[Live] Hellfest 2016, jour 3

Megadeth, Jane’s Addiction, Ghost, Black Sabbath & Refused

Sur une Mainstage où trône une sorte de grosse capsule qui servirait probablement en cas d’apocalypse, Megadeth arrive en terrain conquis. Ayant déclaré forfait en 2015, le groupe est attendu de pied ferme et délivre pourtant une prestation en demi-teinte. Difficile de faire fi du manque de conviction manifeste de Dave Mustaine. Certes, nous connaissons le type et nous lui pardonnons au vu de tous les classiques  qui, grâce à lui, se sont ajoutés aux répertoires du metal. Bref, les titres de l’excellent « Dystopia » sorti en début d’année font l’affaire sur scène et de vieilles pépites (« A Tout le Monde », « Holy Wars », « Tornado of Souls »,…) déclenchent les vivats du public. Cerise sur le gâteau, Vic Rattlehead fait l’honneur de sa visite sur « Peace Sells ». Le bon vieux solo de thrash n’a pas perdu de sa superbe et fait du bien à entendre, et Mustaine a trouvé en Kiko Loureiro, arrivant tout droit de Angra, un duettiste hors pair.

C’est l’heure pour nous de dire au revoir à la Valley, où nous assistons à notre dernier concert devant cette scène avec l’adieu à l’Europe des Californiens de Jane’s Addiction. La bande de Dave Navarro et Perry Farrell nous a concocté un des concerts les plus étranges du festival, avec danseuses dénudées sur des structures métalliques ou bien suspensions fetish de deux jeunes femmes qui évoluent dans les airs, retenues par des labrets placés directement sous la peau de leurs omoplates. Sur scène, Farrell semble ignoré par le travail du temps, comme figé dans un masque de cire luisant, coiffé d’un canotier et gardant sa gestuelle précieuse de dandy lubrique. À ses côtés, Navarro a toujours la classe incarnée, mais paraît ennuyé, voire agacé, puisqu’à chaque fin de morceau nous le voyons se lever, râler auprès d’un roadie, changer de matériel… Difficile de savoir ce dont il est exactement question et le concert avance, égrenant les classiques de leurs deux premiers excellents albums « Notting’s Shocking » et « Ritual de lo Habitual » à un rythme infernal et avec une précision et une générosité qui contraste avec l’humeur capricieuse de Navarro. Le groupe communique pas mal entre eux, mais Farrell est parfait en meneur de revue pour détourner notre attention du caractère ombrageux de son guitariste de génie et nous raconte des anecdotes de la tournée, dont c’est ce soir la dernière date. Si tous les tubes les plus immédiats du groupe seront joués (de « Stop! » en ouverture au final acoustique sur « Jane Says » en passant par « Mountain Song » ou bien sûr « Been Caught Stealing »), le choix de ressortir les deux monuments de groove, de funk sensuel et de fusion bordélique que sont respectivement « Three Days » et « Ted, Just Admit It » est plus audacieux. Ces deux titres monstrueux qui s’étirent à l’envi constituent le nœud du concert, où la musique se fait moins engoncée, plus libre, plus folle, à l’image du plus provocateur des groupes « cools » des années 90. Un bain de jouvence aux allures d’orgie décadente, qui fait oublier rapidement les petits problèmes de voix de Farrell, qui n’a plus vingt ans quoiqu’il essaie de nous faire croire. Quant à Navarro, il fait peut-être sa diva, mais il est physiquement et musicalement irréprochable.

La nuit est tombée, la soirée bat son plein et la fin du festival est proche. Nous regagnons la plaine devant les Mainstage pour nous assurer une bonne place pour la messe noire de Black Sabbath, tout en observant assez distraitement la deuxième moitié du concert de Ghost. Le groupe suédois, très médiatisé depuis sa victoire surprise aux Grammy Awards dans la catégorie « meilleure chanson metal ou hard rock » l’an dernier, fidèle à lui-même, donne un show théâtral calculé au millimètre. Décors, costumes, mise en scène, tout y passe y compris un chœur d’enfant sur le dernier morceau, mais rien n’y fait, leur musique ne nous enchante toujours pas. Sur le papier pourtant, ce doom metal revu à la sauce pop et accessible, comme le faisait quarante ans plus tôt Blue Öyster Cult avec le hard rock et le heavy progressif, a tout pour nous séduire. Des riffs et des ambiances sympas, des influences honorables. Mais comme sur album, le résultat en live est une musique qui se prend plus au sérieux qu’elle ne veut le faire croire, où même les éléments les plus funs paraissent méticuleusement calculés, pour un rendu tristement aseptisé. La déception est d’autant plus amère que le groupe ne tient pas une seconde la comparaison avec celui qui va lui succéder sur la scène voisine.

