[Interview] s a r a s a r a

On la dit inclassable à cause de son univers surprenant et on définit son art par le terme de ghost pop. En tout juste deux ans, l’artiste lilloise s a r a s a r a s’est fait une petite renommée dans le monde de la musique indépendante. Son fait d’arme : son premier album, « A m o r F a t i », est sorti en 2016 chez le mythique label de Björk, One Little Indian Records. Un disque mystérieux, intense et profondément organique, sur lequel sa voix récite des incantations presque chamaniques. Alors, quand on a vu le nom de s a r a s a r a dans la programmation du Crossroads Festival le vendredi 15 septembre, on n’a pas hésité une seule seconde : on voulait rencontrer cette artiste atypique et comprendre un peu plus son projet. Elle nous raconte ses inspirations, les rencontres qui ont façonné son début de carrière et nous éclaire sur sa philosophie de vie.

crédit : Daisy Emily Warne
  • Bonjour s a r a s a r a et merci de répondre à nos questions ! Pour commencer simplement, peux-tu nous expliquer qu’est-ce qui t’as donné envie de faire de la musique ? Quel a été la déclencheur ?

J’ai commencé par faire du chant, de l’art lyrique dans un tout petit conservatoire de la ville d’où je viens, dans l’Avesnois, et j’ai arrêté en partant à la fac. J’ai fait un petit peu de solfège quand j’étais jeune, une ou deux années de piano, mais je n’ai pas vraiment continué. C’est revenu plus tard, quand je me suis acheté des platines vers 17/18 ans et que j’ai commencé à mixer un peu de techno. Je me suis intéressée au logiciel de production Ableton peut-être deux ou trois ans après ; c’est venu un peu naturellement, comme ça, au fil des jours, des mois et des années. Et puis voilà, ça a commencé comme ça. Je n’ai pas vraiment d’instrument à proprement parler, je suis plus dans la programmation : je programme tout moi-même dans Ableton et ça donne des chansons. C’est pour ça qu’il n’y a pas d’instrument vraiment reconnaissable, pas de batterie, pas de piano, pas de tout ça : c’est un jeu d’enregistrement de voix, de découpage, de métamorphose des sons. J’essaie de trouver des mélodies avec tout ça. Ableton est un logiciel qui est utilisé aussi pour le live par les DJs et je m’en sers sur scène. Le musicien qui joue avec moi est professeur à l’Université de Musique de Londres.

  • Ton projet ne se limite pas qu’à la musique : il y a tes tenues de scène assez impressionnantes, le graphisme très travaillé de tes clips, rien que la typographie de ton nom et des titres est particulière. Le rendu total est très esthétique. C’était important pour toi, de créer un univers complet ?

J’étais chef de projet application mobile auparavant et j’étais amenée à m’occuper de tout l’aspect du projet, alors j’ai dû mettre mes mains dans le cambouis assez souvent. Tu apprends à utiliser Photoshop, à coder un site Web, à faire un peu de vidéo. Je me suis retrouvée avec toutes ces compétences-là vu que je suis assez débrouillarde. Comme je n’ai pas forcément le budget pour payer une vraie équipe, du coup, je me suis retrouvée à tout faire moi-même et, pour l’instant, ça se passe plutôt bien.

  • Justement, est-ce que tu t’occupes seule de toute la création ?

La typographie, c’est moi qui l’ai fabriquée. Les costumes, c’est moi qui les dessine. Et je travaille avec des gens qui sont capables de travailler à partir de mes croquis. Je suis tombée sur une personne très compétente ici, à Roubaix, et maintenant que je suis en Angleterre, je bosse aussi avec quelqu’un là bas. Généralement, ce sont beaucoup de rencontres, des connexions qui se font assez naturellement, des gens qui viennent se greffer au projet. Pour la vidéo, la plupart du temps, l’artiste commence par écrire une sorte de pitch : il réfléchit aux couleurs, aux textures et je suis habituée à travailler comme ça, à mettre mes idées sur papier. Quand tu rencontres quelqu’un qui est prêt à t’aider, à bosser sur ta vidéo à partir de tes idées, tu travailles avec lui : c’est un moment d’échange et de collaboration. Après, sur la partie vidéo, j’ai justement décidé de tout prendre en charge moi-même désormais. J’ai rencontré des gens qui m’ont poussée dans l’idée de diriger moi-même mes vidéos et, effectivement, je n’ai pas que des influences musicales, j’ai également beaucoup d’influences liées au cinéma. J’ai toujours aimé le cinéma indépendant, je suis une vraie fan, j’y vais très très souvent. Je n’avais jamais pensé à réaliser moi-même, mais j’ai eu une discussion avec quelqu’un qui m’a dit : « Mais pourquoi tu fais pas ? Pourquoi tu ne fais pas toi même ? T’as tout. Dis-moi si tu veux de l’aide. Je t’aide à monter un budget et vas-y moi ça m’intéresse. » C’est quelqu’un qui dirige ses propres films et qui a une boîte de production en Pologne et en Islande. Donc, pour mon quatrième single qui s’appelle « Love » et qui sortira à la fin de l’année, j’ai écrit tout un scénario seconde par seconde avec tout ce que je voudrais faire apparaître. Je vais diriger et réaliser moi-même mais, maintenant, j’attends de trouver le budget nécessaire. On a déjà les dates, les équipes de production en Pologne. C’est assez délicat, car il y aura des animaux vivants, des rapaces, des serpents, donc ça fait appel à des compagnies spéciales. C’est difficile, car ça prend du temps ; c’est un travail de fourmi mais j’en ai envie pour compléter le tableau. Me dire que je ne fais pas que la musique : je fais aussi tout ce qui m’entoure, tout l’extérieur vient de moi. C’est vraiment un aspect que j’ai envie de développer, pour voir ce que ça donne.

