[Live] La Route du Rock 2026 : pop radieuse, sueurs froides et déflagrations sonores

27 000 spectateurs en 2025, 30 000 cet été… La Route du Rock, après quelques années de vaches maigres, confirme son retour en forme. Sa recette ? Toujours la même. Et tant mieux. Une programmation 100 % indé, exigeante, audacieuse, composée de valeurs montantes de la scène pop-rock ou électro auxquelles viennent s’ajouter quelques poids lourds ou mi-lourds, histoire d’éviter toute mauvaise surprise côté billetterie. Un festival fier de ses différences face aux modèles XXL du genre (Eurockéennes, Rock en Seine, Vieilles Charrues…) et dont la situation géographique (le réchauffement climatique a parfois du bon) semble de moins en moins constituer un handicap ! Comme semblent loin les années où l’on scrutait autant le ciel que la scène, priant pour que le crachin breton à haute dose ne finisse pas par transformer nos galettes-saucisses en éponges et diluer nos bières jusqu’à nous en faire oublier le goût. Plein soleil cet été encore sur le site du fort Saint-Père pour trois jours (votre serviteur n’en vivra que deux) de concerts top, de concerts flop et de « Mouais… Pas mal… Mais je ne resterai pas jusqu’au bout pour avoir une place assise dans la navette du retour ».

The Divine Comedy par Nicolas Joubard (2)
The Divine Comedy par Nicolas Joubard

Jeudi 13 août

Sage, très sage, trèèès sage entrée en matière ce jeudi, sur la petite scène des remparts, avec la pop intimiste et sous Tranxène des Américaines de Horsegirl, un tout mimi trio guitare-basse-batterie en mode nettement plus « petit poney » que « cheval fougueux ». Des embryons de mélodies, de courts morceaux, parfois dissonants, dépouillés à l’extrême, s’arrêtant pour certains au moment où l’on pensait en avoir fini avec l’intro… On a beau se forcer pour se persuader de la « coolitude » du truc, rien à faire, Horsegirl sonne comme une bande de gentilles lycéennes répétant fébrilement dans le garage des parents.

Horsegirl par Nicolas Joubard
Horsegirl par Nicolas Joubard

Une trentaine de minutes plus tard, sur la grande scène du fort, Cate Le Bon place la barre nettement plus haut. La Galloise, tout de blanc vêtue (comme son backing band), livre un set parfaitement maîtrisé. Une pop suave, élégante, aventureuse, et au final assez inclassable. La Kate Bush des années 2010-2020 ?

Cate Le Bon par Titouan Massé
Cate Le Bon par Titouan Massé

On peut certes comprendre la logique des programmateurs du festival, misant sur les formations les plus électro ou furieusement punk pour assurer les succès de fins de soirées, mais au vu de ce que Neil Hannon et ses collègues nous offrent à suivre sur cette même grande scène, on se dit que la pop orchestrale de The Divine Comedy aurait tout de même mérité un passage plus tardif et plus long. Qui aujourd’hui, parmi les valeurs les plus sûres de la nouvelle scène indé, pour produire des merveilles telles que « Generation Sex », « Becoming More Like Alfie » ou « Something for the Weekend » ? Tout comme pour Pulp lors de l’édition 2025 (placés en tête d’affiche eux !), on avale d’un trait, goulûment, ce cocktail miraculeux fait de grandes mélodies, de tubes en puissance, de second degré, de joie, de finesse, de légèreté… Cocktail ? On trinquerait bien avec Hannon quand ce dernier, vers la fin du set, shaker en main, joue les barmen aux côtés de ses musiciens sur « Mar-a-Lago by the Sea », peinture au vitriol des soirées organisées en l’honneur du clown de la Maison-Blanche et de sa clique mafieuse.

The Divine Comedy par Nicolas Joubard
The Divine Comedy par Nicolas Joubard

Difficile, évidemment, après une telle leçon pop de se replonger vers les chemins électro rock tortueux des Norvégiennes Henriette Motzfeldt et Catharina Stoltenberg, alias Smerz (accompagnées de deux musiciens additionnels), dont les longues chevelures exposées au souffle d’un gros ventilateur installé sur scène finissent par provoquer, à la longue, un « effet Jacques Dessange » franchement irritant.

Smerz par Titouan Masse
Smerz par Titouan Massé

La séquence « hypnose collective » de la soirée (il en faut toujours une dans un festival programmant des artistes électro), elle, est à mettre cette année à l’actif des New-Yorkais de Darkside. Le producteur Nicolas Jaar et le multi-instrumentiste Dave Harrington, épaulés du percussionniste Tlacael Esparza, versent dans ce que l’on pourrait nommer de manière un peu hasardeuse l’electronica progressive. Sur la grande scène, le trio ne laisse aux routards du rock que deux choix : filer vers les food trucks ou se laisser happer par leur son et lumière comme des lapins pris dans les phares.

