Des conditions météo exceptionnelles, une tête d’affiche britpop au somment de son art et des chiffres d’affluence plus qu’honorables (27.000 entrées en 3 jours) : à l’issue de sa 33e édition, les organisateurs de la Route du Rock avaient largement de quoi se réjouir. Le festival malouin occupe plus que jamais une place à part dans la liste des grands rassemblements rock estivaux. Un festival toujours à taille humaine, principalement axé sur la mise en lumière des jeunes artistes les plus en vue du circuit indé, mais aussi capable de mettre la main au portefeuille pour offrir aux anciens lecteurs des Inrocks et auditeurs de Bernard Lenoir quelques madeleines de Proust version XXL…

Jeudi 14 août
Et qui de mieux, en guise de mise en bouche, que Dominique A ? Parfait symbole de cet esprit farouchement indé soufflant sur la cité corsaire depuis 1991, le Nantais offre aux routards du rock un « warm-up » à la hauteur de leurs espérances, le mercredi soir, sur la scène de la Nouvelle Vague, avant de venir gentiment tripoter une paire de platines le lendemain après-midi, sur la plage du Bon-Secours.

Un DJ set sous le soleil pour l’ami Dominique, tout sourire face à une armée de transats venue applaudir poliment une sélection de titres on ne peut plus éclectique. Hello Taxi Girl, Sapho, The Nerves, Martha & The Muffins ou encore Chris Isaak, bye bye la sublime baie de Saint-Malo et bienvenue au fort Saint-Père. Construit à la fin du XVIIIe pour protéger la ville d’attaques anglaises par les terres, le lieu et ses occupants font désormais preuve d’une bienveillance rare à l’égard de nos voisins d’outre-Manche… Car oui, chaleureusement accueilli en ouverture de soirée, le duo Memorials (une ex-Electrelane et un Wire, excusez du peu !) avait franchement à la base de quoi en énerver plus d’un, avec sa pop 1/3 psyché, 2/3 expérimentale, et ses morceaux longs comme un jour sans pluie, version Can du pauvre.

Idem pour les ultras pénibles londoniens de Black Country, New Road et leur pop orchestrale façon master class de conservatoire. Six bons élèves appliqués, dont la dextérité et les talents additionnés peinent malheureusement à produire la moindre chanson efficace. Certes, ça joue bien, ça chante bien, en chœur, sous un soleil déclinant, mais, sur cette route censée mener au rock, en plein solo de flûte traversière, on prendrait bien plutôt celle du rhum, directement au goulot même, histoire de se donner un peu de courage.

« Est-ce que vous aimez le rock, la Route du rock ? », lance à la foule Sasha Got, un des trublions de La Femme, en intro de « Cool Colorado ». On ne sait encore pas bien s’il est enfin question de rock ce soir, mais, face aux délires kitscho-pop yéyé des Parisiens, la foule remue enfin. « La Femme, tu l’aimes ou tu la quittes ! », aurait pu s’écrier un tristement célèbre Vendéen s’il n’avait pas préféré la lecture de Valeurs Actuelles à celle de Rock & Folk. Oui, les auteurs de « Où va le monde ? » et « Sur la planche » ont au moins le mérite de ne laisser personne indifférent. On adore ou on déteste leur fausse nonchalance, leurs poses, leurs looks second degré assumés (le polo Lacoste et le bermuda rose, Sasha, c’était pour trainer le lendemain sur le front de mer de Dinard ?), ou encore leur propension à produire des shows ultra efficaces sans forcément avoir à s’appuyer sur un arsenal de grands morceaux. Le hold-up de la soirée.

Puis vint le messie, en la personne d’Ellery James Roberts, chanteur de Wu Lyf… C’est du moins le rôle que ce dernier semble vouloir se donner d’emblée dans ses postures, sur la scène des remparts. Devenu culte sur la foi d’un unique album, « Go Tell Fire to the Mountain », sorti en 2011, le groupe mancunien s’est reformé cette année sans changer sa formule d’un iota : un rock lourd, tribal, aux accents presque mystiques, truffés de guitares hautement abrasives sur lesquelles vient se greffer un chant écorché, scandé. Grand frisson garanti sur disque, mais ennui certifié sur scène, tant chaque morceau sonne désespérément comme le précédent. Beaucoup de bruit pour rien. Le contingent de leurs fans anglais venus pogoter au sein des premiers rangs, lui, repart ravi.

