[Interview] Rencontre avec Bruno Blum : souvenirs électriques et journalisme gonzo dans le Londres de la fin des 70’s

« Ceci n’est pas un livre sur le rock. Ce livre EST rock » prévient Bruno Blum en 4e de couverture de « Rock in the City », publié en mai dernier aux éditions Dandelion. A travers une trentaine de chapitres-souvenirs, cet ex-correspondant à Londres du magazine Best, auteur de biographies, musicien, auteur-scénariste de BD et grand spécialiste français de la scène reggae (entre autres !) use avec bonheur du style gonzo pour nous plonger dans les coulisses d’un temps « que tous ceux de vingt ans », voire beaucoup plus, auraient peut-être voulu connaître…

Bruno Blum Rock in the City

  • Bruno, ce titre « Rock in the City », il tombe sous le sens ! C’est dans cette fameuse city, Londres, que tout a vraiment commencé pour toi…

C’était le titre de ma rubrique rock dans le magazine Best, à la fin des années 70. Trois pages tous les mois dans lesquelles je faisais découvrir aux lecteurs tous les nouveaux groupes anglais de l’époque. Ça avait un succès dingue. Je suis arrivé à Londres en avril 76, après m’être fait virer de ma classe d’Arts Appliqués, en seconde, dans mon lycée parisien. Je séchais les cours de dessins techniques pour assister à ceux de bande dessinée, qui étaient juste en face dans le couloir, mais auxquels je n’avais normalement pas accès. À la suite de ça, j’ai atterri dans un studio de dessins animés, à Londres, en tant qu’apprenti, et c’est là que j’ai commencé à voir pas mal de concerts. C’était des trucs un peu hippies au début, mais très vite est arrivée la vague punk… Je suis tombé dedans et deux ans plus tard, j’ai arrêté de bosser dans le dessin animé pour monter mon propre groupe, Private Vices. C’était un super groupe.

On jouait un peu partout, notamment dans tous les lieux les plus légendaires de Londres, comme le Marquee, et ça marchait bien. On a même enregistré un disque, un 45 tours, Total Control et tourné avec pas mal de groupes, les Dickies, Generation X, Chelsea, les Psychedelic Furs… C’est à ce moment-là que j’ai commencé à écrire pour la presse rock, mais ce n’était pas du tout prévu au départ !

  • C’était un atout supplémentaire d’être musicien, à l’époque, pour rencontrer des groupes et écrire sur eux ?

Non, pas spécialement. À l’époque, être musicien, c’était lutter contre une certaine forme de frustration. Et le journalisme n’avait rien à voir là-dedans. Il faut savoir qu’à cette époque-là, il y avait beaucoup de fric dans l’industrie musicale : les gens achetaient des disques, allaient dans les concerts, les jeunes se ralliaient autour de ça, contrairement à aujourd’hui où ils auraient plutôt tendance à se rallier aux jeux vidéo et à rester chez eux. Bref, puisque la musique générait de l’argent, les attachés de presse s’intéressaient beaucoup aux journalistes rock, et notamment les gens comme moi, qui avaient la chance d’écrire pour des magazines qui marchaient très fort. Mon rédac’ chef de l’époque me décrochait les interviews, me dégottait des voyages-presse, on m’envoyait plein de disques, j’étais invité partout…  En revanche, ce qui était intéressant avec mon vécu de musicien, c’est qu’il m’a permis de devenir copain avec certains artistes que j’ai pu rencontrer, à la base, via le journalisme et travailler ensuite à leurs côtés. C’est comme ça que j’ai pu faire notamment une BD avec les mecs de Motorhead, jouer en première partie des Pretenders…

  • Tu rencontres assez vite les mecs des Stray Cats, The Clash, Motorhead… On a l’impression en te lisant que ce milieu là était plus accessible, moins cloisonné à cette époque qu’il ne l’a été par la suite…

Disons que tous ces musiciens, à Londres, fréquentaient à cette époque les clubs rock et sortaient eux-mêmes beaucoup dans les concerts. Donc on pouvait tomber facilement sur eux. Mais c’était quand même déjà cloisonné : si tu voulais prendre des photos à un concert, il te fallait un pass, et tu ne rencontrais pas non plus The Clash sur un simple claquement de doigts. En fait, j’ai connu The Clash parce que notre studio de répétition se trouvait à côté du leur ! Et il y a aussi beaucoup de gens que j’ai rencontrés à une époque où ils n’étaient pas encore très connus, et sur lesquels j’ai écrit dès le départ. C’est pour ça que ma rubrique dans Best cartonnait. J’ai été le premier, par exemple, à y parler des Stray Cats. Et personne ne pouvait le faire mieux que moi puisque je vivais là-bas, et que c’était dans cette ville que tout se passait à l’époque.

