[Interview] The Black Lips

Couple fondateur du désormais légendaire groupe d’Atlanta, The Black Lips, Cole Alexander et Jared Swilley nous accordent une entrevue. La paire étant une sorte de Lennon & McCartney parfum Southern USA, nous sommes impatients de les rencontrer. Nous nous asseyons dans un coin du restaurant de La Maroquinerie (notre live-report). À l’heure où la salle est encore vide. Puis nous recevons un trio de Budweiser que l’on ouvre avec le manche d’une fourchette qui trainait là. Une dynamique s’instaure. Jared est décontracté, assis nonchalamment, le dos renversé contre le dossier de sa chaise. Tenant sa Bud comme si elle n’était qu’un prolongement de son bras et sirotant quelques gorgées du breuvage entre ses réponses. Le verbe agile et la blague facile. Cole est plus attentif, les coudes posés sur le rebord de la table et jouant avec la bouteille brune. Il nous jauge sans animosité, mais semble essayer de nous évaluer. Jared sera plus loquace et Cole plus sporadique dans ses interventions.

crédit : Dani Pujalte
  • Nous avons toujours apprécié votre travail de songwriting et malgré une image de punks décontractés, on sait que vous êtes de gros bosseurs. Comment fonctionne votre processus d’écriture et composition ?

Jared : (il prend une gorgée de Budweiser et réfléchit un instant) je ne sais toujours pas vraiment comment ce processus fonctionne. En général, j’ai l’habitude d’arriver avec une histoire, ou un thème à propos duquel je veux écrire. Mais je ne sais toujours pas comment écrire des chansons. J’en ai écrit beaucoup…, mais je ne connais toujours pas la méthode. C’est dur.

Cole : D’habitude, l’un de nous a une idée, de parole, un petit bout de phrase. Ou une mélodie. Et le reste du groupe va l’habiller. Mettre les touches finales.

Jared : (Il intervient) oui, c’est toujours un travail d’équipe ! Et très rarement le produit d’un seul de nous.

  • Et cette chanson, « Gentleman », sur le nouvel album. C’était une situation vraiment vécue ou une fiction ?

Cole : L’une et l’autre… (il réfléchit)

Jared : Comment dire … on a eu beaucoup de soucis avec les pères de nos petites amies ! Tu vois, ils ne nous aiment pas trop en général, donc… c’est un peu le thème du morceau.

  • L’esprit du rock’n’roll c’est ça ?!

Cole : (il rit) Oui, carrément !

Jared : (l’air goguenard) Si j’étais un père, je ne voudrais pas que ma fille sorte avec un type comme moi de toute façon.

Jared : (Il intervient enthousiaste) Oui ! il y a quelques années, un bon ami parisien, Louis nous a fait découvrir Jacques Dutronc. J’étais pas du tout familier avec la musique francophone. Pas du tout. Et j’ai adoré tout de suite, parce que c’est du rock, mais il n’essaie pas de chanter absolument en anglais. Le français est un si beau langage, une culture si riche, vous n’avez pas besoin de copier ce que les Anglais ou Américains font.

  • Merci de dire ça. C’est vrai que les musiciens français ont tendance à chanter en anglais systématiquement. Ce qui peut être bien si tu as des choses à dire dans cette langue, mais ne devrait pas être automatique.

Jared : Oui clairement ! Le français sonne tellement bien en plus. (Il sourit avec l’air du type qui s’apprête à faire une vanne). Et en tant qu’Américains, on a une très bonne relation avec la langue française, car ce pays est la seule superpuissance européenne avec qui les États-Unis n’ont jamais fait la guerre.

  • Oui c’est vrai ! Bien vu. On s’est aidés, mais pas attaqués mutuellement.

Jared : La France a même aidé les confédérés durant la guerre de Sécession ! (Les Sudistes) On est des potes. Mais on aime beaucoup les chanteurs français de cette époque (pour revenir à la musique) ; Françoise Hardy est un autre exemple.

  • J’écoutais votre chanson « Bow Down and Die », je la trouve très soul. Et je trouve qu’il y a beaucoup de soul dans votre musique en général. Quelles sont vos influences de ce côté-là ?

Jared : Tous les gens que j’écoute ont appris la musique à l’église.

  • Très gospel donc ?

Jared : Oui ! Toute ma famille était dans un groupe de gospel et j’ai grandi en chantant à l’église. C’est nos racines. Mais tu parlais d’indie rock tout à l’heure. Je nous considère vraiment rock’n’roll et pas du tout indie pour le coup.

  • Quelles sont vos influences ?

Cole : Country, blues, soul et gospel, le tout mélangé !