  • D’où te viennent toutes ces idées ? Où trouves-tu l’inspiration ?

J’essaie de lire autant que je peux des bouquins, je n’ai pas de télé chez moi, par contre j’ai un vidéoprojecteur et je regarde beaucoup de films. Je suis partie à la mer, car la nature m’inspire beaucoup aussi, j’ai besoin de beaucoup d’espace, de respirer et de nouvelles personnes. La connexion humaine, je crois vraiment en ça et je trouve que, quand tu te lances dans l’aventure, tu sors de ta zone de confort et tu rencontres des gens géniaux. Après, comme j’ai déjà pu le dire, j’aime beaucoup la philosophie. Je ne suis pas trop fan de ce côté hyper futuriste. J’aime bien revenir aux choses, à l’époque médiévale où il y a beaucoup de détails, des textures, de belles choses partout, que ce soit dans le mobilier, la lumière, les vêtements. C’est pour cela que ça se reflète un peu dans mon univers : je mets des grosses fraises, des longues robes. Les textures m’inspirent et, en même temps, j’aime bien la mode. J’ai des designers qui m’inspirent beaucoup : Elie Saab, qui travaille la dentelle, les voiles, le noir, le rose, des couleurs très féminines ; Yohji Yamamoto aussi, qui travaille les formes gigantesques dans le noir.

  • Un peu comme une conséquence de tout ce travail, je trouve qu’il y a quelque chose de très visuel dans tes morceaux. Comment peux-tu expliquer ce phénomène ?

C’est quelque chose qui m’aide et qui me plaît : me dire que je construis une vision, comme une histoire. J’essaie de faire un peu comme de la poésie, un vers : les mots doivent être cohérents, je ne les utilise pas au hasard. Les textes ne sont pas très longs et, souvent, je me concentre sur un lexique de vocabulaire : un mot va en chercher un autre et j’essaie de créer des images. De fil en aiguille, l’image grandit et grandit encore sans sortir de sa bulle, et c’est un peu comme des associations d’idées. Je le fais tout le temps : trouver un thème et coudre autour. Il doit y avoir un lien entre les choses : le mot suivant doit avoir un sens. Et cela crée une image, une vision imagée.

  • Les instrumentations de tes morceaux sont très travaillées et, pourtant, tu as fait le choix de proposer des concerts a capella en juin dernier. Pourquoi cette démarche ?

