[Live] Solidays 2017

Vendredi 23 juin 2017

Nous qui avons grandi sur cette « île sans mer aux vagues sèches et grises », nous nous engouffrons un vendredi dans la bouche du « cannibale aux mille pattes métalliques ». Il nous dépose à Longchamp où « la chaleur est accueillie tel un joli fardeau ». Si Oxmo Puccino et son fameux « Pam Pa Nam » n’étaient pas à Solidays cette année, ses paroles s’accordent pleinement aux sentiments qui règnent peu avant l’ouverture du festival. Véritable parenthèse dans l’agitation parisienne, lieu où chaque « rencontre se change en amicale découverte », le riche éclectisme de sa programmation et de son public confirme une fois de plus la prépondérance de Solidays, fer de lance de la lutte contre le sida.

Cage The Elephant – crédit : Pauline Montel

Tandis que The Dizzy Brains répète scène du César Circus, et nous met déjà l’eau à la bouche, notre curiosité nous porte scène Bagatelle découvrir le nouveau projet des anciens Skip The Use soit The Noface. Affublés d’étranges masques barrés d’une croix blanche, rappelant les Nameless Ghouls de Ghost, les musiciens s’effacent légèrement au profit d’Oma Jali superbe chanteuse à l’enthousiasme débordant. Moins casse-cou que Matt Bastard, mais tout autant impressionnante, la chanteuse impose sa présence dès le premier morceau par sa voix puissante, éraillée, chaleureuse. Les sonorités industrielles sont de prime abord plaisantes, mais peu travaillées et manquent finalement de subtilité.

À défaut d’être une nouvelle formation, le groupe n’est point innovant. Les morceaux s’assemblent et se ressemblent, nous reconnaissons parfois une influence de Superbus ou de Linkin Park. Lassés par la recette « gros riffs simples et paroles quelconques que n’importe qui peut brailler » nous portons beaucoup d’intérêt au début de ce qui semble être une ballade délicate. « Time » se révèle être d’une terrible banalité et c’est un peu déçu que nous rejoignons le Dôme. Oma Jali offre du goût à des compositions fades, mais le manque de créativité patent voile le talent de la chanteuse.

Celui qui « s’intitule » Gaël Faye calme notre rythme cardiaque et efface la transpiration qui perle sur notre peau. Sur un ton désinvolte, sourire nonchalant aux coins des lèvres, il nous susurre d’éteindre la télé, celle qui accorde plus de poids à Lady Di qu’à un million de morts en Afrique. La télé qui abandonne les peuples en guerre « c’est quoi ces peuples qui crient à l’aide entre le fromage et le dessert ? », la télé qui entretient l’ignorance. Sur des beats électros s’entremêlant à un piano, il nous parle du Paris (métèque) que l’on côtoie, l’envers du décor en quelque sorte. Loin des spectateurs et des projecteurs, le Paris démaquillé, « Je vois la vie en rose, dans ses bras pakistanais ». Mais ne vous y trompez pas, « Paris Métèque » est une sublime déclaration d’amour, car l’on ne déclare pas sa flamme à une ville sans en connaître le vrai visage.

Nous continuons notre parcours musical politique au son du punk malgache de The Dizzy Brains. Boycottés à Madagascar (qui n’est pas « qu’un putain de dessin animé ! »), les quatre musiciens crient leur colère, traitent de sexe, de réalité et des tabous de leur société. Avec sa dégaine façon Iggy Pop et ses yeux exorbités, son chanteur Eddy ne manque pas une occasion de lever son majeur. La musique n’est pas reléguée au second plan derrière les textes, au contraire. Les riffs sont efficaces, ils fusent (classiques punk serait une antithèse puisque le punk s’extrait des normes et donc ne peut être un « classique ») et s’accordent à la voix nasillarde du frontman. La reprise survoltée, et en malgache, de « Louie Louie » nous laisse un agréable souvenir de ces quatre garçons qui n’ont pas fini de tirer la langue.

Dès les premières notes de « Sphynx », La Femme instaure un joyeux désordre. Sur scène, les curés fument et les danseurs manient des sabres, Dj Pone est aux platines et le public connaît « Nous étions deux » sur le bout des doigts. La mise en scène est à l’image des morceaux, c’est-à-dire fantasque, onirique, tenant plus d’un spectacle de théâtre monté en primaire que d’une tragédie morose et perfectionniste. Les claviers de « Tatiana » flirtent avec les sons du premier opus, répétitifs, un motif de batterie identique tout au long du morceau, et une voix pas toujours juste.

Une Marseillaise est entonnée au Dôme, un public majoritairement féminin iPhone en main piétine impatiemment. Qui attendent-elles ? Un jeune homme que nous avions découvert quelques années plus tôt lorsqu’il terminait tous ses concerts en pogotant sur « Smell Like Teen Spirits ». Aujourd’hui, les premiers rangs n’ont plus le même visage, mais la tension est identique. Un véritable sentiment de délivrance se dégage de la masse corporelle agglomérée, compressée face à la scène lors de la montée en puissance des basses de « L’espoir meurt en dernier ». Toute l’équipe est là : Rooster et Diabi aux machines, Waxx à la guitare, Sanka aux back et Georgio au mic ! Sur un mode incantatoire, il hurle le refrain de « Brûle ». Les textes sont politiques et colériques, plus chantés que rappés, écorchés et enflammés. Une guitare pour un live rap ?! Cela peu sembler saugrenu, le rap au fond ce n’est que des types qui parlent sur des samples, non ? Pourtant la guitare de Waxx habille avec grâce les textes de Georgio qui continue sa galerie de portraits blessés.

Il ne nous présente plus le gardien ou Malik, mais Svetlana, la pute perdue à Paris et un militaire engagé au Mali. Tous ces personnages sont égarés, abandonnés, livrés à eux-mêmes. Finalement Georgio est lui-même un personnage dont on peut observer l’évolution. Hier, il était « Bob le bricoleur avec les mauvais outils », aujourd’hui, il a rencontré Héra, gagné en confiance, mais conserve sa rage bouillonnante qui donne cet aspect subversif à ses concerts. À mille lieues d’être simplement emphatique, sa fureur est adroite. Elle peut se faire calme sur des refrains violents « Es-tu morte ? Es-tu morte de peur par leur faute ? », elle sait où frapper pour se libérer, parfois désœuvrée, parfois pleine d’espoir. Si certains textes sont faciles, ils restent irrésistibles à l’instar d’« Appel à la Révolte » ou de « Héros ». Les mains se lèvent, les wall of death s’enchaînent, tout le monde saute et les mots de Georgio prennent tout leur sens : « La vie est une fête quoiqu’il arrive ».

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