Jared : Oui, c’est ça !

  • Des artistes ?

Jared : Little Richard, Jerry Lee Lewis, Chuck Berry… les Beatles et Stones aussi. On aime tous ce qui vient de notre région, le sud-est des États-Unis.

crédit : Dani Pujalte
  • Une question ouverte, quelle est votre relation avec vos racines sudistes ?

Jared : La mienne est très forte ! je joue toujours à l’église chaque dimanche. Chaque homme de ma famille est un prêcheur à l’église.

Cole : Sur le nouvel album, on a beaucoup été inspiré par cette culture musicale du sud des États-Unis. Ce twang un peu country.

  • OK, justement quels ont été les artistes de l’univers country qui vous ont inspirés sur ce nouvel album ?

Jared : Au delà des artistes, nous vieillissons et… (il réfléchit) tu ne peux pas être un punk-rocker toute ta vie… (il marque un blanc), enfin si ! Dans le cœur et la tête, tu peux, mais pas physiquement. Et, je veux dire… on vieillit bien en tant qu’artiste avec la country. Mieux qu’avec le rock.

  • Oui comme le blues, tu peux être un vieux bluesman, c’est cool !

Jared : Oui, c’est ça !

  • Qu’est-il advenu de Joe Bradley, votre ancien batteur ?

Cole : Il a décidé de prendre un break. On a bossé sur ce projet pendant si longtemps. Vingt ans en gros. Certains membres ont eu envie de tester d’autres trucs ; Joe, Ian…

  • C’est toi Cole qui est très influencé par le hip-hop non ?

Cole : Oui ! mais on est tous influencés par cette musique. Où l’on a grandi à Atlanta, c’était très populaire.

  • C’est toujours une influence pour vous ?

Cole : Oui complètement, mais d’une façon plus subtile, moins visible et évidente. Mais oui.

  • Quels artistes hip-hop actuels, tu nous conseillerais d’écouter ?

Cole : J’adore ce gars de Memphis, Tommy Wrights III (NDLR : The Third). Notre pote Jay Reatard nous l’avait fait découvrir (NDLR : Un artiste de punk américain décédé à 29 ans en 2010). C’est un gars de la vieille école, mais encore actif. La scène des années 90 dont il a fait partie est un peu à l’origine de la trap.

Jared : OutKast aussi. C’était incroyable !

Cole : Oui ! c’était le premier gros groupe d’Atlanta. Les premiers à être sur la télévision nationale.

Jared : Je pense que ce sont vraiment les meilleurs. Ils ont mis la barre haute.

  • Dans des chansons comme « Bad Kids» ou « Katrina », vous parlez de sujets de sociétés. Quels sont les évènements qui vous inspirent ces jours-ci ?

Jared : Même si on parle effectivement parfois de sujet de société ou politiques, on le fait de façon assez indirecte. Détournée. Notre truc : c’est plus de dire au bout du compte : soit quelqu’un de bien ! Ne fais pas de sales coups aux autres. Traite les autres humains correctement. Notre condition d’humain est un truc bizarre. Mais beau à la fois. Donc oui : respecte les autres !

  • J’aime beaucoup le titre du nouvel album : « Les Black Lips chantent dans un monde qui s’écroule ».

Jared : Il faut le voir d’une façon positive. Le monde a toujours été plus ou moins en cours d’écroulement pour ainsi dire. Et quand c’est le cas, on doit chanter (Cole approuve d’un oui ferme). En tout cas, c’est ce que je choisis de faire.

  • C’est amusant, en découvrant le titre, on avait envie d’y ajouter : « Comment » ?

Cole : (Les deux rient de bon cœur) Oui, je vois ! On n’y a pas vraiment réfléchi. En fait, c’était un vers d’une des chansons. Mais c’est vrai que les gens ressentent ça. Comme dit Jared, ça a toujours été le cas. (NDLR : Que le monde s’écroule).

Jared : Mais c’est vraiment une chose positive. Je suis un optimiste, tu vois ! Même quand tout explose. Chante à propos de ce qui arrive (il marque une pause). On est chanceux d’être en vie tu vois.

Cole : Oui ! C’est une belle époque.

  • En Europe quelles ont été votre/vos meilleures expériences de scène ?

Cole : Berlin, c’était un bon délire et Londres très bon !

Jared : Plus tôt cette année on a parcouru l’Europe de l’Est beaucoup plus. Genre l’Ukraine, la Serbie, la Croatie…

Cole : La Russie !

Jared : Oui aussi. J’adore l’Europe de l’Est. C’est un peu le Far West pour nous. Ou le Far East plutôt.

