Cet été, les programmateurs de Rock en Seine ont fait le choix de redonner sa place au rock dans sa dimension la plus large en ouvrant davantage au metal et au punk hardcore au milieu des invités pop devenus traditionnels. S’y ajoute un dimanche particulièrement excitant où The Cure s’est imposé comme la tête d’affiche autant que le programmateur officieux des nombreux concerts le précédant. Cette abondance de têtes d’affiche rend plus difficile le compromis entre les anciennes vedettes et les nouvelles percées venues de l’underground : notre reportage s’est donc essayé à une sorte de best-of tranché, loin d’être exhaustif mais apte au compromis.

Parmi les propositions les plus étonnantes, la grenobloise Changeline, échappée de l’underground pour la scène du festival, a montré de solides arguments. D’abord en hissant au centre de la scène un écran tout en hauteur – format portrait – animant tout du long un avatar anglophone qui interagit avec le public comme avec elle de manière particulièrement insolente, sorte d’alter-ego gothique tout droit sorti d’un manga. Puis en l’intégrant à une scénographie énergique pour la rencontre de son phrasé hip-hop avec celui bien plus guttural d’une acolyte dans un duo expérimental entre trap et metalcore. Déroutante et peut-être même clivante en fonction des sensibilités auditives, la démarche rend compte d’une inventivité réjouissante et d’une fraîcheur prompte à décliner le concept bien en dehors de tous sentiers battus. En témoignent les nombreux curieux, qui doucement mais sûrement ont fini par s’agglutiner devant le spectacle mais aussi les expérimentations studio déjà disponibles à l’écoute (dont un album sorti en 2025). À suivre avec beaucoup d’intérêt !
Après une belle sortie à l’Olympia, Wet Leg confirme sa transformation bienvenue. Repensé par la scène et pour la scène, le groupe britannique a trouvé son équilibre en mettant en avant une interprète plutôt que deux en la personne de Rhian Teasdale, et y condenser la représentation d’une posture encore plus disruptive. Moins sage, moins usée dans la répétition forcenée de ce qui avait suscité le succès du premier album. Fini le temps où les membres du groupe, lassés de tourner en boucle dans tous les sens du terme, se reposaient sur leurs chaises longues. C’est aujourd’hui plus fort, plus loud et plus catchy : Wet Leg ne joue plus sur le registre du slacker mais prône la spontanéité garage. Un regain d’énergie salvateur ! Une Teasdale en rockeuse débridée, animale, déterminée à jouer des stéréotypes de genre en imposant sa patte.
New-Yorkais désormais habitués des scènes parisiennes (quatre en quinze mois), la formation très hype de Ninja Tunes suit les traces de son producteur Kenny Beats pour éclairer les nuits du festival sur un créneau ambitieux : une alternative à Deftones (rien que ça) en clôture de la soirée la plus tardive de l’édition. Bien qu’il faille sortir de l’ombre d’une grande tête d’affiche, les conditions n’ont pas de quoi effrayer le trio : boucles frénétiques, électro catchy, beats à tordre des nuques, énergie dansante. C’est là la magie de Fcukers de nous saisir dans cette ambiance de club sur des hymnes aussi simples que redoutables. Sans oublier leur talent pour choisir le guest le plus improbable : après Angèle au Bataclan pour un remix, voici Beck à Rock en Seine ! Venu entonner – un peu maladroitement il faut dire – le refrain de deux titres du trio sur un pas de danse hésitant, il a simplement démontré que l’effet de surprise immédiat était en soi bien plus réjouissant que son propre rendu sur scène. Et cela en est encore plus amusant !
Lambrini Girls décroche la palme de l’engagement dans cette édition, par sa prise de parole politique et sa revendication de défense des droits des personnes trans. Un discours autant martelé par le band mais aussi affiché sur scène : « Fuck Marine Le Pen ! », « Fuck Fascism », etc. Au-delà du discours, c’est aussi une volonté de solliciter le public et l’entraîner dans ces diatribes punk par des interactions ou en instiguant un wall of death. Le groupe prend ainsi parti, assume cette posture militante dont les médias se sont très vite fait l’écho, parfois avec scepticisme (c’est aussi le prix de la visibilité !). Le groupe tend aussi la main à Mannequin Pussy et chauffe la scène pour Amyl and the Sniffers dans une cohérence d’ensemble de bataille culturelle menée par une nouvelle scène punk anglo-saxonne. Mais des trois formations féminines engagées, les Lambrini Girls ont paru en avance dans l’énergie et la générosité, à l’image de l’interprète Phoebe Lunny qui soutient les cordes acérées d’un rock brut et efficace. Charismatique et entraînante, elle dirige le public du bout des doigts, animée d’une rage pour agir et réagir, pour fêter ce qui peut l’être et éveiller les esprits sur ce qu’il faut éviter ou changer.
