[Interview] You Said Strange

À la veille de leur concert à la Scène Michelet de Nantes et au milieu d’une tournée sans répit, les You Said Strange normands nous font le plaisir de répondre à nos questions. Nous qui bouillonnions d’impatience à l’idée d’en savoir un peu plus sur ce qui leur a permis, en tant que jeune groupe de rock psychédélique du fin fond de la Normandie, de se retrouver à enregistrer un album aux États-Unis, nous avons été servis. Eliot et son frangin Martin Carriere ne sont pas avares en réponses. De leur relation avec Peter Holmström, guitariste historique des Dandy Warhols, devenu par le plus heureux des hasards le producteur de leur premier effort en passant par la dimension spirituelle sinon ésotérique de leur musique, vous saurez tous sur l’avant, le présent et même quelque peu le futur des auteurs de « Salvation Prayer ».

crédit : Charlotte Romer
  • Comment en vient-on à créer un groupe dans le village de Giverny et se retrouver au final à enregistrer un album aux States avec l’une de vos références ?

Eliot : Du culot, de la chance et un peu de travail haha ! Non plus sérieusement on est arrivés là grâce à un mec qui a eu du flair… C’est Matthieu Lechevalier du Tetris (SMAC du Havre) qui nous a proposé d’ouvrir pour les Dandy Warhols quand il a appris que leur première partie ne pourrait pas assurer les dates en France. Au départ, ça devait seulement être pour le concert du Havre, mais Peter a écouté et a insisté pour que nous fassions les cinq dates françaises, on était fous… On a revu les Dandys l’année qui a suivi cette tournée et on en a profité pour demander à Peter s’il était chaud de produire notre premier album. Au début, il était question qu’il vienne en France, mais on voulait vraiment qu’il soit dans son jus, dans son élément avec toutes ses idées et son bordel qu’il accumulait depuis des années.
On a fait un crowdfunding alors merci encore à tous les gens qui ont participé, on vous aime ! Bref, on a décollé pour Portland !

  • Peter Holmström, guitariste des Dandy Warhols s’est occupé de la production et des sessions d’enregistrement de cet album. Comment s’est passée cette collaboration ?

Eliot : C’était mortel, il avait plein d’idées, il se projetait vraiment dans l’album.
On l’a même surpris en train de tester des trucs à la gratte sur certains de nos morceaux pendant qu’on allait bouffer haha… Il a vraiment été cool, hyper productif et super inventif,

  • En leur temps, les Dandy Warhols s’étaient émancipé des majors pour plus de liberté. Peter vous a-t-il aiguillé sur comment monter votre projet d’album ? Vous a-t-il parlé de son expérience personnelle ?

Eliot : Oui, on en a parlé d’autant plus qu’à ce moment-là, il écrivait et enregistrait son premier album solo « Peter International Airport », complètement en marge des Dandys, retour à la case départ.
Du coup, on a pas mal parlé de comment sortir notre album, avec qui et à quel moment.
Pour ma part, je me souviens juste que Fuzz Club Records s’est montré d’attaque à un moment pour le sortir ; et comme ça faisait un petit moment qu’on lorgnait ce label, on n’a pas hésité longtemps avant de signer.

  • Vous avez enregistré une session pour KEXP, le rêve de beaucoup de groupes de rock. Pouvez-vous nous raconter les coulisses de cette expérience ? Comment avez-vous été approchés ?

