[Interview] Mélanie Isaac

L’Ardennaise Mélanie Isaac a dévoilé à la mi-septembre son premier EP « L’inachevée » : un disque élégant, sauvage et solitaire, à la grâce nocturne, évoquant à travers ses thématiques ombragées l’univers de Robi voire d’une PJ Harvey s’exprimant dans la langue de Sagan. Profitant de sa venue au Crossroads Festival, nous avons retourné à la chanteuse belge la question qui clôture son EP : « Qui es-tu ? ». L’échange passionnant qui s’en est suivi nous a permis de mieux cerner le portrait contrasté et lumineux d’une chanteuse outre-Quiévraine à l’écriture fascinante et photographique.

crédit : Raphaël Lugassy
  • Bonjour Mélanie, avant de te lancer en solo, tu as collaboré avec plusieurs projets, au sein desquels tu as pu développer et parfaire ton écriture. Peux-tu nous parler de ces expériences, de ce que tu y as appris et de cette volonté de suivre ta propre voie ?

Je suis arrivée à Bruxelles il y a plus de dix ans. À l’époque, je me produisais en solo, au piano avec des chansons disons très « françaises à l’ancienne », déjà sous mon propre nom. Ce désir de quitter ma région natale pour la ville, c’était l’envie de m’ouvrir à de nouveaux horizons, d’expérimenter des choses. Pendant qu’on me comparait à Sanson ou Barbara, j’écoutais PJ Harvey et Shannon Wright en boucle. Et donc, dès que je rencontrais des musiciens désireux de collaborer, je ne me posais pas trop de questions, j’y allais. C’est ainsi que je me suis retrouvée à faire de la musique avec des adeptes de la noise, du post rock, de l’électro, du garage et même du jazz. Je pense que je poursuivais donc déjà ma propre voix à l’époque, avec ce désir de faire coexister des influences dites « plus anglo-saxonnes » à un propos tenu dans ma langue maternelle.

  • En attendant la sortie de ton EP « L’Inachevée », dont nous parlerons plus tard, tu as sorti un premier extrait et clip, « Comme des Loups ». Le texte de cette chanson parle de la fin de la relation, de la haine qui est susceptible de s’installer à ce moment et des regrets face aux signes que l’on n’a jamais voulu accepter. Comment t’es venue cette comparaison entre l’animalité du loup sauvage et la séparation de caractères retrouvant une liberté en apparence perdue ?

Je pense que cette chanson parle plus de passion que de haine et que le regard posé sur l’histoire est plus empreint de tendresse que de regrets. Comment m’est venue l’image ? Comme vient une image… Simplement assise à mon piano avec mon bloc-notes. Je les ai vus : beaux, majestueux, invincibles et certes, un peu naïfs. (rire)

  • La musique de « Comme des Loups » est à la fois majestueuse et complexe, tout en s’imprégnant de mélodie et d’arrangements dont la progression monte en intensité, lorsque tu répètes « Comme des loups sauvages ». Cet envol et sa puissance étaient-ils, pour toi, le destin qui suit la déchirure et un élan vers l’inconnu ?

Je ne n’avais plus d’inspiration pour écrire un troisième couplet (je plaisante). Je ne suis pas certaine de contrôler toute chose à l’avance. Mais je suis contente si en tant qu’auditeur, tu y entends de l’élan, de la pulsion de vie. J’aime utiliser les répétitions. Parfois, en répétant les choses, le sens se perd pour ne laisser que le son, la musique et qui sait peut-être pour ne toucher que l’inconscient.

  • De même, dans le clip, tu marches au cœur de la nature en explorant ses multiples couleurs, des bleus profonds d’une nuit tombante à la chaleur d’un feu de camp. Même l’image de la cigarette qui s’embrase est d’une beauté à couper le souffle. Quelles étaient tes premières intentions dans la rencontre entre ces éléments et la chanson elle-même, et comment s’est concrétisé ce court-métrage ?

