[Entourage #108] Louis Jucker (Coilguns)

Un an et quelques mois après la sortie de son album dark folk et lo-fi « Kråkeslottet [The Crow’s Castle] » composé en solitaire, le très indépendant suisse Louis Jucker réunissait en en plein cœur du confinement, ses compagnons de Coilguns ; Donation Thiévent (basse et claviers), Jona Nido (guitare) et Luc Hess (batterie), pour restituer l’intensité des concerts partagés en tournée avec son backing band entre 2019 et début 2020. Enregistré en une prise, sans filin, au studio Farrago de Crissier, ce nouveau disque témoigne aisément d’une montée en puissance des compositions du barbu, abandonnant la guitare folk au profit d’une instrumentation retentissante et dense. De cette version largement augmentée, on retient d’emblée l’intention de transcender l’existant, de dépasser la simple adaptation pour donner une nouvelle direction à cette musique fortement lo-fi, enregistrée sur bandes et partageant avec son chanteur son goût tangible pour l’imprévisible et le viscéral. Si l’intensité d’un live vous a manqué ces derniers mois, faites le pari avec cet album d’en saisir déjà un certain parfum enivrant, avant d’y replonger d’ici quelques temps. Pour accompagner la sortie de ce nouvel album ce vendredi (déjà disponible sur Bandcamp, à écouter en intégralité en fin d’article), Louis Jucker nous confie de drôles d’anecdotes pluggées avec la scène alternative suisse et française… Enfin pour parfaire ce témoignage sincère et vivant, il nous offre en exclusivité la captation live du titre clôturant ce LP haletant et électrique.

crédit : Hazam

Meril Wubslin aka Christian Garcia-Gaucher

Christian est un type très créatif qui produit beaucoup de choses et depuis longtemps, musique de film pour Jean-Stéphane Bron, son bizarroïde groupe Velma, de la production de disques pour Emilie Zoé ou encore Kassette. Et depuis quelques années, ce groupe bien ovni qui s’appelle Meril Wubslin (avec Valérie Nideroest et Jérémie Conne, qui sont tous deux bien des génies aussi). Ils font une musique vraiment unique, chantée en français, qui a quelque chose d’ethnique et étrange, en tout cas très orchestrale. On s’est rencontré lors du festival Some of the Missing Ones que j’organise. Ils étaient venus y enregistrer un titre en live, on s’était bien entendu tout de suite. Christian depuis est aussi venu enregistrer dans mon grenier un disque collaboratif avec Emilie Zoé, venu passer des vacances créatives au chalet, bref on se croise très souvent. Là, tiens d’ailleurs à l’instant, on est à Lausanne  et il vient d’entrer dans la douche (qui est chez moi au milieu du salon).


Noyades aka Vince, Cyril et Jessy

J’avais causé une fois avec un gars chevelu dans le métro parisien parce qu’il avait le même t-shirt Satan qu’une pote venait de m’offrir. Plus tard, j’ai été voir un concert organisé par En-Vlà au Cirque Électrique et y’avait ce groupe Noyades qui m’a bien tarté la tronche. J’ai voulu acheter une cassette au merch et Vince le bassiste du groupe avait ce même t-shirt Satan. Alors je lui dit que c’est bizarre à quel point tout le monde semble le porter ces temps, sauf que bien sûr les deux fois c’était lui, qu’il s’est bien marré et qu’on est devenu assez vite potes ensuite. J’ai invité Noyades pour faire quelques dates avec Kunz en Suisse : c’était super, ces trois gaillards sont tous très talentueux et hyperactifs, ils ont une énergie méga fraîche et aussi ils parlent TOUT LE TEMPS et très vite. Vince m’a aidé à sortir le disque « Autisti » en France via le top label S.K. et on a fait quelques dates en France ensemble. Ils sont même venus une fois au Cully Jazz Festival pour improviser un set avec moi. Cyril, le guitariste, qui est également un petit génie du son, masterise régulièrement mes albums et productions.


