[Interview] Sean Bouchard, fondateur du label Talitres

Fondé à Bordeaux en 2001, le label indépendant Talitres fête cette année ses 15 ans. Curieux de connaître toute l’histoire de cette entreprise phonographique qui a su accueillir des années plus tôt les désormais renommés The National, Destroyer et The Walkmen, et n’a de cesse de nous en faire découvrir de nouveaux, à l’instar de Motorama, Emily Jane White ou encore Stranded Horse, nous sommes allés à la rencontre de son fondateur, Sean Bouchard. Il revient pour indiemusic sur la création de son label, sur son catalogue d’artistes et sur quelques-unes des belles histoires avec eux. C’est également l’occasion de mieux cerner l’esthétique musicale qu’il défend depuis ses débuts et de nous parler de son quotidien, des fonctions qui lui incombent et de ses indispensables collaborateurs sans qui rien ne serait possible aujourd’hui. Oui, Talitres est d’abord une belle entreprise humaine et c’est ce que Sean s’apprête à vous raconter

de gauche à droite : Édouard Massonat, chargé de développement et Sean Bouchard, fondateur et directeur artistique de Talitres
de gauche à droite : Édouard Massonnat, chargé de développement et Sean Bouchard, fondateur et directeur artistique de Talitres
  • Talitres fête cette année ses 15 ans ! C’est un sacré âge pour un indé français. Sean, te souviens-tu dans quelles circonstances est né Talitres ? Il me semble que tu as eu un parcours professionnel et personnel assez atypique en amont de la création de ton label.

C’est un sacré âge pour un label indé français, mais cela reste un jeune âge pour un label indépendant. Talitres fut créé à l’orée des années 2000 sur un drôle de coup de tête. Mon parcours professionnel est effectivement relativement atypique. Ingénieur agronome de formation, j’ai passé quelque temps au Vietnam où je gérais une ferme expérimentale de production de framboises et de plantes médicinales pour le compte d’une société helvète. Une expérience fabuleuse, sur les hauts plateaux à six heures de route de Hô-Chi-Minh-Ville, beaucoup de beaux moments, beaucoup de grands souvenir. De retour en France en 1999, j’ai alors effectué un an, à cheval entre le Périgord et le Maroc, en tant qu’ingénieur qualité d’une entreprise de négoce périgourdine, les fraises et diverses autres productions cette fois-ci. Là, de piètres souvenirs, un décalage total par rapport à ce que je souhaitais faire. La beauté du Vietnam, de Dalat et de ses paysages changeants au fil des saisons, m’a semblé soudainement très lointaine. À 30 ans, on est encore jeune et inconscient. J’ai abandonné ce poste, cherchant une voie autre pendant quelque temps, pour finalement me tourner vers cette passion : la musique pop-folk, rock indépendante anglo-saxonne, la vague slow(sad)core du début des années 90 représentée notamment par divers artistes de la côté-ouest américaine ; Idaho, Swell, Red House Painters, les slackers Pavement et bien d’autres groupes anglais.

  • Avant de te lancer dans cette aventure phonographique, avais-tu déjà un modèle en tête ? Ou t’es-tu lancé un peu à l’aveugle, de manière utopiste ?

Il n’y avait pas de réelle utopie derrière tout cela. Un pari insensé et imprudent sans doute, mais avant tout une envie de porter et de transmettre. Porter des artistes qui me sont chers et que je trouvais terriblement sous-représentés, sous-estimés voire qu’ils n’avaient pas de destinée commerciale en Europe. Je ne suis pas du genre fétichiste. J’avais certes dans un coin retiré de mon crâne quelques structures (Drag City, Domino, Matador, sans doute…), quelques labels indépendants anglo-saxons qui m’ont inspiré ou conduits lors de la création du label, mais guère davantage. J’ai très vite considéré que la force d’un label indépendant résidait dans l’image qu’il dégageait. Cette image se devait d’être assez unique, personnelle et singulière, avec ses joies, ses erreurs, ses réussites, ses déconvenues.

  • Y a-t-il des disques de ta discographie personnelle que tu considères comme des œuvres référentes, de l’enregistrement à la pochette, qui t’ont amené, sinon poussées vers la création du label tel qu’il existe aujourd’hui ?

Voilà une vaste question qui demanderait une vaste réponse. Le catalogue de Talitres est imprégné par une oreille musicale qui a baigné très jeune dans une certaine forme de musique classique (que je qualifierai grossièrement de libre, aventureuse, singulière et ambitieuse. Debussy, Ravel, Poulenc, Satie…), relayée par quelques figures tutélaires de la chanson française (le grand Léo Ferré, Jacques Brel, Boris Vian), puis en lien plus direct avec notre activité actuellement la scène rock, pop-folk anglo-saxonne. S’il ne fallait ne retenir que quelques pierres à l’édifice ? Ravel très certainement (« L’œuvre pour piano »), un live déchirant de Léo Ferré à Bobigny, « 41 » de Swell, et cet indémodable album de The Auteurs, « New Wave ».

