[Live] Crossroads Festival 2017, jour 2

Seconde journée du Crossroads Festival avec pas moins de douze concerts ayant le mérite d’explorer tous les styles musicaux, voire de les mélanger dans une cohérence en apparence peu évidente, mais qui s’impose rapidement comme longuement mûrie et méditée. Visite guidée de ces voyages musicaux, entre nouveaux continents, vagues brillantes et purificatrices et courants plus que mouvementés !

The Lumberjack Feedback par David Tabary 600x400
The Lumberjack Feedback © David Tabary

Pénétrer dans l’univers de Sarasara sans y avoir été préparé ressemble avant tout à une formidable expérience sensorielle. La jeune artiste, accompagnée de trois hommes aux chœurs et d’un musicien s’amusant à sampler sa voix en pleine interprétation, invite à parcourir les continents, un à un, tout en brouillant les frontières. À tel point qu’il ne s’agit plus de contempler une scène, mais plutôt d’assister à une cérémonie chamanique d’une beauté sidérante. L’interprétation, toute en sobriété, se suffit largement à elle-même, demandant au public autant de concentration que de respect. Rythmes africains souples et lents, quatuors vocaux qui sont autant un souffle qu’une prière ; Sarasara prouve qu’il suffit parfois de peu pour inviter à l’errance. Et l’on n’oubliera pas de sitôt la prestation en solo de cette magnifique artiste, seule assise face à une sculpture étrange lui permettant, au moyen de fils très fins, de modeler son timbre à sa guise.

Discrète et évanescente, Eleanor Shine débute son set dans la pénombre, seule à la voix et au violon et, plus tard, au psaltérion. Si le recueillement devait se trouver un équivalent musical, ce serait sans aucun doute au sein des arabesques vocales et instrumentales de l’artiste, construisant ses pistes comme autant de chemins de traverse réservant leurs surprises au fil d’une distorsion, d’une impulsion ou d’une pause. Les boucles mélodiques s’enchevêtrent, structurant des évasions vocales qui sont autant de bribes de phrases, de mystères et de révélations. Créature à la fois sirène et conscience, Eleanor Shine pourrait presque échapper au contrôle de sa maîtresse harmonique, voguant seule au gré des courants et des coups de cœur. S’égarer avec elle est un pur moment de contemplation et d’extase, donnant cette sensation de trouver en notre for intérieur des forces insoupçonnées qu’elle nous révèle et nous convie à apprivoiser. Merveilleux et hypnotique.

On attendait énormément de Hydrogen Sea, notamment après notre discussion en leur compagnie il y a quelques jours. Batterie, machines et voix enchaînent sans temps mort alors que les dernières notes d’Eleanor Shine se sont à peine éteintes, et l’on comprend d’ores et déjà que le trio présent ce soir démontre une maîtrise imparable, tant au niveau des atmosphères que de l’exécution, une passion infaillible n’étant jamais due au hasard. Les Bruxellois vivent leurs chansons lorsqu’ils foulent la scène, n’ayant besoin à aucun moment d’artifices ni d’éclairages qui ne pourraient qu’amoindrir leur charisme naturel. Mélancolique et douce, l’électro pop de Hydrogen Sea se boit jusqu’à la lie, entre murmures et implosions, à travers un dialogue constant entre les interprètes. Une démonstration angélique et surnaturelle, parfaite et enivrante. On attend avec encore plus d’impatience de découvrir, dans les mois à venir, le projet « Automata » sur lequel ils travaillent actuellement ; patience…

Dans un registre beaucoup plus smooth et jazz, les Cantiliens de Kimberose ferment les rideaux de velours d’un art auquel ils s’adonnent avec autant de passion que de savoir-faire. Bercé par les courants enfumés de lieux secrets et propices à la confession, le quintet, transcendé par la voix de Kimberly, s’accorde une liberté toujours juste dans ses vagues où celle-ci se fait discrète, offrant à chaque membre la place indispensable qui lui est due. Une sensualité vibrante, flirtant parfois avec la soul et le blues, la nostalgie et le besoin insatiable de faire du texte amoureux celui de toutes les vérités que les mots seuls ne peuvent révéler. Cinématographique et vivante, la musique de Kimberose est une caresse sensuelle et désirable sur nos peaux nues. Un breuvage savoureux et aux effets secondaires imparables.