Bruno Blum Rock Commando
Bruno Blum – Rock Commando, extrait de Rock in the City
  • Il est pas mal question au début de ce livre de la scène punk, mais aussi de reggae, dont tu es aujourd’hui un des grands spécialistes français. A cette époque, à la fin des 70’s, ces deux genres musicaux cohabitaient presque « en toute logique »…

Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’en 1977, au moment de l’explosion du punk en Angleterre, les punks passaient quasiment pour des nazis ! Tout ça parce que les mecs des Sex Pistols se baladaient avec des croix gammées, juste pour faire chier le monde. Il y a eu un rejet de ce mouvement très violent au sein de la société, les groupes étaient interdits de jouer et tu trouvais très peu de disques. Les premiers 45t des Pistols, par exemple, ont été vite retirés de la vente. Il y avait quand même le premier 45t des Damned, des trucs américains comme les Ramones ou encore les Stranglers, qui n’étaient d’ailleurs pas vraiment punks, mais l’offre était très limitée. C’était un truc encore très marginal, et du coup, dans les soirées punks ou avant les concerts, on écoutait du reggae, même si le public était blanc à 99% ! C’était un vrai phénomène de mode. Bob Marley commençait à bien marcher, et il avait sorti ce morceau, « Punky Reggae Party »… Mais, fondamentalement, c’était quand même deux mondes séparés. Moi quand je me rendais dans les sound Systems reggae, j’étais le seul blanc. Et par la suite, certains groupes punks comme The Clash ou les Ruts ont commencé à jouer des trucs reggae et à se réapproprier le truc. Je suis tombé à fond dans le reggae car j’habitais à cette époque à Stamford Hill, un quartier juif orthodoxe où il y avait aussi beaucoup de jamaïcains. Et le magasin de disques du coin, R&B Records, se trouvait près de l’arrêt de bus où je me rendais tous les jours pour aller bosser dans mon studio de dessins animés. R&B comme rhythm & blues mais aussi comme Rita et Ben, les deux propriétaires de ce magasin qui ne vendait que de la musique noire. Le premier magasin reggae de Londres ! C’est en poussant un jour sa porte que j’ai découvert tout cet univers.

  • Un mot sur la presse musicale de l’époque : en France, il y avait le magazine Best, pour lequel tu écrivais, mais aussi Rock & Folk. Le Melody Maker et le New Musical Express, eux, faisaient la pluie et le beau temps en Angleterre. Et toutes ces publications vendaient à l’époque des centaines de milliers d’exemplaires. Une époque, contrairement à celle que l’on vit aujourd’hui, bénie des Dieux pour les critiques rock… 

Oui, parce qu’aujourd’hui, il n’y a plus d’argent ! On n’achète plus de disques, tout est mis en ligne gratuitement sur Internet, personne n’est payé… Il n’y a plus que les grands noms qui arrivent à vendre de la musique en ligne. Toute l’industrie qui pouvait exister autour de la musique a quasiment disparu. A cette époque, toute la jeunesse s’intéressait à la musique, il y avait une vraie excitation, un réel enthousiasme, des nouveautés chaque semaine… Maintenant, dans le sud-ouest, où j’habite, quand je vais à un concert rock, il n’y a que des vieux ! Que des gros mecs, mal rasés, avec leur bière à la main… C’est flippant !

  • Il reste quand même des jeunes pour aller dans les concerts, mais pour écouter du rap… Et si une certaine forme de rap n’était pas finalement le punk d’aujourd’hui ?

Je ne sais pas… Ce qui est sûr, à mon sens, c’est que cette musique est avant tout un phénomène social. Ça va au-delà de la musique. Parce que d’un point de vue strictement musical, il n’y a pas plus chiant ! Les rythmes ne changent pas, et même en français, on comprend à peine ce qu’ils racontent… Moi Aya Nakamura, je comprends seulement la moitié de ce qu’elle dit !

  • Mais à l’époque du punk-rock, c’était finalement aussi assez basique, il n’y avait qu’à savoir jouer deux ou trois accords…

Oui mais le punk, c’était un style parmi tant d’autres ! Moi je n’écoutais pas que ça. Pour moi, il n’y a pas tellement de différences entre la période « Woodstock », le rock hippie de Ten Years After, Santana ou Hendrix et le punk rock… La seule vraie différence, c’est que le punk était à la base incarné par des gamins qui ne savaient pas toujours bien jouer. Mais très vite, ces gamins sont devenus bons ! Si tu réécoutes toute la discographie de The Clash, à part le 1er album, ce n’est pas si punk que ça… C’est du rock, point barre. Et il y avait une vraie diversité de styles : le blues-rock, le rock progressif, le hard rock… À l’époque, quand tu ouvrais les pages d’un canard comme Best, tu avais de tout : AC/DC, Bowie, les Stones, les artistes funk, reggae… Et même aussi du rap ! Moi j’étais assez fan du rap à ses débuts, toute la période Sugar Hill Gang, ce qu’on nomme aujourd’hui le rap « old school », c’était vachement bien. Notamment parce qu’on comprenait les paroles !