  • Talitres, c’est avant tout une sensibilité musicale marquée passionnément par le folk et le rock indépendant anglais et nord-américain. Comment es-tu parvenu à t’imposer, à imposer la singularité musicale de ton catalogue d’artistes ? Qu’est-ce qui selon toi définit le mieux l’identité de Talitres ?

 L’identité qui définit Talitres ? J’ai coutume de dire que j’apprécie la musique qui possède certaines écorchures, qui décèle à la fois une fragilité et une urgence. Une musique que l’on s’approprie se doit d’être à la fois belle et douloureuse. Elle devient belle et entière lorsque l’on précède l’écoute, lorsque les notes résonnent en nous avant qu’elles soient jouées. Elle est douloureuse, car toute note, toute onde est à la fois éphémère et durable.

  • Le choix de Bordeaux, place forte du rock français des années 80 aux années 2000 notamment, y était-il pour quelque chose dans le choix de l’implantation du label ? Ou préfères-tu parler d’un écosystème favorable, notamment en raison de la présence d’autres labels de renoms tels que Vicious Circle ?

Il n’y a absolument aucun lien direct entre le fait que je résidais à Bordeaux et la création de Talitres. Lors de mes études, et à la fin de celles-ci, j’ai passé diverses années à Paris, Bordeaux s’est imposé lors de mon retour du Vietnam pour d’autres raisons personnelles et professionnelles. Mais il est vrai que j’ai assez rapidement découvert, qu’il existait à Bordeaux, outre une scène musicale dynamique, quelques salles ayant une programmation de qualité (voir Luna au Jimmy ou Pavement à Barbey), ainsi que diverses maisons de disques indépendantes, futurs compagnons de cette nouvelle activité. J’ai rencontré Philippe Courderc de Vicious Circle, potassé quelques ouvrages de l’Irma sur les bonnes recommandations d’Isabelle Bousquet qui travaillait alors à la Pépinière du Krakatoa.
Il se trouve que cet écosystème favorable s’est modelé, a pris forme, et s’est renforcé au fil des ans. En 2004, j’ai rejoint les locaux de Vicious Circle et Platinum, place de la Victoire. Avoir trois structures en un seul et même lieu est un atout formidable : nous échangeons, évoquons ensemble nos problématiques respectives, nos stratégies, notre développement. Ces mêmes labels, avec d’autres d’Aquitaine, sont à l’origine de la création de la FEPPIA (Fédération des Éditeurs et Producteurs Phonographiques Indépendants d’Aquitaine) en 2007, et je dirai que plus que Bordeaux, c’est la Région qui constitue un environnement propice. Depuis les concertations territoriales de 2006, nous sommes soutenus, suivis. Ces aides ne constituent en rien une dépendance, je le perçois davantage comme un échange, un accompagnement. Talitres s’autofinance à 90 % et c’est primordial. C’est primordial de ne pas être dépendant des subventions. Il faut renforcer les fondations, construire par soi-même. C’est bien souvent usant, mais cette corde raide sur laquelle je suis assis, c’est aussi moi, en un sens, qui l’ait tendue.

  • Aujourd’hui, vous êtes deux au sein de Talitres, toi Sean en tant que patron et Édouard Massonnat en tant que chargé de développement du label. Ce travail en binôme, ça remonte à quand ? Quels sont vos fonctions à chacun, que j’imagine nombreuses et qui nécessitent une réelle polyvalence ?

Il faut ajouter à ces deux personnes, Myriam Philip (poste mutualisé avec Vicious Circle et Platinum), qui gère la comptabilité et l’administratif chez Talitres. Cela n’est pas un poste anodin. À travers notre activité de tourneur, il est nécessaire de faire des déclarations uniques d’embauches, des cachets, de demander des autorisations de travail pour les artistes non européens. Soit une multitude de papiers, de démarches, et je dois dire que cela me soulage beaucoup de l’avoir.
La grande force de Talitres, et aussi notre talon d’Achille, est d’être une petite équipe. Une force, car nous sommes ubiquitaires, souples, réactifs, en face à face quotidien. Édouard, qui a rejoint le label il y a plusieurs années déjà, coordonne l’ensemble des réseaux sociaux, la promo web au sens large, les relations avec les radios locales et régionales, le graphisme et une partie des démarches export. Outre la direction artistique du label, je gère une partie de la promo (presse, Radio France, etc.), la relation avec nos partenaires à l’export, une partie de l’activité de l’édition musicale (en lien direct avec Alter K, le dépôt des œuvres à la Sacem, les démarches de synchronisation). Nos journées sont pleines, longues et intenses. Une faiblesse également, car à la lumière de nos activités, du développement du label, des ressources humaines limitées peuvent aussi être un frein : veiller à ne pas trop être touche-à-tout, porter les projets le plus loin possible.
Polyvalence et investissement humain sont les deux socles indispensables au bon développement des activités. Rien n’est simple, rien n’est jamais acquis, mais il me semble que l’équipe en place est à même de déplacer quelques montagnes, de perdurer et de faire que la structure perdure.