  • Le public est différent ?

Cole : Oui, comme on vient moins souvent, ils ne nous considèrent pas comme acquis. Ce n’est pas comme si des milliers de groupes américains passaient par Kiev ou des villes dans ce genre tu vois. Donc c’est excitant pour eux. Et donc de le voir se lâcher aux pieds de la scène, c’est excitant pour nous aussi.

  • Comment s’est passé l’enregistrement du nouvel album ? J’ai vu que vous étiez dans un studio assez ancien. Était-ce un peu comme une retraite artistique ?

Jared : Non, pas vraiment une retraite artistique, dans la mesure où c’est vraiment dans L.A. En fait, le studio a été fermé dans les années 70 et n’a jamais été touché depuis. Un ami à nous, un Québécois, a appelé les propriétaires et leur a dit genre : « C’est quoi ce truc ? Je peux l’ouvrir ? » (NDLR : Les Studios Valentine, créés en 1946, fermés en 1979, puis rouverts il y a quelques années).

Cole : C’est genre la machine à remonter le temps, la plus grosse du monde. Comme une espèce de tombe presque.

  • Et le matériel était comment ?

Cole : Jamais touché aussi depuis la fermeture. C’était génial. Des mecs comme Bing Crosby ou les Beach Boys ont enregistré là-bas. C’était un vrai plaisir de travailler dans ces lieux. Et j’oubliais l’heure qu’il était, tu vois.

  • J’ai remarqué qu’il y avait toujours un côté arty à la fois dans votre look vestimentaire et dans l’esthétique globale du groupe. C’est un truc que vous cultivez ou c’est votre style naturel ?

Jared : On est assez naturels, je crois. Je veux dire… j’essaie toujours d’avoir l’air d’un mec classe, mais ça ne marche pas vraiment (rire).

Cole : On est naturellement assez étranges, assez bizarres. Tu vois, on n’est pas vraiment des puristes d’une esthétique particulière et à la fois on n’est pas franchement modernes non plus. Donc, ça fait un effet justement bizarre. (NDLR : Il utilise le mot weird). Mais ça ne me gêne pas.

Jared : (Il prend un air faussement blasé et un s’exclame avec un ton triste) On a galéré mec, personne ne nous comprend ! (Rire général).

Cole : (Il surenchérit) C’est dure de nous cerner.

  • J’adore la pochette du nouvel album, un peu kitsch. Bizarre, mais cool à la fois.

Cole : Oui, c’est ce qu’on visait.

Jared : (L’air goguenard) Un peu comme on se représente des fans allemands de country. Genre ils iraient à un concert de Dolly Parton en Allemagne et essaieraient de s’habiller comme des cow-boys. Mais à la sauce allemande. Du coup, ce serait un peu décalé. (rire général).

  • Oui ! Avec les costumes bavarois ou un truc dans le genre !

Jared : Grave ! Genre les jeans, les chapeaux, les boots sont là. Mais c’est juste… presque ça.

  • Puisque vous êtes Américains, je dois poser la question, que pensez-vous de Trump à la présidence ?

Jared : On ne sait pas vraiment qui il est.

Cole : Ouais… En fait, on n’est pas vraiment pour le gouvernement à la base. Donc qui que soit le président on est là genre : « nique le système ! ».

Jared : Oui pareil, qui que ce soit là-haut, je suis plutôt défavorable. Je déteste les règles ! Je déteste quand quelqu’un me dit quoi faire. Et le président, c’est le roi des règles. Donc, nique le président ! Tous les présidents !!

Nique les rois et nique les présidents ! – Jared Swilley

  • Imaginez quand il y avait de vrais rois !

Jared : Grave ! Encore pire. Nique les rois !

Cole : Oui clairement, encore pire ! Au moins, les Présidents ont certaines limites et des contre-pouvoirs.

Jared : Est-ce que ce sera dans ton papier si on dit qu’on déteste les rois encore plus que les présidents ?!

  • Tu veux que ça le soit ? Parce que ça peut s’arranger ?

Jared : (il intervient ma phrase à peine finie) Grave ! Nique les rois et nique les présidents !

  • C’est du pur Black Lips. Je vais noter ça et le mettre en citation en plein milieu de l’interview.

Jared : Je t’en prie. C’est ça pour nous la politique !

  • Vous avez travaillé avec Sean Lennon, Patrick Carney, Mark Ronson. Comment c’était ?

Jared : C’est dingue qu’ils aient eu envie de bosser avec nous.

Cole : Oui, c’était un honneur.

Restez attentifs, le neuvième long format des Américains arrive le 24 janvier…


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