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[Interview] Bastien Stisi, fondateur de Néoprisme

Un tout nouveau média a décidé de s’intéresser exclusivement aux pochettes de disques et aux artworks, œuvres à part entière dans le monde de la musique  et dont on oublie trop souvent de rappeler l’importance. Rencontre avec Bastien Stisi, fondateur de Néopsrime et avant tout passionné de musique indé.

Neoprisme

  • Bonjour Bastien ! Peux-tu te présenter, ainsi que les membres qui composent ton équipe ?

Bastien Stisi, donc. Je bosse dans le journalisme culturel (Brain Magazine, Toute La Culture, d’autres supports selon les périodes) et dans la com’ (actuellement, chez Radio Nova) après avoir fait des études relativement longues d’Histoire. J’ai fondé Néoprisme début 2015. À mes côtés, de manière ponctuelle : Olivier Do (D.A. très artistique), Camille Hispard et Mariska Konkoly (rédaction sensible), Mathilde Krill (secrétariat de réaction et pains au lait) et Yasmine Ben Hamouda (ambassade et soutien psychologique).

  • Quel sens et quelle symbolique donnes-tu à ce mot composé : Néoprisme ?

Outre le fait que j’ai toujours adoré le mot « prisme » (je ne sais pas trop pourquoi, ça m’évoquait la complexité élégante et les vues bizarres), on a décidé de nommer le projet ainsi en se basant sur l’impression (qui est aussi une prétention) de considérer et de voir la musique à travers un œil un peu nouveau. D’où ce mot, que l’on pourrait effectivement croire composé, mais qui n’est en réalité qu’un.

  • Comment t’es venue l’idée de créer ce support numérique ?

L’idée m’est venue d’une manière assez simple, en fait. Je cherchais des infos sur une pochette de disque qui m’intriguait – j’aimerais te dire laquelle pour le côté storytelling, mais honnêtement, je ne m’en souviens plus – et je me suis rendu compte en fouinant qu’aucun support ne me donnait les renseignements que je cherchais, tout simplement parce qu’aucun d’entre eux ne se consacrait spécifiquement à l’étude des artworks et des identités visuelles des disques que j’écoutais. J’ai continué à chercher pendant un moment et, que ce soit en langue française ou dans un autre langage que je ne maîtrise pas totalement, je n’en ai pas trouvé. Je me suis donc dit que j’allais le faire. Et je l’ai fait. Ça paraît si simple, dit comme ça…

Néoprisme

Quand je regarde mon parcours, et puisque j’ai déjà eu plusieurs fois ces discussions avec des gens, j’aime bien désormais affirmer qu’il y a une certaine forme de logique et de suivi intellectuel dans le fait de fonder un projet qui parle de pochettes de disques. J’ai travaillé en mémoire et en thèse d’Histoire sur l’étude des images (j’ai fait de l’iconographie), même si le sujet était à l’époque bien loin des thématiques que je développe actuellement sur Néoprisme (j’ai bossé sur l’iconographie napoléonienne et sur l’impact des caricatures visuelles sous la Restauration, en 1830…) ; puis, j’ai été pas mal journaliste musique. Travailler sur la place des images dans la musique finalement, et à partir de ces considérations, ça fait sens.

  • Néoprisme a été lancé en janvier 2015. Un an et quelques mois après son lancement, a-t-il l’ambition de devenir plus qu’un magazine en ligne ?

C’est en fait déjà un peu plus que ça (juste un peu, hein). On a en effet lancé assez rapidement « Les Nuits Néoprisme » : des soirées qui proposent d’effectuer un focus sur l’identité visuelle d’un label, et donc, comme tu l’imagines, sur ses pochettes de disques en priorité. La première, on l’avait par exemple organisée au Petit Bain, autour du label Animal Records (Bloum, Backbone, Stand Wise, Kanzi). On organise donc, via ces soirées, une expo analytique et des lives ou DJ set d’artistes appartenant au label ; et on respecte ainsi, d’une certaine manière, l’ambition première de Néoprisme, qui a la volonté d’analyser le dialogue entre musique et image. « Artwork & Music », comme on le dit en sous-titre du site.

  • Au sein de l’équipe de rédaction, comment choisissez-vous les pochettes d’albums que vous décortiquez ?