  • On a évoqué le punk, le reggae et pas mal d’autres styles… Mais il y a une scène pour laquelle tu ne te montres pas très tendre dans ton livre, c’est celle de la vague post-punk, new wave, cold wave…

Moi j’ai vu The Cure sur scène à leurs débuts, en 1979. Je n’aimais pas trop mais avec le recul, j’avoue quand même que leur premier album est vraiment pas mal. Si d’ailleurs ça intéresse quelqu’un, j’ai encore chez moi le test-pressing ! Bref, si on reprend les choses depuis les débuts, le rock c’est quoi ? C’est un truc qui vient de la musique noire, qui contient aussi des solos de guitares, sur lequel souffle un esprit qui est aussi en lien avec le jazz, avec l’idée d’improvisation. Et cette vague cold wave, sur laquelle j’ai pourtant écrit dès 79 dans Best, je ne la trouvais pas du tout excitante, il n’y avait rien d’entrainant là-dedans, rien qui te donne envie de te marrer un peu… Moi, à l’époque, à Londres, je vivais dans un squat avec des mecs qui faisaient partie de cette scène, donc je la connaissais bien. Je n’étais pas spécialement pour ou contre. Aujourd’hui, je me fais souvent allumer parce que je crache sur Joy Division… En fait, je ne leur crache pas spécialement dessus, mais je les ai vus sur scène et c’était archi-chiant ! Et à côté de ça, il y avait des tas de groupes super excitants qui faisaient pogoter le public… Bon, c’était sans doute pour eux une façon de représenter la « tristesse » de leur époque, même si je trouve au contraire qu’au début des années 80 soufflait un vrai vent libertaire, que c’était une période extrêmement joyeuse ! Alors c’est vrai que Thatcher est arrivée à ce moment-là, mais en France, c’était le début des années Mitterrand, des années de liberté incroyable, de liberté sexuelle notamment, il n’y avait pas encore le sida.

  • Oui mais si l’on prend Manchester, la ville de Joy Division, fin 70-début 80, ça ne rigolait quand même pas beaucoup…

Moi, avec Private Vices, j’ai joué à Manchester à cette époque-là, en 79. On faisait du punk rock mais avec un guitariste un peu à la Hendrix. Ça plaisait beaucoup, c’était un truc censé être excitant, mais ce jour-là, malgré une salle pleine, on a fait un bide… Pourquoi ? Parce que les gens à cette époque étaient déjà à fond dans ce rock sinistre qui est rapidement devenu la marque de fabrication de cette ville. On est passés pour des vieux cons, alors qu’on avait tout juste la vingtaine ! Bon, je connaissais quand même bien aussi cette mouvance, je voyais ce qui s’y passait. J’ai notamment trainé pas mal avec Nico, qui s’est justement retrouvé très vite à Manchester, dans l’esprit de cette scène, parce que la musique qu’elle faisait à l’époque était quand même aussi assez flippante. Mais il se passait à cette époque plein d’autres choses : le reggae et les débuts du rap, par exemple, c’était autrement plus excitant et marrant. Sans oublier que les grands noms des années 70 étaient encore là, Eric Clapton et consorts… Moi j’adorais aussi tout ça ! Mais pour en revenir au punk, ce qui était bien, c’est que c’était une vraie révolution, un truc qui a bouleversé une époque et rajeuni le rock.

  • Est-ce que le ton sans filtre, le style d’écriture que tu emploies dans ce livre, n’est pas aussi un peu le reflet de cette époque insouciante ?

