[LP] Glass Museum – Reykjavik

À travers la solidité de leurs bases classique et de leurs formations jazz, les deux jeunes musiciens réunis au sein de Glass Museum, Antoine Flipo et Martin Grégoire, s’ouvrent les chemins d’une expression musicale libre sans réelle étiquette, dont la matière organique se fond avec inventivité dans de subtils arrangements synthétiques et de fines textures sonores. Elle ne cherche pas à s’inscrire dans la modernité par la simple incursion dans l’univers des musiques électroniques, mais en plaçant avant tout leurs instruments de prédilection, piano et batterie, au centre de la mécanique musicale.

Si aujourd’hui des effets de mode parcourent à la fois la musique dite « classique » (l’expression neoclassical ») et la musique « electro », pour le meilleur comme pour le pire, il ne faudrait pas à l’inverse réduire le travail d’exploration sonore de Glass Museum aux vulgaires recettes illustratives qui abreuvent les flux de streaming et les reportages TV. Il faut néanmoins certaines écoutes, pour dépasser les illusions trompeuses de certains choix esthétiques, pouvant laisser croire à tort des penchants new age. Premièrement, le piano n’est pas seulement un marqueur sonore. Il est au cœur du propos artistique. Il ne sert pas de simples ornements au service d’une ambiance. Il est souvent le moteur principal de la richesse harmonique des compositions. Deuxièmement, chaque titre fait l’objet d’une construction aboutie, jeu d’équilibre fragile entre des développements rythmiques aux emphases assumées et des phases d’abstractions contemplatives empreintes de minimalisme et de climats vaporeux. Troisièmement, comme avec beaucoup de jeunes musiciens actuels, ce disque se signale par son ouverture d’esprit et sa gourmandise stylistique, au confluent des musiques de film, de la house music, du post-rock, du math rock, du jazz, de l’ambient…

Bien sûr, le pari est osé, et n’aurait d’ailleurs pas été favorable qu’à la condition d’ouvrir les possibles habituels du duo à d’autres artistes, d’autres sensibilités, d’autres approches, comme celle de leur ami et musicien, le Luxembourgeois Jérôme Klein. Le résultat s’expose aux critiques les plus revêches, notamment quand le combo bruxellois ose s’aventurer sur le terrain cyclique et répétitif du dancefloor via « Nimbus Part II ». En décortiquant pourtant le moindre détail, se dévoilent des partis-pris très forts et risqués, qui sont d’ailleurs beaucoup plus l’apanage de l’univers du jazz que celui de la pop au sens large du terme. Les déclinaisons autour d’une mélodie, d’une tonalité semblent ainsi être les éléments déclencheurs de chaque morceau, comme sur le très beau « Colophane », au point que les envolées de piano puissent alors évoquer le jeu aérien de Ludovico Einaudi, et le romantisme cinématique de ses plus grands thèmes.

Plus largement, ce LP, qui est donc aussi et surtout une rencontre entre plusieurs styles, entrecroise des enjeux et des usages parfois très éloignés. En résultent, des objets foncièrement hybrides à l’image de « IOTA », qu’il convient d’écouter comme tels, et pas simplement à travers un seul filtre stylistique. Ce dernier pourra de cette manière, parler aussi bien aux fans des Écossais de Mogwai, et notamment ceux passionnés par leurs emblématiques bandes originales, mais aussi à ceux du pianiste Tigran Hamasyan et particulièrement ceux conquis par son bouillonnant et éclectique album de jazz mutant, « Mockroot » paru en 2015. Entre autres : car le batteur de Glass Museum, Martin Grégoire, partage avec Arthur Hnatek, le jeune batteur suisse du virtuose arménien, cette vivacité, cette insouciance, cette inventivité, cette générosité rythmique. Il développe aussi comme lui une frappe pleine de nuance, pouvant à la fois afficher toute sa puissance et son autorité, comme une sobriété d’une précision remarquable. Il peut aussi bien jouer sur le terrain d’une étoile montante de la nouvelle scène jazz anglaise comme Betamax Killer (le batteur du trio The Comet Is Coming, signé sur le mythique label Impulse) que sur celui d’une figure aussi respectée des musiques alternatives, l’impressionnant John Stanier (Battles, Helmet). Et pour la petite histoire, nous aurions pu déjà pratiquer ces comparaisons en 2018, avec un titre comme « Electric Silence » (à retrouver sur l’EP « Deux »).

Étrangement, selon les moments de la journée, selon les émotions, les humeurs, ce ne sont pas du tout les mêmes morceaux qui activent le plus facilement nos sens. Ainsi si « Abyss » et « Clothing » avaient eu dans un premier temps, les faveurs de nos colonnes, à l’occasion de très belles sorties de clips, une écoute plus attentive et moins intéressée de cet ensemble protéiforme, nous aura par la suite révélé la finesse narrative du morceau éponyme, le tempérament ardent de « IOTA ». Reste à savoir, de manière totalement essentielle, mais en fait foncièrement accessoire, dans quel rayon et à côté de quels disques, nous rangerons désormais « Reykjavik » ?

crédit : Barthélemy Decobecq

« Reykjavik » de Glass Museum est disponible depuis le 24 avril 2020 sur SDBAN Ultra.


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