Ce sont principalement des coups de cœur, même si je juge parfois qu’il est aussi nécessaire de chroniquer ce qui peut attiser la curiosité d’un public un peu plus large. Et par « coup de cœur », on ne renvoie pas forcément à l’idée de coup de cœur purement esthétique. Ça peut m’arriver de flasher sur un visuel carrément laid, mais de l’apprécier quand même, surtout lorsque l’iconographie de l’artiste ou du groupe est d’une richesse et d’une complexité suffisante pour que cela vaille la peine de s’y attarder (genre la pochette du dernier Björk, de Kanye West ou de M83).

Björk - Vulnicura

Björk – Vulnicura

De même, on essaye de trouver un juste milieu entre l’analyse de disques grand public (de Kendrick Lamar à The Last Shadow Puppets), voire très grand public (de Rihanna à Marilyn Manson), et les disques à l’audience largement plus discrète (genre HXLT ou Seldom Colin, que j’ai découverts un peu au hasard de vagabondages 2.0).

  • À l’heure de la dématérialisation de la musique, à quels besoins répond aujourd’hui, selon toi, la pochette d’album ?

Le « besoin » est le même aujourd’hui qu’hier. Basiquement, la pochette est toujours là pour illustrer le contenu sonore d’un album ; pas d’évolution là-dessus, et il serait en ce sens toujours aussi illogique de s’y intéresser sans avoir au préalable ou en simultané pris connaissance du contenu sonore de l’objet en question. Alors, le visuel est toujours omniprésent (quand tu écoutes le dernier Chairlift sur Spotify, on met toujours à ta disposition son visuel dans un petit onglet carré) ; mais la pochette, en tant qu’élément physique, tend évidemment de plus en plus à disparaître de l’usage quotidien que font les gens de la musique ; car bon, même si la hype vinyle existe, ce n’est pas non plus ça qui finance une carrière, aujourd’hui.

Chairlift - MOTH

Chairlift – MOTH

  • Quelles sont les caractéristiques, les composantes d’une « bonne » pochette d’album ?

Il n’y en a pas. Ou du moins, elles sont subjectives. En ce qui me concerne, je suis par exemple toujours très sensible à l’idée d’identité visuelle et de cohérence, qu’il s’agisse d’une cohérence au sein de l’iconographie générale de l’artiste ou d’une filiation visuelle sur un seul et même disque.

Si plusieurs pochettes de disques résonnent entre elles (comme c’est le cas chez celles de Blind Digital Citizen, qu’on a eu la chance d’exposer dernièrement à Arts Factory), alors je suis le plus heureux des hommes (ou, du moins, le plus heureux des hommes qui s’intéressent aux pochettes de disques).

Blind Digital Citizen - Premières Vies

Blind Digital Citizen – Premières Vies

Mais bon, je croise aussi des groupes qui sont assez allergiques à l’idée « d’identité visuelle », qui considèrent ça comme une espèce de branlette de bobo pas assez spontanée, et qui décident donc de ne rien penser du tout, d’illustrer leur disque avec ce qu’ils trouvent. Et si ce n’est pas la démarche que je salue le plus, je la respecte aussi. Elle donne parfois naissance à des artworks tout aussi passionnants à analyser.

Et, de toute manière, en artwork comme dans tous les domaines du monde, « pour qu’une chose devienne intéressante, il suffit de s’y intéresser », comme l’écrivait Flaubert (citation vérifiée).

  • Penses-tu qu’une pochette d’album à l’identité forte et singulière peut avoir une répercussion positive sur les ventes ?

Ça peut arriver, mais je ne pense pas qu’il faille généraliser le propos. À titre personnel, ça m’est déjà arrivé d’acheter une pochette de disque sans en connaître le contenu, ou du moins pas exactement (c’était le cas pour « Bourbon, Blood & Sefoods » de Los Dos Hermanos, signé chez Howlin Banana ; mon côté historien, je suppose), mais c’est parce que je reste un adulescent presque trentenaire branché qui travaille dans le XIe et qui bosse dans les médias / la musique, et qui va voir des concerts au Point Éphémère,. Je suis donc, a priori, la cible de ce genre de produits culturels. Sinon, pas certain que ce soit la pochette (affreuse, convenons-en) du dernier Renaud qui ait propulsé ce truc-là en tête des ventes et qui ait poussé les gens à mettre le CD dans leurs cadis au Carrefour du coin.

Los Dos Hermanos - Bourbon Blood and Seafoods

Los Dos Hermanos – Bourbon, Blood & Sefoods

  • Néoprisme propose de nombreux focus sur des pochettes d’albums de groupes et labels indépendants. Vous y avez d’ailleurs considéré un dossier spécial et une soirée au label parisien « Entreprise ». Est-ce une volonté de votre part de mettre en avant ce type d’artistes et de productions ? Penses-tu que les créations des indés influencent celles des majors ?

