[LP] Tame Impala – The Slow Rush

Il aura fallu être patient pour goûter à nouveau à la douceur et à l’intensité qui animent chaque composition de Tame Impala – presque cinq ans, depuis la sortie de « Currents » en juillet 2015. Une nouvelle fois, en leader inspiré et inspirant, Kevin Parker s’est emparé de la totalité de la production de ce nouveau disque, « The Slow Rush ». Et, comme pour placer les retrouvailles sous le signe de la passion, le chanteur a choisi le 14 février pour se livrer en douze titres… et parer nos oreilles de bien beaux bijoux.

En ouvrant par une rythmique décousue et déjà hypnotique, à laquelle s’adjoint progressivement un beat et une dense basse synthétique, Kevin Parker semble opérer un court rappel à l’univers onirique des premières productions du groupe sur « One More Year ». Son chant nonchalamment posé, puis déclamé comme un slogan, s’entoure toutefois d’une mélodie pop psychédélique solaire et enjouée, porteuse de sentiments optimistes, laissant de côté le garage rock des débuts.

Cette dimension rock, nous la retrouvons dans la foulée sur « Instant Destiny », qui démarre par la puissance d’un refrain et d’une voix de tête contrastant avec la douceur plus pop des couplets. Car là où le rock s’exprime finalement avec le plus de fureur et d’éclat, c’est sans conteste sur un duo d’illustres singles diffusés ces dernières semaines pour accompagner la sortie de « The Slow Rush ».

Deuxième extrait de l’album après une fin de tournée et plusieurs mois sans nouvelles, « It Might Be Time » avait rompu le silence et laissé une impression vive à l’esprit. Très complet, le titre évoque l’un des thèmes majeurs de ce nouveau disque : l’inlassable passage du temps mêlé à la nécessité d’avancer. Le track semble lui-même inarrêtable dès lors que le synthétiseur – qui dicte le motif général – est rejoint par une section rythmique déchaînée. La batterie participe particulièrement à la déconstruction de la mélodie et dicte un chaos explosif où la distorsion à outrance contribue à la création d’une atmosphère unique.

Dicté par le même credo, « Lost In Yesterday » porte le duo basse-batterie vers d’autres sommets. D’une efficacité déconcertante, la piste s’impose comme l’une des meilleures que Kevin Parker ait pu composer pour Tame Impala. Elle porte en elle une urgence que la basse bondissante et les toms de batterie claquants se tâchent d’exprimer, laissant tout juste l’espace suffisant à une percée de guitare fuzz rageuse.

Mais si l’on croyait déjà avoir tout entendu, ne plus pouvoir être surpris par les inédits à venir, il n’en était rien. L’album réserve d’autres joyaux et « Breathe Deeper » nous le fait entendre dès les premières secondes. Il suffit de goûter à cette ligne de basse et de guitare sur une corde, à ces douces notes de claviers et à ce beat addictif pour sentir que l’on a à faire à un titre qui, longtemps, va rester en nous.

Délibérément infusé au R’n’B, le track brille en multipliant les détails sonores – faisant montre de l’habileté technique de Kevin Parker dans la production – tout en imprimant une signature musicale immédiatement intelligible et enivrante. « Breathe Deeper » fait la synthèse du style développé par le multi-instrumentiste depuis le précédent album, mêlant les genre, jouant de sa voix comme d’un instrument à part entière, la plaçant dans un tempo particulier pour former un tout d’une fluidité absolue.

On atteint ici un émerveillement sensible à celui ressenti sur « New Person, Same Old Mistakes », qui clôturait le précédent album et chacun des lives ces dernières années. On imagine facilement le titre en single potentiel, et on comprend le choix d’avoir gardé au chaud cette pépite pour la sortie du disque.

Le tour de force de Kevin Parker réside dans le fait d’être parvenu à imprimer, en chaque auditeur, une empreinte sonore propre au groupe qu’il représente, sans jamais lasser, grâce notamment à l’éclectisme dont le leader fait preuve dans ses goûts musicaux. Il soulignait récemment, à ce propos, l’envie d’occuper à nouveau la place de producteur sur d’autres projets, lui qui a déjà collaboré à des univers aussi variés que ceux de Mark Ronson, ZHU, Theophilus London, Travis Scott ou encore Lady Gaga.

crédit : Neil Krug

La curiosité de Parker semble sans limite. Seulement intéressé par la musique elle-même, les frontières n’existent pas et sont extrêmement perméables dans son exploration artistique ; on peut ainsi aisément basculer dans l’énergie dansante d’un registre électro-disco immédiatement irrésistible. Si l’on devait donner une définition du groove, « Is It True » en serait l’exemple. Difficile de ne pas ressentir de frissons au détour d’une basse qui s’impose en moteur de ce titre, ou d’un break décoré à la French Touch.