Joli tour de force, enfin, quelques instants plus tard, sur la scène du fort, de King Krule. Dans un registre difficilement classable (post-punk-jazzy-bluesy hip-hop ?), le Londonien parvient à sauver du naufrage ce jeudi soir (noir ?) grâce à une prestation véritablement habitée. Certes, notre homme n’est ni le roi des enchainements ni un showman des plus remuants (rôle laissé à Ignacio Salvadorès, son saxophoniste-chauffeur de salle, sorte de Bez des Happy Mondays en nettement plus musicien !), mais sa voix rauque et la singularité de son univers parviennent néanmoins à capter l’attention d’un public que l’on pouvait imaginer moins réceptif à ce stade de la soirée.

Vendredi 15 août
Combien étaient-ils le lendemain, avant même de rejoindre le fort Saint-Père, à danser dès leur réveil en « Underwear » sur fond de « Disco 2000 » puis à se commander, à l’heure de l’apéro, un whisky-Cocker en version « Babies » ? Oui, la bande à Jarvis était bien dans tous les esprits et sur toutes les lèvres vendredi soir, avant même la montée sur scène de Biche, combo parisien mené par Alexis Fugain (oui oui, le fils de…), dont la pop joliment ciselée constituait, avouons-le, une parfaite entrée en matière. Sur la scène du Fort, Porridge Radio, en instance de séparation, donne son dernier concert français. Bye bye Dana Margolin et hello Gans, sur la scène des remparts. Des furieux. Pressé d’en découdre, le duo de Birmingham entame son set pied au plancher, offrant au public son premier grand frisson 100% rock du festival. Une claque punk matinée d’électro jouée avec une économie de moyens forçant le respect.
Dans un registre nettement plus étoffé, mais tout aussi pêchu, les Yard Act, eux, parviennent presque à égaler la qualité de leur première et incendiaire prestation au festival, en 2022. Ici le post-punk s’accommode à la pop, au funk, et au hip-hop à la sauce Beastie Boys. Let’s groove baby ! Un set efficace, sans doute un peu plus carré et pro qu’il y a 3 ans, mais aussi (dommage) un poil moins spontané et « branleur » dans l’esprit. James Smith, le frontman moustachu, quitte la scène du fort avec le sentiment du devoir accompli, laissant sur la scène des remparts les Australiens de Tropical Fuck Storm imposer avec brio leur rock allumé, dissonant et délicieusement foutraque, un peu dans l’esprit du Birthday Party de leur compatriote Nick Cave, quelques décennies auparavant.
« But that’s okay ’cause we’re all sorted out for E’s and wizz! », chante Jarvis Cocker face à 11 000 festivaliers en quasi-lévitation dès les premières minutes du set de Pulp. Nul besoin pourtant de gober les petites pilules du bonheur évoquées dans ce premier extrait de l’indétrônable Different Class pour savourer au mieux les 90 minutes qui vont suivre. Auteur d’un inespéré et excellent nouvel album, More, et 24 ans ( !) après sa première prestation malouine, le groupe de Sheffield dégage une classe, une maestria et une envie de jouer, dont deux frérots mancuniens squatteurs de stades feraient bien de s’inspirer avant de taper méchamment au portefeuille des « Common People ». Ce soir, un Jarvis très en voix, bavard comme une pie et n’ayant rien oublié de sa gestuelle scénique offre un show tout en montagnes russes, alternant brûlots discoïdes (« Babies »), hymnes pop imparables (« Common People » et ses 22 000 mains tendues vers le ciel, « Do You Remember the First Time ? »), réorchestrations astucieuses (« Something Changed »), crooneries littéralement possédées (« This is Hardcore ») et nouveautés tubesques (« Spike Island », « Got to Have Love »). Plus qu’un retour gagnant : un triomphe. « Oh, I’d like to teach the world to sing, chante Cocker sur le somptueux « A Sunset » concluant le set ; but I do not have a voice ». Et modeste avec ça…
Passer en l’espace d’un quart d’heure du meilleur de la pop british 90’s au garage psyché américain le plus mordant via le traditionnel exercice de la chenille façon « Saga Armorica » ? C’est la magie de la Route du Rock ! Sur la scène des remparts, les Californiens de Frankie and the Witch Fingers concluent comme il se doit cette soirée sans faute à grands coups de riffs saignants et d’effets fuzz, offrant en rappel aux pogoteurs des premiers rangs le « I Wanna Be your Dog » des Stooges. Des hommes (et une femme) de goût.