Autopsy aka « Bu »

Bu sortait plein de cassettes de groupes punk dans les années 90 en Suisse avec son label Transmekanik. Il jouait aussi dans un groupe nommé Autopsy. La chanson « 346’000 watts » est une sorte de hit punk neuchâtelois ancestral à mes yeux, qui se serait perdu dans les bacs à vinyles de brocante si Bu n’avait pas réenregistré ce même disque 15 ans plus tard pour le sortir en CD (et le mettre sur Bandcamp). Bu est ostéopathe et, sous son cabinet, il a installé une cave magique d’Ali Baba rempli de matériel à bande et d’amplis classiques. Depuis plusieurs années, on peut aller le voir un soir dans sa cave et jouer de la musique avec lui, avec des consignes très étranges, comme par exemple « être une cloche d’église ». Mais le mot d’ordre, c’est que rien n’en sort, il ne digitalise pour ainsi dire rien. Il a vraiment une vision très particulière de la musique et du partage. J’ai d’ailleurs une session de 30 minutes à aller mixer une fois chez lui, mais impossible de trouver le temps pour l’instant. Cela dit, je me réjouis beaucoup d’y retourner.


Ventura aka Philippe Henchoz

Philippe était disquaire juste à côté de chez moi, on s’est rencontré parce que j’allais y boire des bières et écouter des trucs, dont les super disques de son groupe Ventura. C’est quelqu’un de plutôt désabusé, mais il réussit à en faire quelque chose d’assez divertissant et touchant. Il m’a invité une fois pour faire un live avec lui, on a pour ça écrit des morceaux ensemble dans mon grenier sur un vieil ordi Macintosh des années 80, bien détendus les soirs de semaine. Ce projet est devenu « Peppone » et on a fini par le sortir sur disque et refaire quelques lives. Il écrit des chansons très belles, que ce soit pour Ventura ou pour son projet solo The Sinaï Divers. Je crois qu’il est assez persuadé que la terre entière s’en cogne et c’est peut-être ça aussi qui les rend pertinentes.


Closet Disco Queen aka Luc & Jona

C’est les gens avec lesquels je fais de la musique depuis toujours. On a bien fait un nombre incalculable de kilomètres d’autoroute ensemble (avec Coilguns, The Ocean, Kunz, etc.) et c’est pas prêt de s’arrêter. Ce projet, ils l’ont démarré quand on a mis Coilguns en pause après la tournée de « Commuters ». Leur moto, c’était de faire un nouveau groupe pour pouvoir continuer de boire gratos. Moi au bout d’un moment, je me suis dit qu’il fallait vite qu’on reprenne Coilguns sinon l’un ou l’autre allait finir par s’étouffer dans son vomi. Je sais pas comment ils faisaient pour conduire autant, jouer autant et boire autant à la fois. Et, en plus de tout ça, écrire des mégas hits de rock instrumental dansant, qui donnent envie de conduire vite et de boire beaucoup.

En exclusivité pour indiemusic, Louis Jucker dévoile en bonus de cet Entourage décomplexé, généreux en anecdotes, sa session « Stay [in your house] » enregistrée au studio Farrage.

« Alors que tout le monde (littéralement) était bloqué à la maison, nous on s’enfermait au studio Farrago. On avait bien de la chance d’être en vie et de pouvoir se consacrer ensemble à un truc qu’on aime faire. Ce studio a été monté par mon voisin Charlie Bernath, avec qui j’ai écrit le disque « Gravels » (2017) notamment. Ça lui a pris au moins 4 ans de vie à construire. C’est rempli de micros faits maison, de compresseurs et égaliseurs DIY et c’est la teuf. C’est là qu’on a enregistré « Watchwinders » (2019), donc on se sentait à la maison et on était bien. »

crédit : Jean-Marc Guélat

« Stay in your house… and celebrate ». C’est par ces mots, la guitare lançant la ritournelle, que Louis Jucker pénètre notre esprit. Par sa voix grave et austère, le chanteur suisse murmure à nos oreilles, avec ses terribles complices de Coilguns, les paroles comme un mantra maudit au bord de l’embrasement. La chanson prendra par la suite une tout autre tournure, quand après un quasi-silence meublé du bruit électrique des amplis grésillant et de quelques frottements et grincements de microphone au-dessus de la peau de la caisse claire, la batterie, les guitares et les chants déployés à l’unisson emplissent d’une ardeur folle le studio. Un final tourmenté, furieux et incroyablement poignant. « Stay in your house… to sing on tape », ou la célébration d’une généreuse transe collective. Qu’il nous tarde de revivre de tels moments d’intensité et de communion dans les salles de concerts !

« Play Kråkeslottet [The Crow’s Castle] & Other Songs from the Northern Shores » de Louis Jucker & Coilguns, sortie le 10 juillet 2020 chez Hummus Records.


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