Eliot : Haha, ça, c’est le genre d’histoire qui n’arrive peut-être qu’une fois dans une vie… On s’est réveillés un matin avec une notification Instagram « KEXP et Kevin Cole ont mentionné You Said Strange »… On s’est tous appelés en furie : « Mec, t’as vu la photo de Kevin Cole avec notre album dans les mains ?! Waouh, les gars, KEXP vient de rentrer notre album dans leur bibliothèque ! » Pour la petite histoire : Kevin Cole, DJ, chroniqueur et présentateur chez KEXP était en vacances à Paris. Il est allé faire son shopping chez Ballades Sonores et s’est tiré aux US avec notre vinyle dans sa valise. On l’a évidemment contacté pour lui parler d’un éventuel passage dans son émission, il nous a dit qu’il était chaud si c’était dans le cadre d’une tournée américaine. On a donc organisé une petite tournée de neuf dates entre New York, Portland, Seattle et quelques bleds de cow-boys à 8h de route de tout. Au milieu de tout ça, on est donc passés par les studios KEXP. C’était fou de se retrouver là… Les gens étaient hyper cool, l’accueil était mortel. C’était vraiment détendu, jusqu’au décompte avant l’antenne. « Antenne dans deux minutes. » L’angoisse ! D’un coup, tout le monde s’est mis en place, les cameramen, le perchiste, le sondier et les cinquante people qui regardaient derrière de grandes vitres teintées. Il restait 15 secondes quand Kevin est rentré dans le studio, juste le temps pour lui de s’asseoir et de nous faire un clin d’œil en guise de bonjour. Ça a été 40 minutes super intenses. La redescente a été bonne ; on a bien pris le temps de discuter avec Kevin et l’équipe, on nous a conseillé des spots dans Seattle, et on est allés manger un burger avec le sosie du Dude dans le dernier dive bar où Kurt Cobain aurait été vu pour la dernière fois avant de mourir haha. C’était bon…

  • La pochette de votre premier album, « Salvation Prayer », est venue tout droit du clip du titre « Tilelli » que vous avez tourné. Ce choix est déroutant. Pourquoi cette photo ? Quel message voulez-vous véhiculer à travers celle-ci ?

Martin : C’est Charlotte Romer qui a pris la photo et l’idée du clip est venue par la suite. On aime le côté lutte, le Cold Crusader qui se bat seul dans le désert contre des ennemis imaginaires un peu à la Don Quichotte, qui se bat contre lui-même. Sur la pochette : le corps de notre ami presque nu, en hiver dans nos collines givernoises. Un gars d’apparence fragile, mais qui en a dans l’slip comme on dit. C’est la lutte qui règne, ici la lutte personnelle. La plus difficile sans doute, celle qui n’a pas d’image, qui n’est pas rationnelle, car aussi très subjective. On aime bien le côté lutte acharnée, de l’homme qui se bat quoi qu’il arrive même s’il sait que c’est perdu. C’est sans doute pour ça que mon équipe préférée au rugby c’est l’Écosse. Elle perd beaucoup et quand elle arrache un nul face aux Anglais, c’est magnifique.

  • Vous avez fêté la sortie de cet album au Point Éphémère. Ces dates sont souvent parmi les plus marquantes des groupes. Pouvez-vous nous raconter comment on organise un tel concert et dans quel état d’esprit étiez-vous à ce moment-là ?

Eliot : On était bien. C’était important pour nous de faire ça au Point F, on y a vu pas mal de concerts, et on y avait joué en ouverture pour Biche l’année précédente. Ça nous correspondait bien. Même si on habite qu’à une heure de Paris, c’est toujours un peu stressant de prétendre y remplir une salle quand on n’est pas du coin… Au final, les gens étaient au rendez-vous et la salle était pleine. On a quand même ramené un bus de soixante Givernois ; ça faisait longtemps qu’on n’avait pas joué aussi proche de chez nous, c’était mortel.

  • Vous avez également joué dans des lieux insolites, tels que des thermes gallo-romains, ainsi que dans différents pays comme l’Italie ou les États-Unis, ou dans de grandes salles comme la Cigale en première partie de Limiñanas. Avez-vous une date particulièrement marquante en tête ?

Eliot : Il y en a pleins évidemment, les pires comme les meilleures… Mais dernièrement, une bien marquante, je dirais que ça a été le Zaragoza Psych Fest en Espagne au mois de septembre dernier. On jouait à minuit dans une salle de 500 places, bondée. Les gens étaient ultras chauds, j’ai même vu des gens chanter les paroles au premier rang, c’était fou ! On était bien fait : on a pris l’avion à 7h du matin pour Paris, on jouait le soir même à 18h dans les ruines gallo-romaines de Gisacum à Évreux devant nos amis, c’était un week-end de dingue.