  • Combien d’artistes et de disques composent aujourd’hui le catalogue de Talitres ?

Talitres édite entre cinq et sept nouveaux projets par an. Étant donné la charge de travail, la diversification de nos activités (label, mais aussi tourneur, label, mais aussi éditeur musical, et d’autres diverses obligations et fonctions), le développement de la structure à l’export (dès ses origines et désormais plus que jamais), les ressources humaines limitées, nous ne pouvons aller au-delà. La sortie d’un disque ne se résume pas à un jour de sortie, à un plan de promotion et marketing. Sortir des disques pour sortir des disques ne m’intéresse plus, nous n’enfilons pas des perles sur un collier. Il faut concevoir le projet dans sa globalité, l’envisager à travers tous ses pores et le porter sur la durée. Le label a actuellement quelque 93 références constituées de 46 artistes différents.

  • Talitres compte dans sa discographie des artistes internationaux de renom : entre autres, The National, Destroyer, The Apartments, The Walkmen ou encore The Wedding Present. Sean, comment as-tu pris contact avec eux ? Comment les as-tu découverts aussi ? Et surtout, comment les as-tu convaincus de signer chez toi et pas ailleurs ? Quels étaient tes arguments, tes forces ? Et quels étaient les challenges ?

Sortons du lot The National, Destroyer et les Walkmen. Il me semble que quand Talitres à commencer à collaborer avec ces trois artistes en 2002 puis 2003, ils n’avaient pas de véritable reconnaissance internationale. Les Walkmen touchaient chez eux un public assez conséquent. En Europe, ils ne représentaient rien. The National en 2003 quand nous avons édité « Sad Songs for Dirty Lovers », c’était une formation avec une petite grappe de fans. Nous avons eu en France des critiques formidables (une pleine page par Bayon dans Libération, le soutien indéfectible de Bernard Lenoir sur France Inter, et cetera, et cetera), et j’avais loué les services d’une attachée de presse en Angleterre. Au Royaume-Uni, la presse fut dithyrambique (l’album fut classé parmi les trois premiers de l’année par le magazine Uncut…) attirant la convoitise de plus gros labels indépendants. C’est ainsi, c’est la triste loi du marché.
Emmanuel Tellier et l’ensemble du groupe des 49 Swimming Pool m’ont présenté à Peter Milton Walsh lorsque celui-ci a fait une petite tournée française en 2009. Naturellement, j’étais un fan de première heure de The Apartments, et naturellement lorsqu’au fil des discussions avec Peter l’idée nous est venue de rééditer « drift », la joie fut intense.

David Gedge recherchait une structure française lorsqu’il a remis sur pied les Wedding Present en 2004 – 2005. Il a suffi de quelques échanges de mails, de quelques discussions, et assez naturellement, nous avons commencé à travailler ensemble.
Il n’y a pas de baguette magique, pas de botte miracle, pour convaincre un artiste de travailler avec un label indépendant tel que Talitres. Tout se joue sur l’échange, les mots, la confiance, l’image que l’on dégage, les autres artistes que l’on représente. Même si je pense être, généralement, assez généreux avec les artistes du label, je ne leur promets pas monts et merveilles. J’exprime clairement ma vision des choses, de l’évolution du marché, de cette foutue crise du disque, je présente notre historique, notre travail, notre réseau et les artistes nous rejoignent (ou non) en connaissance de cause. Il y a bien évidemment des relations financières, des discussions de marchand de tapis parfois. Être gérant d’un label indépendant, c’est diriger une entreprise. Vendre des disques est une aventure artistique, mais c’est aussi une activité commerciale, mais, au-delà de tout cela, le plus fort est l’entente et la relation humaine.

  • Il y a aussi de belles histoires à raconter avec des projets français : Garciaphone, Kim Novak, Maison Neuve ou encore Frànçois & the Atlas Mountains. Que pourrais-tu nous dire d’eux ? Travailler avec des Français sur une sortie discographique change-t-il de la manière de fonctionner avec des artistes étrangers ?