Ces quelques inserts d’électronique à la française surgissent d’ailleurs discrètement, de-ci de-là, comme si l’Australien – qui a habité Paris un an à l’époque de « Lonerism » – avait replongé dans la discographie de Air ou des Daft Punk lors du long processus de composition de l’album. « Glimmer », en partie grâce à son léger et discret riff de guitare, en est la démonstration la plus sensible.

« C’est difficile à exprimer, mais je sais exactement ce dont j’ai envie. Je veux continuer à être de plus en plus audacieux. Je souhaite produire plus de musique. Je veux être plus tolérant avec moi-même artistiquement, je suis si inspiré ces derniers temps par le fait de ne pas sur-analyser les choses comme j’ai pu le faire auparavant, sur « Innerspeaker » ou « Lonerism ». Je ne veux plus que la musique soit un labeur. Cela devient de plus en plus une caractéristique à laquelle je deviens allergique quand il s’agit de musique. »

Sans mettre de côté son exigence, Kevin Parker – qui confiait par le passé pouvoir réenregistrer des centaines de prises de chant sur un seul titre – semble s’être en partie débarrassé de ses démons. Cela ne l’a toutefois pas empêché de proposer un rework de « Borderline » – premier extrait sorti presqu’un an plus tôt – que notre oreille, qui s’est habituée à la version initiale plus longue de quarante secondes, fait parfois sonner comme une démo moins incisive. Cela ne l’a pas empêché non plus de peupler son album de nombreuses outros, d’exordes ou même de préludes rompant le flux du titre écouté, comme pour lui donner une autre dimension, comme pour rappeler les heures passées en studio à (dé)construire chaque composition. Et lorsqu’il a « l’impression que « The Slow Rush » est l’album qui sonne le mieux parmi les quatre », difficile de ne pas lui donner raison.

En chanson-testament, « One More Hour » clôt la boucle – entre douceur et rage – et se fait le manifeste de la nouvelle philosophie qui habite l’homme à tout faire du groupe. Après une année supplémentaire avec lui – comme annoncé sur la première piste, temps que l’on passera à écouter l’album en mode répétition – Kevin Parker nous promet une heure de plus en sa compagnie. Une heure, comme la durée du disque, preuve que l’artiste ne souhaite ni rester inactif, ni se laisser happer par les affres de son perfectionnisme.

Tout n’est qu’une histoire de temps pour Kevin Parker, qui testait déjà l’attente de son public avec « Patience » (non inclus dans l’album) sorti en 2019, quelques semaines avant de se produire à Coachella. « The Slow Rush » est à nouveau la production d’un mélancolique, marqué par le passage du temps, de la manière dont il affecte l’être humain, mais qui a su l’accepter et se tourne désormais davantage vers l’omission du lendemain au profit de l’immédiateté et de la béatitude du quotidien. Être dans l’instant, sans s’imposer de limite de style, car se réinventer n’est pas une affaire d’effort pour Parker.

Si le très plaisant « Currents » – composé entièrement sur ordinateur – pouvait être porteur de sonorités plus synthétiques, « The Slow Rush » impose en premier lieu l’instrumental pur, le rappel aux sonorités vintage, aux synthés datés, aux batteries syncopées et cède à l’appel du frisson. Ce LP contient tout ce qui a su ravir les différentes strates d’auditeurs qui se sont attachées à Tame Impala, tant dans le mélange d’esthétiques rétro et modernes que dans l’habile équilibre entre un rock progressif soigné et une pop teintée d’autant d’influences que l’électronique peut le permettre. Certes, on retrouve des titres dans la plus grande tradition du projet, et certains se plairont à se perdre – à juste titre – dans l’onirisme développé sur « Posthumous Forgiveness » (hommage à son père défunt), « Tomorrow’s Dust » ou « On Track » ; mais l’essentiel se trouve ailleurs.

crédit : Matt Sav

« Ce dont je suis certain, c’est que je ne prendrai pas cinq ans pour le prochain album », confie Kevin Parker. L’heure est venue de le prendre au mot, en commençant par s’entretenir prochainement avec lui et la bande lors d’un live qui s’annonce extrêmement prenant, tant il semble avoir livré, sur cet album, tout ce qu’il pouvait porter en lui.

« The Slow Rush » de Tame Impala, disponible depuis le 14 février 2020 chez Island Records Australia / Modular Recordings Pty Ltd.


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