[Flash #42] Spécial sessions avec Temps Calme, Louis Jucker et The Yokel

Drôle d’année que 2020, une année qui nous aura permis de mesurer ô combien les expériences vivantes, expressives, sensibles, ancrées dans le réel des concerts et des festivals nous manquent. Elles participent à notre équilibre, à notre goût pour la musique et tout simplement nous offrent des émotions incomparables. Que ce soit par l’abandon dans le son, par la communion partagée entre le public et les groupes, par ce foisonnement de stimuli qui nous submerge et nous enivre. En somme, ces expériences – pour le moment, limitées et contraintes – façonnent des instants présents irremplaçables et humains. De l’autre côté du miroir, force est de constater que ce manque est aussi une réalité, une frustration, pour les groupes et les musiciens indés. Bien sûr, les sessions n’ont pas attendu le confinement pour exister ! Même si elles ne remplaceront jamais l’expérience vécue du « live », elles prennent aujourd’hui une tout autre dimension par la vérité qu’elles permettent de mettre en scène à l’image de ces trois exemples remarquables repérés par nos soins, à travers les différentes et singulières approches de Temps Calme, Louis Jucker et The Yokel.

Temps Calme – Dancing Owl

La musique du trio lillois Temps Calme résulte d’un étonnant mille-feuille sonore, complice, parfois complexe, mais surtout particulièrement évocateur. Dans le bordel organisé d’un atelier, c’est ainsi qu’Olivier Desmulliez à la guitare, Samuel Allain aux claviers et Nicolas Degrande à la batterie interprètent en live le morceau « Dancing Owl », développant une progression sinueuse dans les méandres et les recoins de cette étonnante composition, lorgnant vers le krautrock et le rock progressif. Dans un premier temps, la voix principale (de Samuel Allain) semble retenir les instruments qui s’installent progressivement dans le paysage sonore. Au fur et à mesure qu’elle s’éloigne, ceux-ci s’émancipent à travers un mouvement libérateur rythmique et compulsif, parfois proches de certains climats post-rock de la scène de Chicago. L’instant est presque trop court, tant il permet de s’installer en quelques secondes dans un processus narratif évocateur, nous mettant face à une mystérieuse apparition au clair de lune, nous conduisant irrémédiablement vers des pas de danse irrésistibles et incontrôlables, emportés par l’énergie de la deuxième partie purement instrumentale. En route vers la sortie de leur premier album « Circuit » et sans renier leur identité propre et singulière, les musiciens de Temps Calme affichent, avec beaucoup de maîtrise dans cette session, une évolution esthétique notable les menant vers toujours plus d’expressivité et de liberté.

« Circuit » de Temps Calme, sortie le 6 novembre 2020 chez Synesthesic Experience et Chancy Publishing.


Louis Jucker – Live Session at the Hummus Records HQ

Décidément, du côté de la Suisse, le musicien indé Louis Jucker marque de son empreinte créative cette année 2020 si particulière. Aux côtés de ses compagnons de bruits et de fureur, Coilguns, il avait déjà, il y a quelques mois, délivré un monument de rock tendu, électrique et planant, avec la relecture particulièrement inspirée et résiliente de son album solo précédent. Fidèle à sa créativité débordante et permanente quasi viscérale, il annonce déjà la parution d’une nouvelle œuvre solitaire long format (son 4e long format) pour la fin de l’année, le magnifique « Something Went Wrong », que nous avons déjà eu l’honneur d’écouter, depuis son enregistrement à l’été 2018. Entre temps, en juillet dernier, pour la chaîne de télévision suisse, la Télé (ça ne s’invente pas !), il s’est livré pour dix minutes confondantes de pureté et de vérité, à travers des versions au lyrisme étonnant de trois de ses plus beaux titres : « The Stream », « Storage Tricks » et « Merry Dancers » (toujours extrait de ce son 3e disque « Krakeslottet [The Crow’s Castle] »). Peu de musiciens mettent autant de leur personne dans l’interprétation de leurs morceaux, avec une telle implication émotionnelle (à l’instar de sa collègue et complice de label, la fabuleuse Emilie Zoé). Après le lancement de la bande magnétique en mode record, dans un nuage de nappes de claviers minimalistes, s’implique le rythme haletant d’un battement de cœur mécanique, tapis sonore parfait pour la déclamation poétique psychédélique de son auteur, un peu comme si l’âme de Muddy Waters prenait soudainement possession de la voix de Jeff Buckley. Un peu plus loin, à l’opposé de la pièce, c’est tel un barde folk, à quelques centimètres de la rue, que notre homme redouble de sincérité, les yeux fermés sur sa barbe touffue, pour une sublime ballade chargée de mélancolie. Pour conclure en apothéose cette session, c’est dans les méandres étranges des sonorités d’un orgue, redoublé de puissants accords électroniques sourds et vrombissants, que Louis Jucker se perd, dans une lente complainte lyrique, à faire se hérisser les poils sur les bras, avec ses effets de voix naïfs dignes du regretté Daniel Johnston. Nous restons bouche bée devant ce précieux cadeau d’humanité qui vient de nous être offert, sans artifice ni calcul aucuns.

« Something Went Wrong » de Louis Jucker, sortie le 30 octobre 2020 chez Hummus Records.


The Yokel – Sublime

Déjà à l’honneur dans nos colonnes, en juillet dernier, pour un étonnant second numéro de notre format Création, et même à de nombreuses reprises depuis une première interview inaugurale en 2011, The Yokel dévoile cette année une session acoustique d’une simplicité désarmante. Captée par le propre batteur du groupe à la vidéo, Brice Jacquin, elle met à l’honneur un des titres les plus emblématiques de leur prochain album « Y », le très prenant « Sublime ». Si le mot « harmonie » peut résumer à lui seul la musique de cette bande de musiciens passionnés, ce sont les voix puissantes, vibrantes et presque naïves de Lucile et Thibaut qui s’imposent ici au premier abord dans ce registre. Puis se révèle toute la ferveur de l’instrumentation réduite et minimaliste, autour d’un triptyque constitué d’un piano percutant, d’une guitare folk généreuse et d’un banjo joueur. L’intensité monte tout au long de ce morceau dans une veine country folk pastorale, allant jusqu’à rappeler les envolées lyriques et héroïques d’Arcade Fire. Filmée au plus près des gestes et des visages, cette session ouvre, avec bonheur et sans effet, les portes de l’intimité créative et émotionnelle de The Yokel, démontrant à l’envi le plaisir intact de jouer ensemble près de 10 ans après des débuts déjà prometteurs et lumineux.

« Y » de The Yokel, sortie le 2 octobre 2020 chez #14 Records.

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