On a pu me reprocher par le passé d’accorder une trop grande importance aux artistes étrangers, qu’ils soient nord-américains, européens ou d’autres territoires. Pour autant, le choix d’accueillir ces projets français ne fut pas un choix par défaut. Là encore, la volonté de défendre des musiciens dont la résonnance parle à notre cœur et ébranle nos oreilles. Signer un artiste d’ici permet souvent plus de proximité. Ce sont ou ce furent de belles histoires et pour autant il apparaît clairement que défendre des musiciens locaux demande une énergie autre, les frontières et les caps sont parfois plus difficiles à franchir, le développement à l’international nécessite des efforts considérables. La musique que nous défendons chez Talitres reste très majoritairement anglo-saxonne, la singularité française peut être un atout parfois, un frein dans de nombreux cas.

  • L’histoire de Talitres est également intimement liée à certains artistes que tu as suivi sur toute leur discographie ou presque. Je pense notamment à l’Américaine Emily Jane White, à Yann Tambour alias Stranded Horse et plus récemment au groupe russe Motorama. Je vois une relation de fidélité et de confiance entre votre label et ses artistes : comment construisez-vous la relation avec les artistes que vous signez ?

L’une des vocations d’un label indépendant est de pouvoir porter un projet sur la durée, de soutenir un artiste, non pas ponctuellement, mais au fil de sa discographie, avec comme toute œuvre artistique des hauts (les plus nombreux possible), quelques bas, mais au final une volonté commune de continuer l’aventure ensemble. Et effectivement pour ces trois groupes cités, il me semble que l’ensemble de leur discographie est chez Talitres. C’est bien évidemment une fierté. Un catalogue est une image, à travers ses différences et certaines singularités, il doit dégager une cohérence globale, une identité, la plus forte et la plus exigeante possible.

  • Aussi, peut-on parler d’une identité visuelle propre aux artistes signés sur le label ? Ou chaque projet amène sa propre singularité de ce point de vue ?

Chaque artiste a, en général, une idée assez clairement définie du visuel qu’il désire utiliser pour accompagner sa musique. Lorsqu’il y a une cohérence musicale, il y a le plus souvent aussi une cohérence graphique, une cohérence esthétique. J’ai rarement été déçu par les visuels que nous proposaient nos artistes, je souhaiterai bien sûr parfois d’autres orientations, d’autres choix, mais il me semble primordial de respecter leurs décisions, de les accompagner dans celles-ci, de les orienter parfois, mais au final de leur donner une vraie indépendance.

  • Vous sortez, à l’occasion des 15 ans, un vinyle « Talitres is 15 » en édition limitée à 500 exemplaires avec des titres rares, voire inédits. Six titres pour six groupes : Flotation Toy Warning, Will Samson, Frànçois & The Atlas Mountains, Motorama, Emily Jane White et Encre alias Stranded Horse. Y’a-t-il derrière cette sortie spéciale l’idée de présenter le passé, le présent et le futur du label ?

Talitres is 15

L’idée première de cette compilation (« Talitres is 15 » en miroir à une compilation parue pour les 5 ans via le double CD « Talitres is 5 ») était de rendre hommage aux six groupes présents pour cet événement. Il nous semblait également important d’ancrer celui-ci dans le temps. Talitres est avant tout un label discographique dont acte ! Ce panorama d’artistes me semble être une carte de visite idéale pour toute personne qui désire s’approprier notre catalogue et c’est effectivement un beau résumé d’un passé proche ou lointain (Flotation Toy Warning, Frànçois & The Atlas Mountains), de notre actualité directe (Motorama, Emily Jane White, Stranded Horse/Encre et Will Samson) et de certaines perspectives futures (le spectre permanent d’un second disque de Flotation Toy Warning, qui prend forme, plus que jamais).

  • Après cet évènement anniversaire, que pouvez-vous nous révéler au sujet des prochaines sorties de Talitres en 2016 et 2017 ?

Outre le nouvel album de Motorama, cette fin d’année 2016 est marquée par la présence d’une nouvelle signature, Laish, et son troisième album « Pendulum Swing ». Musicien anglais, originaire de Brighton et auparavant membre du passionnant collectif folk Willkommen, une pop céleste et malicieuse. Enfin un 45 tours d’une formation géorgienne Eko & The Vinda Folio (découvert grâce aux recommandations avisées de Vlad, chanteur de Motorama), deux titres diablement addictifs et poétiques. Ils chantent en géorgien, mais ils sont imprégnés d’influences 80’s/90’s et de mélodies post-punk et pop.

L’arlésienne Flotation Toy Warning demeure une priorité absolue pour ces prochains mois. Mon attachement pour ce groupe est tel que je porte, parfois à bout de bras, la production de leur second album depuis de nombreuses années déjà. Nous sortirons ce disque c’est certain, le plus tôt possible c’est également une évidence.

2017 devrait également être l’année d’un nouvel album d’Idaho (peut-être au printemps) et je l’espère d’un nouvel opus de Thousand. Et bien d’autres projets.


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