  • En parallèle de votre groupe, vous participez activement à l’organisation du festival Rock in the Barn. Comment en êtes-vous arrivés là ?

Eliot : C’est mon grand frère Martin qui chante et qui est à la basse dans le groupe, qui a commencé le festival il y a 10 ans maintenant avec ses meilleurs potes. Au début, c’était une teuf pour les jeunes du coin, et d’année en année il a eu envie d’étoffer la prog et de faire grandir le truc. Puis, ça a donné le Rock in the Barn que l’on a aujourd’hui, qu’il continue à défendre et à expandre. Le groupe a évolué en parallèle du festival ; aujourd’hui, on est tous hyper impliqués dedans. Théo, notre ingé son est à la régie générale, Matthieu le batteur fait de la technique et du run, Riggi interview les groupes avec Axel (Metro Verlaine) pour la RITB TV, et moi je fais de l’accueil artiste avec une équipe au top.

  • Conjuguer les deux casquettes vous paraissait-il une évidence ?

Eliot : Une évidence ? J’en sais rien. En tout cas, c’est hyper intéressant de voir les deux côtés, le devant comme l’envers du décor. Grâce à RITB, on a pu se faire une idée de ce que ça représentait d’organiser de tels événements ne serait-ce qu’un concert… Et grâce aux tournées avec le groupe, on sait aussi à quel point l’accueil est important.

  • Est-ce qu’il vous arrive d’y programmer des groupes rencontrés en tournée ?

Eliot : Oui, là où on voit le plus de concerts en général, c’est sur la route. Quand on se prend une grosse claque, on se regarde et on se dit « Ça, c’est à la maison en septembre ! ». Ça a été le cas pour San Carol cette année, pour Slift l’année dernière ou encore Sheraf l’année d’avant.

  • Par ailleurs, est-ce que cette casquette vous a ouvert des portes ?

Eliot : Oui, en 2015 on était fans de Black Market Karma, on les a programmés au festoche et on a carrément sympathisé avec Stanley, le chanteur. À l’époque, on avait le temps…
On est restés en contact et quelques mois après on est allés enregistrer notre premier EP chez lui à Londres.

  • Votre premier album tourne autour de la notion de croyance, voire d’ésotérisme. Pourquoi ce choix ? Êtes-vous vous-même attirés par la religion ou avez-vous une distance avec la foi ?

Eliot : Aucun de nous n’a reçu d’éducation religieuse ou ne prétend pas croire en un ou plusieurs dieux. Pour ma part, j’ai souvent été attiré par l’ésotérisme et la spiritualité, mais, athée convaincu, j’ai toujours rejeté la religion dominante en occident. Je me suis d’abord intéressé aux cultures de l’extrême orient, puis du Moyen-Orient. Enfin, l’album est arrivé sur la période où je me suis rendu compte de ce que représentait la religion ici. Pourquoi les gens vont à l’église ? De quoi ont-ils peur ? Et cetera. Notre album n’est pas religieux, il parle de toutes les croyances que l’on a en nous, qu’elles soient spirituelles ou cartésiennes.

crédit : Charlotte Romer
  • La musique psychédélique a quelque chose de mystique et d’hypnotique. Pensez-vous qu’on pourrait en faire une religion à part entière ?

Eliot : Oui, mais ce serait dommage, certains ont déjà essayé… Pour moi, la musique psyché est devenue intéressante quand on a plus eu besoin de prendre des substances pour la comprendre. C’est-à-dire être en pleine conscience de ce que l’on ressent et de ce que l’on est. Difficile de l’être quand on est aveuglé par un dieu ou un quelconque gourou.

