[Entourage #54] Léa Jiqqir (Taxi Kebab)

Taxi Kebab, un nom tout trouvé pour le duo nancéien réunissant la chanteuse et guitariste Léa Jiqqir et son complice aux machines et synthés Romain Henry. Hommage habité et porteur de sens à la musique chaâbi et gnawa, à la aïta et au raï, à la croisée des musiques répétitives, électroniques et psychédéliques, l’infusion musicale produite par le tandem invite à une magnifique transe qu’il se plaît à qualifier de « désorientale ». On aime beaucoup l’image ; celle d’un héritage, d’un leg à cultiver et à explorer pour mieux le réinventer, à l’œuvre au sein de cette nouvelle scène française qui ose plus que jamais puiser dans ses références parentales pour mieux les remettre au goût du jour. Après avoir participé l’hiver dernier aux Bars en Trans puis représenté fièrement le Grand Est aux iNOUïS du Printemps de Bourges, Taxi Kebab vient de dévoiler son nouveau clip, « Lmchi w Rjou3 », passionnante fresque dansante. Pour l’occasion, nous avons invité sa pétillante interprète à nous confier ses amitiés musicales et plus largement artistiques.

crédit : Ben Pi

indiemusic

Bah oui ! Avant d’en jouer, j’écrivais sur la musique ici même, entre 2010 et 2013, je crois. C’est via indiemusic que j’ai découvert et rencontré plein de chouettes artistes. Bon, mes articles sont discutables, j’étais jeune. À base de mots du genre « aquatique », « euphorique », « osmose » et d’anecdotes espiègles, j’écrivais de trop longues interviews, un peu foutraques (comme celle de Feeling of Love, pour la sortie de leur album « Reward Your Grace »), des déclarations d’amour à Hoboken Division, from Nancy, que j’ai rencontré avec indiemusic et qui, depuis, sont mes copains-copines. Heureusement que j’ai commencé à faire de la musique et arrêté d’écrire ! (Même si j’aimerais bien en faire encore un peu ; ci-joint mon CV). Depuis, les amis de Hoboken ont sorti de nouveaux trucs, dont l’album « The Mesmerizing Mix Up of the Diligent John Henry » en 2017. J’ai pas eu l’occasion d’écrire dessus, mais voilà, c’est bien, c’est beau, c’est bon et c’est illustré par Jean-Luc Navette. « Cold Water » est ma pref de l’album.


Anthony Laguerre

Un bon copain de Nancy. Anthony, habile batteur et bûcheron, jouait dans Filiamotsa. Il oscille aujourd’hui entre Club Cactus (son projet avec Jean Michel Pires de Bruit Noir), Myotis (son projet solo) dont le premier album – j’ai fait l’artwork – vient de sortir et d’autres projets entre danse contemporaine et musique expérimentale, notamment en duo avec Romain (qui est aussi danseur). Ami et collaborateur, Anthony a assisté aux premières répètes de Taxi Kebab, a été un loyal conseiller sur le tout début du projet et a mixé notre premier single « Lmchi w Rjou3 ». Avec Taxi Kebab, on joue pour la seconde fois à leurs côtés le 15 juin à Nancy. Ci-dessous, un titre du 1er album, « 5 », de Club Cactus dont le clip a été réalisé par Vincent Tournaud, ami vidéaste qui m’a beaucoup aidée pour la réal du premier clip de Taxi Kebab. Et je raconte des conneries en arabe sur un morceau de leur prochain album…


Le Centre Culturel Georges Pomp It Up (Nancy)

Venant des arts visuels (et ayant encore un pied dedans), j’y avais mon bureau/atelier aux côtés des copains de l’équipe du CCGP. J’y ai appris beaucoup, et développé librement mon travail plastique. J’y ai surtout rencontré Romain, mon binôme, bien avant que l’on commence Taxi Kebab. Il y avait un studio avec son duo électro The Waters, dans lequel on a commencé à faire du son ensemble, et où nous avons souvent répété trop fort et trop bourrés pendant un certain temps. On est quelques un.es à y faire du son : coucou les zouzous On Va Mourir Records et les Grosse Corpulence ! Étant encore un peu dans l’asso, on y traîne toujours, c’est les copains, c’est à trois pas de chez moi et il s’y passe des trucs qui claquent (expos, résidences, soirées… la prochaine a lieu du 21 au 30 juin et c’est Val L’Enclume, un super illustrateur bédéiste, bisou à lui ! J’y ai rencontré récemment le collectif de sérigraphes Papier Crash Test qui y étaient résidents et avec qui on a fait une session jam toute pétée, mais bien marrante. L’un d’eux joue dans Wagen Volte, super groupe krautrock psyché from Occitanie… C’est vraiment l’un des meilleurs et rares lieux de culture alternative à Nancy.


IPPON

Romain me trompe parfois avec Jordan et Clément (anciens Wise Dude Revolver). On se partage Romain sur certaines périodes communes de concerts de IPPON et Taxi Kebab. Du coup, j’ai vu 85% de leurs concerts et j’en ai même pas marre. Ces trois judokas beaux gosses à paillettes envoient du son « fuzz électronique » scintillant, lancinant, planant (ça y est je redeviens chroniqueuse !). Ils sortiront leur premier EP en automne 2019… ça vaut le détour. D’ailleurs, Jordan, leur batteur, bah il a dansé n’importe comment dans notre dernier clip…. Ici leur titre « OWL », dont le clip a été réalisé par Gaëlle Royer, une autre copine vidéaste. Et le son est mixé par le Strasbourgeois T/O.


Mon père

C’est de lui que je tiens mes origines marocaines et donc une grande partie de mon patrimoine musical oriental et maghrébin. Étant d’une famille berbère, j’ai été éduquée à la musique amazighe (Mohamed Rouicha par exemple, mais aussi la musique gnawi des mâalems…) et puis le raï des années 80, tout ça. Il n’était pas musicien, mais bidouillait guitare et banjo. Je suis devenue guitariste autodidacte par ces sessions de reprises de Idir… C’est sa disparition qui a réveillé ce qu’on peut appeler ma quête identitaire quant à mes origines marocaines. Taxi Kebab en fait grandement partie. À travers ce projet, je me réapproprie ma langue paternelle et tout ce patrimoine culturel qu’il a pu me transmettre. Tous mes textes sont en lien avec ma généalogie et traitent en grande partie de l’errance et la dualité de la double-culture. Ici un titre du grand Rouicha, joueur de loutar (un instrument typique berbère marocain) ; « 3adabtini », si je ne me trompe pas ; je ne sais pas lire l’arabe.


« Lmchi w Rjou3 » nous invite délibérément à la danse. La musique jouée par Léa et Romain se fait l’incarnation parfaite de l’esprit de la musique actuelle, capable de provoquer en nous la torpeur, l’excitation et la passion. En voilà donc une musique qui réunit avec intensité et intelligence les courants traditionnels et actuels, pour parfaire les métissages ici entre le chaâbi et une musique électronique, analogique, en mue psychédélique. En 6 minutes trente, Taxi Kebab embrase tous nos sens : leurs couleurs s’intensifient, les mouvements du corps prennent de l’ampleur à mesure que la transe s’installe et devient inéluctable. Sublime hypnose éveillée d’un flou cinétique qui convoque les rêves d’Orient en réponse aux insomnies d’Occident.


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