Il se trouve qu’au fil des années, je suis devenu musicologue. J’ai écrit des livres de références et des biographies, comme celle de Lou Reed par exemple, ou encore l’histoire de la musique des Caraïbes avant les années 60… Bref, des trucs assez sérieux, où tu n’es pas là pour verser dans la littérature, où tu dois juste rapporter des faits en faisant en sorte que ce soit suffisamment digeste et intéressant. C’est toujours un exercice extrêmement différent selon que tu écrives un dictionnaire sur la musique, une biographie, un film, une chanson, un scénario de BD…

Bruno Blum Frank Margerin
Dédicace pour Frank Margerin, extrait de Rock in the City

Et là, avec une autobiographie comme « Rock in the City », c’est typiquement un exercice littéraire. Donc oui, il y a un lien avec l’époque, avec le style employé par des gens comme Lester Bangs aux États-Unis ou Laurent Chalumeau, Michel Embareck et Philippe Manœuvre en France. Je n’ai pas cherché spécialement à briller par mon style à l’époque de Best, on écrivait juste naturellement comme ça.  Cette école d’écriture rock qu’on appelle aujourd’hui le gonzo journalisme, cet art de raconter de manière très subjective ce que l’on vit à travers un reportage, est devenu un style littéraire à part entière. Je pense notamment aujourd’hui à Virginie Despentes. On sent bien qu’elle a lu Manœuvre, ou peut-être aussi, qui sait, des trucs à moi… En tous cas, j’ai fait partie de cette mouvance et j’ai été un des premiers à écrire comme ça. Philippe Manœuvre a notamment été une grosse influence. Il avait un style absolument remarquable dans les années 70. Et cet esprit là, qui regroupait l’écriture, la photo ou la BD, avait à cette époque pour dénominateurs communs la marginalité, la rébellion, la liberté d’esprit, la liberté de ton, la liberté sexuelle, la liberté de prendre ou non des drogues…  Bref, toute une époque que mon livre, je pense, reflète.

  • Justement, quand tu me parles de liberté, vue sous tous ces différents prismes, penses-tu que des gens de la même trempe que Lemmy, Johnny Thunders, Keith Richards ou Nico, tous ces gens que tu as côtoyés, pourraient encore éclore aujourd’hui et exister au sein de l’industrie musicale ?

Je n’en sais rien, mais en tous cas, à l’époque, ils pouvaient gagner leur vie ! Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Et c’est terrible, parce que les rares artistes qui ont accès aux grands médias, qui passent par Taratata par exemple, sont des gens sur lesquels les maisons de disques ont beaucoup investi. Et aujourd’hui, si l’on n’investit pas sur toi de manière importante, tu ne peux pas avancer, te structurer. Le gros problème des artistes aujourd’hui, c’est qu’il y a moins de tourneurs, moins de labels, moins de maisons de disques… Pour évoquer mon cas personnel, je suis l’auteur de 137 chansons présentes sur Spotify, et je n’ai jamais touché un centime…

Mais en retour, pour avoir le droit d’être présent chez eux ou sur de nombreuses autres plateformes, il faut payer ! Dans les années 70 et 80, quand tu sortais un 45 tours, tu en vendais vite 10 000… Aujourd’hui, et depuis les années 90, c’est une sorte d’arnaque généralisée, où il n’y a quasiment plus de droits d’auteurs ni de droits sur rien. Je n’ai jamais été un grand fan de l’industrie musicale, mais au moins, à une époque, elle reflétait une forme de dynamisme qui a aujourd’hui totalement disparu. Et du côté des artistes, plus personne, je trouve, ne fait preuve d’originalité. Chacun rentre dans une case. Il y a ceux qui font du punk, ceux qui font du ragga archi chiant, ceux qui font du rap en ayant tous le même son…

  • Mais il y a aussi tous les artistes qui ne sont pas médiatisés, qui jouent dans des petits clubs, qui n’ont pas de maison de disques… Peut-être que tous ces gens-là, finalement, incarnent le futur du rock ? Un truc qui redevient ce qu’il était à la base : marginal, un peu underground…

Non, je ne pense pas. Les groupes que je vois jouer aujourd’hui font les mêmes trucs qu’il y a 40 ou 50 ans. Et si tu veux pouvoir bouffer, il faut faire des reprises. Va dans les bars et tu entendras les mecs jouer du Johnny ou du Taylor Swift ! Moi-même, en marge des chansons que j’écris, j’ai un groupe avec lequel je fais des reprises, mais on essaie de faire ça avec un minimum de bon goût : du Hendrix, les Beatles, The Clash, James Brown, Bob Marley…  En tous cas, des trucs qui ont un peu plus de classe que les tubes de variétés actuels ! Aujourd’hui, il y a très peu de création, c’est ça le problème. Et les rares artistes qui créent vraiment, personne ne les aide, personne ne les soutient.  Et moi je lutte contre ça. Je vais d’ailleurs sortir un album qui va s’intituler Musique de culture bio, garanti 100% sans machines !

Rock in the city : Mick, Dylan, Rotten, Marley etcætera de Bruno Blum est disponible depuis le 19 mai 2026 aux Éditions Dandelion.

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Sébastien Michaud

Journaliste radio sur Angers depuis une vingtaine d'années et auteur de biographies rock aux éditions du Camion Blanc.