  • Pour revenir à une précédente réponse, vous avez signé votre album sur le label anglais Fuzz Club. Comment cela s’est-il fait ? Quel était votre état d’esprit au moment de cette signature ?

Eliot : C’est un label qu’on suivait depuis un moment, on leur a demandé et ils ont dit oui. On était évidemment hyper excités à l’idée de sortir notre premier album chez eux.

  • Si vous deviez à l’avenir vous rapprocher d’un label français, sur qui votre choix pourrait se porter ?

Eliot : Il y a plein de super labels français, avec qui on aimerait travailler, mais c’est encore en cours alors on n’en parle pas trop…

  • Peter Holmström a mixé deux titres, le reste ayant été confié à Clément Mirguet. Ressentez-vous la patte de chacun sur le rendu final ? Et comment peut-on nous-mêmes redécouvrir ces morceaux de par leur signature ?

Eliot : Oui, oui, le ressenti est vachement différent pour nous, c’est assez chouette. Clément Mirguet, c’est un gars de chez nous qui taffe comme un malade et qui a une oreille critique vraiment épatante. Il n’avait jamais mixé de « rock psyché », du coup il a apporté plein de choses différentes, et a fait ressortir des pistes de grattes ou autres claviers qu’on n’aurait jamais entendu sans lui, alors que c’était nous qui les avions enregistrées… Peter, c’est moins sa came et ça marchait bien comme ça.

  • Votre ami François donne de la voix sur « Tilelli » ce qui apporte une touche orientale au morceau. Pourquoi ce choix ? Pensez-vous à réitérer l’expérience avec lui ou un autre invité, ou était-ce un one-shot ?

Eliot : Disons que ça n’a pas vraiment été un choix, on était en résidence d’écriture et François était là. Il n’est pas du tout musicien ou quoi que ce soit, il a même du mal à taper en rythme dans ses mains. Bref, il n’était pas loin du micro sur lequel il fallait qu’on fasse un test. On lui a demandé d’aller au micro juste pour voir s’il fonctionnait, ne sachant pas quoi dire il s’est mis à réciter un poème de son village en kabyle.  Ça n’a pas traîné, on a pris les guitares, la basse, et la drum et on a joué ça pendant 3 heures… On a fini par structurer le truc et en faire un morceau. Je pense que ça se reproduira, on a souvent joué avec nos potes et c’est toujours un bon trip.

  • J’ai cru comprendre que vous ne souhaitiez pas vous reposer sur cet album et vous préparez son successeur. Où en êtes-vous pour le moment dans votre processus d’écriture et de composition ? Il y aura-t-il, là encore, une thématique explorée ?

Eliot : Ça y est : il est enregistré, maintenant il faut attaquer tout le reste ! Pour ce qui est de la thématique, on a tous un peu grandi, il parle de sujets peut-être un peu plus modernes ?

  • En juin, votre album fêtera ses deux ans. En regardant en arrière, qu’est-ce qui vous rend le plus fier sur cet album et qu’est-ce que vous auriez fait autrement suite à votre vécu de tournée après sa sortie ?

Eliot : Ce qui nous rend le plus fiers, c’est évidemment d’avoir collaboré avec Peter et Clément, et tous les chouettes moments qu’on a vécus grâce à cet album. Pour le reste : pas de regrets, ça suit son chemin.

crédit : Charlotte Romer
  • Qu’en est-il de la tournée ? Vous préparez quelques concerts en 2020 ?

Eliot : Ouais ! On joue demain soir à Nantes, à la scène Michelet, jeudi 13 février à la Boule Noire à Paris, vendredi 14 à la Baleine Déshydratée à Quimper et dimanche 16 au Joker’s Pub à Angers.
En mars, on part jouer au SXSW à Austin au Texas, puis le 26 avril, on joue à la prison d’Évreux et après ça, il y a quelques dates entre l’Espagne et le Portugal. Et pour finir, on va surtout se concentrer sur les dates de cet été, on aimerait pas mal tourner en France.


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