Pépite cachée des scènes annexes, voir TTSSFU implique quelques sacrifices sur la to do list du vendredi : Nick Cave notamment. Mais aussi culottée que puisse être cette posture, la prise de risque rend plutôt bien. Bombe à fraîcheur, la Mancunienne dégage une envie de jouer et de prendre plaisir sur scène, sans arrière-pensée. Chanteuse transcendée à la simple idée de jouer après avoir enchaîné telle une fangirl les selfies backstage avec les vedettes du jour et s’être ambiancée devant Sparks, Tasmin Nicole Stephens de son prénom est une sorte de fille spirituelle de Rachel Goswell qui caresse de sa voix tandis que des cordes acérées agressent dans une décharge shoegaze convaincante. Une électricité nocturne qui en vient même à nous faire regretter que Slowdive joue en milieu d’après-midi deux jours après. Une belle révélation live grâce à la surprise d’arrangements divergents de l’onirisme du groupe en studio qui préfère planer sur une dream pop intrigante, pour aller ici vers quelque chose de plus brut et spontané.
Sur la Grande Scène, Slowdive, invité des Cure, est venu jouer un étonnant best-of de son célèbre shoegaze : trois ans après la sortie de son dernier album, le groupe britannique l’a déjà quasiment évacué de sa setlist pour revenir aux fondamentaux des années 90, des titres de grande épaisseur sonores dont les basses font vibrer les corps de tous les festivaliers. C’est l’album culte Souvlaki, sorti en 1993, et co-produit par Brian Eno, qui occupe la majeure partie du set comme pour réveiller les sens d’anciens adeptes autant que de nouveaux. Depuis sa reformation, Slowdive embrasse de nouvelles générations avides de ses cordes lourdes et ses voix perchées et mélancoliques. Un concert d’une grande puissance, gracieux et sublime qui couronne le retour en force du rock pour ce grand weekend estival. Dans la lignée de leur précédente sortie à Paris, salle Pleyel, il marque ainsi l’accès du groupe à un plus grand public dans des lieux suffisamment imposants pour amplifier leur son et lui donner une dimension nouvelle : Catch The Breeze n’a jamais aussi bien porté son nom. Jouissif !
« C’est difficile de jouer pendant The Cure », a dû se répéter longuement Ditter avant de monter sur scène. Il faut dire que la scène proche de l’entrée du site, côté Boulogne, paraissait quelque peu désertée alors que le groupe mythique avait commencé à jouer 20 minutes plus tôt. Mais le trio français, révélé ici même par le tremplin du festival quelques années auparavant, ne s’est pas démonté, et a lâché les chevaux pour attraper les badauds, indécis, ou oubliés de la grande scène, pour chanson après chanson constituer un public enthousiaste, déterminé à faire du bruit avec le groupe dans une frénésie de contre-soirée. Les partitions électro-clash du groupe épousent à merveille cette configuration, si bien que le concert fait figure d’une sorte d’aimant qui attire chaque personne gravitant dans l’espace autour, sans trop réfléchir pourquoi : une attirance spontanée et irrésistible car le contexte est intrigant, fête secrète ou concert privé ? Une manière de dire que nous aussi on est là, et on va vous le montrer ! Ce sont ainsi trois boxeurs qui montent sur scène pour taper fort, alors que les présents semblent résolus à danser et tout donner en retour. Une fin alternative de festival comme on a souvent la chance d’apprécier à Rock en Seine, et qui nous laisse toujours le souvenir de sets plus intimistes, festifs, pour finir un weekend avec beaucoup de générosité et rentrer avec la banane aux lèvres. Que demander de mieux ?
Dans une programmation rock brute et garage, Black Country, New Road est une exception rare et bienvenue. Programmé en fin de soirée, comme pour reposer les tympans égratignés par des heures de tempête punk, le groupe britannique s’impose comme un retour nécessaire à la beauté d’arrangements délicats. Tourné vers des expérimentations folk voire acoustiques (à coup de flûte à bec notamment), le set est un moment de grâce sublime porté par des harmonies vocales obsédantes posées sur les compositions lyriques de son récent album Forever Howlong. Toute la vivacité et l’ingéniosité du quintet suscite une certaine fascination, et tant pis si de nombreux spectateurs se sont éclipsés bien vite pour ne pas manquer les Cure peu après, laissant aux curieux et aux fidèles une conclusion en toute intimité pour se laisser happer par la générosité et l’élégance de la formation.
Lorde a presque 30 ans ! Ce qui donne des souvenirs étranges à ceux qui se souviennent de l’adolescente qui faisait le buzz avec « Royals ». Peu coutumière des festivals hexagonaux, elle livre une performance grand spectacle qui suit la tradition des pop stars du festival présentes depuis l’après covid (Lana Del Rey, Billie Eilish, Chappell Roan). Une chorégraphie théâtrale, mesurée au millimètre mais qui vise juste. Une mise en scène audacieuse, un jeu d’écrans, de caméras, des plateformes cubiques qui s’élèvent pour la filmer sous tous les angles en plan serré pour mieux appréhender son univers un peu fou. Grâce à ces ingrédients et à son énergie magnétique, nul besoin d’être un mordu de sa musique pour se laisser prendre au jeu. Il faut dire que l’essentiel de sa discographie est assez minimaliste : une pop léchée où l’interprétation vocale est au centre sans être grandiloquente. Le choix d’expédier quelques tubes en medley en début de concert en dit long sur l’approche même du spectacle qui cherche à brasser large sans tomber dans le fan service. La setlist est ainsi au service de la performance plus que l’inverse, comme pour monter une pièce en plusieurs actes. Un concert total !
Photos par Cédric Oberlin et amdophoto. Tous droits réservés.
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