Tu parlais d’image tout à l’heure… Je suis passionnée de photographie. Pour chaque chanson, je réalise un moodboard. Pour cette chanson, j’avais collecté des images illustrant des paysages ardennais, ceux dans lesquels j’ai grandi. Mon ami François Pirot avec qui j’ai réalisé ce clip est originaire du même coin et vit aujourd’hui à deux rues de chez moi, ici à Bruxelles. Cette idée de collaboration m’est apparue comme évidente. Nous nous sommes baladés, simplement, durant deux belles longues journées. C’est sa compagne, Valène Leroy, qui s’est chargée du montage. Mais nous ne devrions pas parler de montage dans ce cas-ci, mais plutôt de dentelle. Cette femme est une dentellière de l’image, d’une sensibilité rare.

  • Pour « L’Inachevée », tu t’es entourée de pointures du domaine musical, comme James Doviak et Franck Baya. Comment se sont produites ces rencontres, et de quelle manière se sont déroulées vos collaborations ?

C’est Marc Wathieu, avec qui j’ai coécrit le texte d’une chanson de l’EP qui a eu la brillante idée d’envoyer mes démos à James Doviak. J’ai été immédiatement séduite par son travail, son sens de la mise en scène sonore, sa façon de texturiser la musique. Nous avons travaillé à distance, à coups de Gmail et de Wetransfer. Pour ma nature solitaire et casanière, c’est une collaboration parfaite.

Franck que je connais depuis plusieurs années déjà est venu en renfort à un moment où le processus, pour des raisons extérieures, souffrait d’un petit ralentissement. C’était assez challenging. Franck a cette culture de la pop au son chaud et coloré alors que je suis plus inspirée par les sonorités froides. Nous avons su nous rencontrer avec succès sur le deuxième titre de l’EP, pour lequel il a réalisé l’entièreté des arrangements avec brio, je trouve.

crédit : Raphaël Lugassy
  • Le titre de l’EP, « L’Inachevée », suppose un aveu autant qu’une volonté de se trouver, se comprendre et s’accepter, ce que prolonge « Comme des Loups » et sa connaissance de la différence. Le disque s’inscrit-il dans cette confession ou, au contraire, laisse-t-il encore monter le désir d’en savoir plus, aussi bien pour toi que pour les auditeurs ?

Pour moi « L’Inachevée », c’est l’ouverture, le désir de ne pas sceller les choses au contraire d’un acte « déclaratif condamnant ». La chanson dit « promets-moi de ne rien nous promettre, laisse-nous l’inachevée ». C’en est presque aussi, peut-être, un désir de défier la mort… Je ne sais pas. Je ne suis pas certaine que mon intention première soit si importante. J’espère surtout laisser à chacun qui souhaitera s’y pencher, l’espace nécessaire pour y trouver son propre sens.

  • Tu as voyagé entre Gand et Manchester pour l’enregistrement du disque. Ces lieux ont-ils été une inspiration supplémentaire pour l’EP, ou tout était-il déjà prêt avant d’entrer en studio ?

Comme je l’expliquais, ce sont les pistes qui ont voyagé de home studio en home studio via le grand internet. Mais évidemment que c’est inspirant de travailler comme cela, d’envoyer des pistes à des kilomètres, d’essayer de te faire comprendre dans une langue qui n’est pas la tienne, d’attendre patiemment, de recevoir des propositions et de devoir faire cinq fois le tour du pâté de maisons en pleine nuit pour te remettre de tes émotions tellement tu trouves ça bien !

  • Comment ressens-tu le fait de livrer tes compositions en concert, maintenant que tu mènes la barque avec ton propre nom ?

C’est une grande joie. C’est l’objectif premier, le partage. Je suis aussi infiniment chanceuse d’être entourée de musiciens sur scène qui ont su comprendre l’esprit du disque tout en l’adaptant avec talent et sensibilité.

  • Qu’attends-tu particulièrement d’un évènement qui mélange public et professionnels comme le Crossroads Festival ?

Je suis tout simplement heureuse de rencontrer un nouveau public. Si j’arrive à émouvoir ne fût-ce qu’une personne, cela sera déjà gagné. Me produire dans ce genre d’événement est aussi l’occasion de découvrir de nouvelles musiques en live, activité pour laquelle je n’ai malheureusement que trop peu de temps ces derniers mois.

crédit : Raphaël Lugassy

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