Cette soirée que tu évoques avec Entreprise, faisait justement partie des « Nuits Néoprisme » dont on parlait tout à l’heure ; la dernière en date, organisée dans la galerie Arts Factory (rue de Charonne). Et c’est juste ; le concept de ces soirées est effectivement de mettre en avant le travail, souvent remarquable, de labels « indépendants » que l’on suit particulièrement et dont on respecte à la fois le travail sonore et le travail visuel.

En ce qui concerne la possibilité d’une influence des indés sur les majors, et même si la frontière est parfois très floue (doit-on considérer Foals ou Arcade Fire comme des produits indés ?), je ne suis pas certain qu’elle soit à prendre en compte. Schématiquement, par contre, il est certain qu’on s’oriente quand même plus fréquemment vers des visuels plus nichés chez les indés que chez les majors. Le public visé n’est pas le même, ça se comprend : si tu illustres un album de Florent Pagny sans Florent Pagny dessus, mais avec une jolie créa graphique soignée, tu ne le vendras pas hyper bien, ton album, à la Fnac.

  • Sur Néoprisme, vous avez une rubrique « À travers le prisme » où des artistes font part de leur point de vue sur l’art musical et visuel : Bastien Picot, Be Quiet, Housse de Racket, Iñigo Montoya, Venera 4. Qui seront les prochains ?

Allez, grande exclue : la prochaine sera Diane Sagnier (Camp Claude), qui vient de sortir son premier album (« Swimming Lessons », chez Believe Recordings); l’invitée idéale, puisqu’en plus d’être chanteuse et musicienne, Diane est également graphiste et photographe.

  • Si tu devais retenir une pochette de disque marquante et me la décrire en quelques mots, à quel album ferais-tu référence ?

À cette question, je réponds généralement le premier album de La Femme (Psycho Tropical Berlin, Born Bad / Barclay), illustré par Elzo Durt ; mais comme c’est très mal de radoter, je vais évoquer autre chose. Genre celle d’Alex Smoke, un Écossais qui propose une cold-wave aussi dérangeante que la pochette de son disque, dont je te laisse juger le faciès. Elle me faisait penser, côté « obscénité cradote », à celle du dernier Blanck Mass (signée par un graphiste et designer bien côté, Alex de Mora).

La Femme - Psycho Tropical Berlin

La Femme – Psycho Tropical Berlin

  • Si jamais tu voulais sortir un disque prochainement, avec quel illustrateur ou quel photographe aimerais-tu collaborer, voire laisser une carte blanche totale ?

Si je sortais un disque (ce qui ne risque pas d’arriver, puisque je ne fais pas de musique), déjà, ce serait soit quelque chose de très sanguin, de très excité et de très lapidaire (genre, METZ), soit quelque chose de très mélancolique, de très introspectif et de très désincarné (genre, James Blake) ; deux projets a priori bien éloignés, mais qui expriment en réalité la même chose.

Pour le projet de punk vilain, je demanderais évidemment à Elzo Durt – qui est vraiment un artiste que j’adore – un truc hérétique, illisible, mais quand même joli. Et pour le projet de soul modern et malade, je pense que je demanderais au type qui a fait la cover de l’album éponyme de The Acid, troublant et spectral. Ou à Rebecka Tollens, tiens, qui bosse chez Arts Factory et qui a réalisé quelques covers d’envergure (Einleit, Say Lou Lou) et qui fait quelque chose de très traumatique et, en même temps, de très touchant.

The Acid - Liminal

The Acid – Liminal

Mais alors, j’informe mes futurs collaborateurs imaginaires qu’il n’y aura pas de carte blanche. Le dialogue entre le créateur de son et le créateur d’images, à mes yeux, est en effet primordial dans ce genre d’exercice si l’on veut réaliser quelque chose qui tient véritablement la route, qui raconte une histoire et relate un propos, et qui ne se contente pas de coller une belle étiquette visuelle sur un produit comme un autre.

  • Prévoyez-vous d’ouvrir de nouveaux espaces sur le site de Néoprisme pour expérimenter de nouveaux types de contenus ?

On y pense, oui, parce que c’est nécessaire d’être en mouvement permanent et parce qu’une idée en entraîne des dizaines d’autres. Mais je ne vais pas tout dévoiler. Tout simplement parce que rien n’est encore suffisamment arrêté pour l’évoquer de manière concrète !

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