

Nous quittons la Gaîté Lyrique la tête pleine de refrains en nous rappelant qu’il faudra, dans les jours à venir, méticuleusement décortiquer à nouveau la discographie de cet artiste prolifique. Ce dernier sait, tout en gardant un fil conducteur indie rock mélodieux et pop, renouveler sa musique et drainer ainsi une audience de plus en plus nombreuse à ses représentations. Ce qu’il mentionnât d’ailleurs après la dernière chanson du rappel, en disant : « Merci à vous tous, vous êtes de plus en plus nombreux à chaque fois, ça nous fait chaud au cœur ! ».


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