À la seule lumière de son visage et alors que se profile un concert qui surpassera ses promesses, la formidable SÔNGE apparaît, figure iconique par excellence. « I Come From Pain », intense et poignant, introduit un set placé sous le signe de la confidence et de la sagesse d’une créatrice n’aimant décidément pas se sentir enfermée dans des genres. Sa voix, habitée, affirmée et aiguisée, la rend aussi éblouissante que le spectre de nos visions oniriques les plus trépidantes. Une déesse, culturellement et spirituellement, dont seuls les mouvements du corps et les expressions du visage suffisent à nous faire sourire et nous délecter de ce qui restera l’une des performances les plus originales et intemporelles du festival. En français ou en anglais, SÔNGE danse, sourit, s’incline et recharge nos batteries émotionnelles pour un long moment. Elle nous donnera même, alors qu’elle se déplacera vers une seconde platine sur l’un des côtés de la scène, un instant cristallin et d’une puissance vocale et atmosphérique qui nous bouleversera longtemps encore après son écoute ; ou encore, sur la reprise finale de « The Hills » de The Weeknd au likembé, d’une intelligence et d’une plénitude rares. Si jeune et déjà incontournable ; une créatrice troublante et complète, qu’on ne cessera pas de soutenir.

Amis headbangers, sortez vos nuques pour le couronnement suprême de Radical Suckers ! Ce qui était annoncé comme un trio punk s’avère rapidement être bien plus, passant le mur du son dès les premières secondes – et larsens – faisant bouillir le cérumen et rendant cardiaque même le plus sain des sportifs. Les fréquences basses et rugueuses se déchaînent dans un maelström jamais lassant mais, à l’opposé, irritant nos chairs avant de mieux nous ouvrir le crâne, lentement, consciencieusement. « La transition la plus osée d’un festival » après SÔNGE, comme ils le relèvent eux-mêmes lors des prémisses d’une nouvelle fulgurance. De quoi réconcilier les amateurs de bruit orchestré de main de maître et ceux, plus en retrait – mais pas longtemps – d’extraits minéraux et chimiques sonores à couper le souffle. Quelques degrés supplémentaires ? Une fournaise volcanique, plutôt !

Autant l’admettre de but en blanc : un groupe de rock avec deux batteurs a toujours eu le don de rendre le projet immédiatement sympathique pour l’auteur de ces lignes. Et, concernant The Lumberjack Feedback, la symbiose avec ces riffs d’une force infernale, ces rythmiques au cordeau faisant de l’œil au doom et au post-metal sans jamais s’y enfoncer, vaut tous les concerts instrumentaux sauvages qui les ont précédés sur les scènes hexagonales, voire les dépasse. Car, ici, l’uppercut, au lieu de traumatiser, nous plonge dans un état second, dans un coma où macrocosme orageux et microcosme viral se disputent leur influence sur nos esprits et nos neurones. Les guitares pleurent autant qu’elles hurlent, la basse enrobe la performance d’un cocon protecteur et ample, alors que les percussions exposent à nos yeux les aveuglants impacts de météorites ravageuses, notamment lors un solo tempétueux et épique en diable. Alors, oui, la distorsion peut faire vibrer de plaisir et amener les larmes aux yeux ; la preuve en a été faite ce soir, lors d’un inoubliable déchaînement de sentiments extrêmes et cathartiques, notamment dans un final à réveiller les morts entre larsens, coups de poing sur les percus et hurlements de l’un des frappeurs dans le micro de sa cymbale. Un avenir s’est matérialisé devant nous, et il a pour nom The Lumberjack Feedback. Vous voilà prévenus…

Déjanté, extraterrestre, sismique, fou, frénétique, insensé et accrocheur : en résumé, voilà ce que les spectateurs se sont pris en pleine figure à l’arrivée de Cayman Kings. Chemises rétro identiques, postures qui nous font traverser les années pour replonger dans la révolte britannique de la fin des années 70 ; ou, en bref, le flower power au service de la décadence, mais insidieusement et avec une nonchalance à laquelle il ne faut pourtant pas se fier. Car la sueur, la revendication d’une liberté musicale à faire pâlir nos ancêtres s’exposent sans pudeur devant nos yeux et nous font carrément regretter de ne pas être sur les planches avec le quintet, histoire de vivre l’événement de l’intérieur. Un rock racé, piquant sans irriter et fourmillant de mille et une saveurs douces-amères, pour un show à nu et à vif. Et pour finir en totale immersion, quoi de mieux que de lâcher les fauves dans l’arène, au milieu de spectateurs abasourdis et conquis, ou de libérer le claviériste pour lui faire rejoindre, penché et en transe sur ses touches, le centre de la scène ? On en reprend dès que possible, et sans ordonnance !