Tout s’est fait hyper naturellement. Dans les morceaux composés, il y a énormément de voix, qui est toujours la mienne mais superposée et, en fait, je n’arrive pas à tout chanter seule. Je m’étais toujours dit que j’allais avoir besoin de gens avec moi sur scène. Au départ, on n’a pas forcément pu engager des gens et je n’avais pas les personnes autour de moi prêtes à faire ce genre de choses. Je faisais tout toute seule et donc il y a certaines parties, surtout les refrains, où je ne pouvais pas tout chanter. Un jour, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a proposé de m’accompagner sur scène et il m’a dit : « Je vais amener un copain et sa sœur. Tu vas voir, ils sont géniaux. » On s’est vus pendant une demi-journée et on a commencé à réfléchir à la manière dont ils allaient s’intégrer au show. Le soir, quand j’ai réécouté ce qu’on avait fait a capella pour tester les morceaux, je me suis dit que c’était génial. En moins de trois semaines, on avait recomposé l’album. Ils devaient juste venir avec moi sur scène mais, finalement, c’est tellement joli que j’ai décidé d’en faire une version seule. Comme cela fait un an que l’album est sorti, le label a décidé de le rééditer en version deluxe avec les morceaux a capella. La sortie est prévue pour le 10 novembre. Pour la scène, il fallait voir ce que ça allait donner. On a trouvé une date, deux dates, trois, et voilà. J’espère que ça va continuer de tourner. C’est hyper dur, car on ne peut se cacher derrière rien du tout et c’est très technique. On a trouvé ça vraiment bizarre et, de ce fait, on avait proposé au Palais des Beaux Arts de Lille de faire un show au mois de juin dans la galerie des statues. On a filmé le show et on va sortir une vidéo live. Je suis arrivée à un stade où il me manque une vraie scénographie. J’ai rencontré par hasard un metteur en scène de théâtre qui m’a proposé un coup de main. On a bossé les deux dernières semaines sur un travail de scénographie pour proposer un spectacle avec un décor : une cage à oiseau géante, une boule, tout un jeu de lumières qui met en valeur nos instruments. On va travailler les déplacements. Il n’y aura plus de découpages en morceaux, il y aura une histoire et on retrouvera l’aspect vidéo avec un écran en forme de lune. J’aime bien le fait que le show prenne la direction du théâtre, ça ne devient pas une pièce mais ce n’est pas non plus un concert. On parle aussi d’une vraie production pour partir en tournée et faire découvrir le show à sa vraie valeur. On participe au MaMA Festival à Paris en octobre et aux Transmusicales de Rennes en décembre. On va même se produire au SXSW d’Austin (USA) en mars 2018.

crédit : Daisy Emily Warne
  • Ton premier album s’intitule « A m o r F a t i », un titre qui renforce encore le caractère mystérieux de ton projet. Peux-tu nous en dire un peu plus sur le choix de ce titre et sa signification ?

Cela fait quelques années que je me suis intéressée à la philosophie et c’est un univers qui me fascine. J’ai découvert plein de philosophes hyper intéressants, notamment Nietzsche. La volonté de puissance, l’ « Amor Fati » (« l’amour du destin » en latin, NDLR) est une notion fascinante. C’est ce qui m’a donné la force de poursuivre, de prendre des risques. Tout ce que j’ai fait, ce sont énormément de risques : contacter les gens, partir à Londres. Je viens de la cambrousse, je ne connaissais personne, je n’étais jamais allée en Angleterre. J’avais fait des études d’anglais, mais c’est différent quand tu y es et que tu dois négocier un disque. Jamais je ne me suis posé la question : je me suis dit « Tu fonces, tu fonces, tu fonces ». C’est cela, la volonté de puissance : sortir de sa zone de confort et continuer sur le chemin qui t’attire, être la meilleure version de toi-même et ne pas être bloquée par des sentiments négatifs, la peur, l’angoisse. Tout se passe bien si tu crois en toi-même et que tu suis l’énergie positive, cette volonté de puissance qui te force à aller vers les choses. J’ai fait tout le projet comme ça. Les gens disent que c’est du culot, mais je pense que c’est une attraction. J’essaie de ne pas trop réfléchir et j’y vais.

  • Du coup, ce titre, c’est un clin d’œil à la genèse de ton premier album ?

Carrément !

  • Tu m’as dit que tu aimais beaucoup la nature et les grands espaces ; et il y a, à ce propos, quelque chose de minéral dans tes compositions, de primitif même. Comment l’expliquer ?

J’enregistre des sons autour de moi, 50% des sons sont faits à partir de ma voix. La base est toujours humaine, naturelle et minérale. Après, j’aime bien la méditation : je crois aux pierres, aux minéraux, j’adore les histoires scientifiques, l’astronomie, la nature, la forêt. Je viens du sud de l’Avesnois, c’est en plein milieu d’une grande forêt. J’ai toujours eu l’habitude d’aller me promener et de cueillir des champignons avec mon père, aller à la pêche à 3h du matin. C’est une sorte de communion avec la nature. Le corps est aussi un instrument incroyable, tout est lié : je crois en l’énergie de la terre. Je pense que ça se ressent dans ce que je produis. Le choix des mots est aussi important : c’est très organique, comme procédé. Il y a un caractère symbolique : cela ne ferait pas de sens d’utiliser une expression. S’il y a un mot important, c’est un mot que tu retiens, un mot fort.

  • C’est pour cela que tous les titres d’ « A m o r F a t i » sont un mot unique ?

Oui, c’est hyper complexe autour du procédé, mais ça fait grandir la chanson. C’est ça qui crée l’imagerie : tu fais un choix, c’est un symbole. Il faut prendre le temps de poser les choses et de trouver les mots justes, de décortiquer un sujet et d’essayer d’en faire une belle boule, prendre la quintessence. Ça apporte une compréhension claire et limpide des choses. Einstein disait : « Si vous ne pouvez expliquer quelque chose simplement, c’est que vous ne l’avez pas bien compris. »

crédit : Daisy Emily Warne

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