Car en matière de doom et de heavy metal, Black Sabbath fait office de référence absolue, puisque le quatuor anglais a tout simplement inventé le genre (ou posé ses plus grandes bases) au début des années 70. Dès les premières notes de ce concert (qui s’avère l’ultime de leur carrière), nous oublions parfaitement le Grand-Guignol insipide des Suédois. Une brève et sympathique cinématique qui nous permet de découvrir l’imposant écran qui surplombe la scène laisse place au logo du groupe embrasé avant que les premières notes de « Black Sabbath » ne retentissent, couvertes par les acclamations du public qui ne sait pas encore qu’il va aller de surprise en surprise. Ils sont là, trois des membres fondateurs du groupe légendaire de Birmingham, Geezer Butler, Tony Iommi et bien sûr Ozzy Osbourne, en robe noire de prêtre occulte. Le son est tétanisant, plus fort que nous ne l’aurions imaginé, et d’une précision redoutable. Ozzy, élément sur lequel reposaient toutes nos incertitudes, s’avère très en forme, très volubile. Il chante bien, de sa voix nasillarde immédiatement reconnaissable, et ne cessera de nous haranguer pendant tout le concert pour que nous célébrions dignement le tout dernier concert du plus grand et du plus influent groupe de metal de l’histoire. Black Sabbath tire donc sa révérence avec panache, en livrant un inoubliable concert en forme de best-of des années Ozzy. Les trois premiers albums seront abondamment joués, avec des classiques intemporels comme « N.I.B. », « War Pigs », « Iron Man » ou « Children of the Grave », mais le groupe saura aussi flatter les fans les plus invétérés, dégainant en quatrième position la chanson matricielle « Into The Void », hymne de tout fan de stoner qui se respecte, où en allant chercher les moins évidentes « Snowblind » (clin d’œil malicieux d’Ozzy à ce qui lui permet sans doute de se tenir debout devant nous ce soir-là) ou « Dirty Women » de l’oublié « Technical Ecstasy » paru en 1976. Sans mentionner l’absence pourtant cruelle du batteur mythique Bill Ward, le groupe réserve à son valeureux remplaçant Tommy Clufetos un moment de gloire lorsqu’ils jouent « Rat Salat », un instrumental qui ne dure que trois minutes sur l’album « Paranoid », mais dont le célèbre solo de batterie (réponse à l’époque au « Moby Dick » de Led Zeppelin ?) se retrouve sous nos yeux étirés en une performance herculéenne de plus de dix minutes, qui suscite peu à peu l’effarement et les vives acclamations du public, encouragé par Ozzy. Sa performance superbe est toutefois plus proche du jeu d’un John Bonham que de celui, plus subtil et malsain, de Bill Ward. Ce concert prodigieux s’achève bien évidemment sur le très attendu « Paranoid », qui déchaîne un des publics les plus compacts de tout le festival, tellement serré qu’il peut difficilement pogoter, tandis que les corps surfent et pleuvent au-dessus de nos têtes et jusque dans la fosse photo, où ils finissent leur trajet. Les lumières se rallument, le concert est terminé, le groupe vient juste de réaliser un petit miracle et de faire taire toutes les mauvaises langues. Black Sabbath aura été immense, mais Black Sabbath n’est plus. Le roi est mort, vive le roi !

Après ce magnifique show, la fatigue se fait sentir et nous nous traînons, pichet de bière à la main, vers la Warzone, pour écouter la fin du concert des punks scandinaves de Refused, qui non contents de mettre le feu à un public qui en redemande visiblement toujours, jouent quelques classiques comme « Refused are Fucking Dead » avant que le chanteur Dennis Lyxzén ne se lance dans un salutaire discours féministe, antipatriarcal et anticapitaliste, soulignant au passage la disproportion effarante entre artistes masculins et féminins au Hellfest, avant d’achever leur set par un « New Noise » d’anthologie dédié à toutes les luttes contre les oppresseurs. Magnifique apothéose d’un festival sidérant qui s’achève là pour nous, même si en retournant au camping pour une maigre nuit ponctuée des cris d’« apéros » un peu partout, nous passons à proximité d’une Mainstage où quelques infatigables festivaliers au goût un peu douteux profitent du concert manifestement criard de King Diamond, qui nous écorche des tympans pourtant pas ménagés pendant maintenant trois jours.


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Maxime Antoine

cinéphile lyonnais passionné de musique