Darkside par Titouan Massé
Darkside par Titouan Massé

Et le wock’n’woll dans tout ça, mmmh ? Il déboule enfin vers 1 h du matin via le post-punk noisy des Anglais de Ditz. Lors du festival Levitation d’Angers, l’année précédente, le frontman au look androgyne Cal Francis n’avait pas hésité, entre deux morceaux, à plonger dans les eaux du lac jouxtant la scène. Une performance un peu délicate à reproduire ce soir, compte tenu de la distance (une bonne douzaine de kilomètres) séparant le fort Saint-Père des plages malouines… Programme inchangé en revanche, pour le reste : guitares chauffées à blanc, chant braillé et stage diving.

Ditz par Brice Delamarche
Ditz par Brice Delamarche

Une parfaite mise en bouche, en somme, pour l’electroclash 100 % allumé de Peaches. Dix-sept ans (!) après son dernier passage au festival, la Canadienne clôt la soirée par une prestation à la hauteur de sa sulfureuse réputation, à grand renfort d’effets visuels, de chorégraphies et de costumes de scène tous plus délirants les uns que les autres. La Madonna du punk ? La bande-son utilisée sur scène ce soir en lieu et place de vrais musiciens offre un début de réponse…

Peaches par Nicolas Joubard
Peaches par Nicolas Joubard

Vendredi 14 août

« La chanson qui suit parle d’une visite à l’hôpital… Pas idéale pour un festival mais parfaite si vous cherchez un moment de calme et de tristesse… » Sur la scène des remparts, en ce début de soirée du vendredi, la blonde londonienne Alice Costelloe offre un contraste saisissant avec le final sous amphètes de la veille. Une pop délicate, lumineuse, servie par un chant aérien et première gagnante de cette seconde journée à l’applaudimètre.

Alice Costelloe par Brice Delamarche
Alice Costelloe par Brice Delamarche

Sur la grande scène du fort, ses compatriotes de Dry Cleaning, eux aussi, s’en tirent haut la main, habile cocktail de feu (les prouesses guitaristiques d’un Tom Dowse branché sur 220 volts) et de glace (le chant spoken word de la statique et nonchalante Florence Shaw). On pense bien sûr (trop ?) à Sonic Youth, jusque dans les vocalises « kim-gordonesques » de cette dernière, mais chez les gens de bon goût, il est des références auxquelles on ne peut échapper…

Dry Cleaning par Nicolas Joubard
Dry Cleaning par Nicolas Joubard

Qui peut le plus peut le Moin ? Certes, le jeu de mots est facile, mais il faut parfois savoir s’occuper l’esprit quand le temps vous semble trop long. Que dire du set instrumental d’une formation que les plus ouverts des festivaliers qualifieront poliment d’« aventureuse » ? Rien. Ni du mal, ni du bien. C’est comme le free jazz : quand on ne comprend rien…

Moin par Mathieu Foucher
Moin par Mathieu Foucher

Les Écossais de Mogwai, eux aussi, à quelques exceptions près, font dans l’instrumental, sauf qu’ici le propos est nettement moins brouillon. Leur post-rock aux accents shoegaze, bien que dépourvu du moindre tube (au sens le plus populaire du terme), s’appuie sur un mur du son forçant à la fois le respect et les bouchons de cérumen les plus épais. Un set sans réelle surprise, certes, mais aussi sans faiblesse et marqué à la nuit tombante par des visuels de toute beauté.

Mogwai par Nicolas Joubard
Mogwai par Nicolas Joubard

Impossible, dans la foulée du passage de la bande à Stuart Braithwaite, de jouer la carte de la surenchère sonore. Baxter Dury l’a bien compris, misant plutôt sur celle du one-man-show dès son arrivée sur scène. Grand habitué de la Route du Rock, le fils de Mister « Sex & Drugs & Rock & Roll » a délaissé cette année son personnage de dandy-crooner pour se transformer, avec succès, en véritable bête de scène. Mais une bête de scène à fond dans le second degré. Bras en croix, regard pointé vers le ciel, veste à demi baissée sur chemise ouverte : l’ami Baxter joue toujours les « Cocaine Man », mais cette fois sur fond de pop nettement plus électro et dansante que lors de son dernier passage.

Baxter Dury par Titouan Masse
Baxter Dury par Titouan Massé

Un happy hour que l’on prolongerait bien (attention, second mauvais jeu de mots de cette chronique) à grands coups de Sprints. Chargé comme tout bon groupe punk qui se respecte de foutre le maximum de boxon dans la fosse, le combo irlandais emmené par la très énervée et bavarde Karla Chubb fait le job à grand renfort de textes militants. Difficile bien sûr, après ce coup de boule scénique, de capter l’attention d’un public pressé d’aller repasser ses t-shirts Fontaines D.C. en prévision de la grand-messe du lendemain.

Sprints par Mathieu Foucher
Sprints par Mathieu Foucher

Pari réussi néanmoins, sur fond de stroboscopes, pour la DJ canadienne mais aussi chanteuse Marie Davidson. C’est parfois pénible les DJ, c’est vrai, mais aussi bien pratique pour prendre la poudre d’escampette en toute fin de soirée sans trop culpabiliser…

Marie Davidson par Mathieu Foucher
Marie Davidson par Mathieu Foucher

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Sébastien Michaud

Journaliste radio sur Angers depuis une vingtaine d'années et auteur de biographies rock aux éditions du Camion Blanc.