Basses profondes, projections apaisées et glitches accompagnent la conquête lunaire entreprise par Monolithe Noir dès les premiers échos de sa présence. Une conquête qui ne ressemble jamais à une invasion, car mêlant des pulsations spontanées et naturelles aux artifices pénétrants d’une électro habile et semblant avoir une vie propre sous les doigts de notre laborantin. Cardiaque, pulmonaire, la photosynthèse artificielle de Monolithe Noir perce, greffe, unit les substances informatiques et naturelles dans les serres expérimentales enlaçant les cellules actives de chaque entité. Rendre la musique artificielle aussi spontanée et, disons-le clairement, pulsionnelle et frémissante, relève du génie pur ; l’humain et la machine dans un corps-à-corps tumultueux et féerique. L’impossible, parfois, devient concrètement notre seul salut ; et qui s’en plaindra ? Une plongée froide et paralysante dans les gouffres phosphorescents et abyssaux de nos craintes du modernisme, mais cédant la place à une émergence de continents nouveaux, vierges et purifiés, dans une fusion volcanique éruptive et brûlante.

Cinq hommes, en demi-cercle, devant leurs pads. Des sons obscurs, graves, puis un groove inattendu bientôt porté par des cuivres sortis de nulle part ; toute l’image racée et inédite de Dynamic Blockbuster réside dans ces constants effets de surprises, qu’ils soient instrumentaux, vocaux et sensuels. Rencontre impromptue de la soul et des machines, avec un supplément d’âme ponctué d’échanges, de dialogues entre les membres du quintet. Du jamais vu, chaleureux et illimité dans ses phrases mélodiques progressives et excitantes. Un brass band au pays du beat, du hip-hop et de la moiteur de villes aux climats océaniques et exotiques, qui donne envie de boire des cocktails tout en fréquentant des night-clubs où tout est permis.

Quelque chose est sur le point de se produire. Un événement encore inconnu mais qui, on le comprend très vite, va prendre des allures de dancefloor atmosphérique dont l’apparente continuité linéaire sera pourtant ponctuée de sursauts, comme en témoignent les deux pads de percussions situés à la droite du musicien. La salle sent monter la température au fil de rythmes implacables et parfois tribaux, évitant de tomber dans le piège de la consensualité technoïde. Car AZUR installe son climat, scrupuleusement et avec une accroche qui fera réagir même les plus réfractaires à ce genre de sonorités. Effets et boucles font fourmiller nos membres, nous lançant à corps perdu dans des déhanchements incontrôlables. Robotique sans pour autant être rébarbatif, le set est une secousse sismique qui nous fait perdre la notion de l’espace et du temps. Seule compte la transcendance, ici parfaite et à son paroxysme. Troublant et énergisant.

Ultime coup d’éclat de cette journée, le duo lillois You Man prend les commandes pour un set d’une heure, pendant lequel leurs talents de composition et de distillation d’ambiances feront des miracles. Cassant les rythmes, défrichant des terres électro qui en avaient bien besoin et diffusant les images d’un big bang visuel en adéquation totale avec leur expression artistique, les deux savants pas si fous et d’une impressionnante lucidité transforment les impulsions électriques en graines organiques faisant germer les fondations de jours meilleurs. Mixer est une chose ; comprendre et aller au-delà des limites est un don que peu peuvent revendiquer, mais dont You Man connaît tous les secrets et les techniques. Intelligence, puissance synthétique et sensibilité ; une recette dont ils demeureront, et pour longtemps, les seuls et uniques maîtres.


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Raphael

En quête constante de découvertes, de surprises et d’artistes passionnés et passionnants.

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