Samedi 16 août
Démarrage tout en douceur pour cette 3e et dernière soirée du festival, avec l’Irlandaise Maria Somerville et sa pop shoegaze aux accents 90’s. Chant trainant, strates de guitares noisy et ambiance vaporeuse : la demoiselle, on le devine, a certainement quelques albums de Slowdive dans sa discothèque.
Et la Danoise Fine, prenant le relais sur la scène du fort, qu’écoute-t-elle à ses heures perdues ? Splendide voix, même si, dans la foulée du set de Somerville, la programmation d’un ou d’une artiste un poil plus énervé aurait été bienvenue. « Du Tori Amos sous Lexomil ! », me lance mon voisin.

Changement de braquet (« Tour de France, Tour de France ! » pourraient lancer en chœur, backstage, les papys de Kraftwerk) avec M(h)aol. Drapeau palestinien sur l’ampli et guitares post-punk réglées en mode Sonic Youth, le quatuor irlando-britannique, trois riot grrrls et un guitariste, se montre assez bavard entre chaque morceau. Des morceaux joués dans l’urgence, mais se terminant presque systématiquement en cul-de-sac. Peu importe : ce soir, l’esprit de Kim Gordon, Thurston Moore et consorts souffle sur la scène des remparts. Et ça fait du bien.

Changement de décennie avec Trentemøller, en formation quintet rock. Épaulé par la chanteuse Disa Jakobs dans le rôle de grande prêtresse des ténèbres, le Danois transforme vite la scène du fort en dancefloor new wave. Des compos inventives propres à séduire à la fois les « boomers » et leur progéniture.

Hello The Cure, New Order, The Soft Moon et même Slowdive pour la petite touche 90’s. Évidemment, dans la foulée de cette faille spatio-temporelle d’une redoutable efficacité, le set des Montréalais de Suuns (déjà quatre participations au festival malouin !) a de quoi diviser. D’un côté les connaisseurs et de l’autre les néophytes, ne sachant trop sur quel pied danser à l’écoute de ce rock arty, ultra cérébral et aux forts accents krautrock.

Krautrock ? Sur la scène du Fort, ses plus célèbres et plus électroniques représentants du genre viennent nous offrir, sans surprise, le spectacle « son et lumières » de l’année. Mais attention hein, pas en mode « Puy du Fou » ! Point ici sur les écrans géants de preux chevaliers, de chouans armés de faucilles ou de soldats du Roi, mais des visions d’ Autobahn sans fin, de soucoupes volantes façon « rencontre du 3e Type », de « Men Machine », d’ordinateurs… L’habituel programme « retour vers le futur » des légendaires Allemands de Kraftwerk passe comme une lettre à la poste, tant la pertinence et la modernité de leur musique fait encore écho plus de cinq décennies après la sortie de leur premier album. « The Model », « Radioactivity », « Tour de France », « Trans-Europe Express », « Computer Word » : autant de titres fondateurs restitués ce soir dans des versions subtilement retravaillées et dont le son à la fois froid et parfaitement usiné vient nous rappeler à notre probable destinée d’hommes-machines guidés par l’I.A … Auf wiedersehen La Route du Rock, et à l’année prochaine !
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