[Flash #32] Lucy Rose, Sarah Davachi, Ladylike Lily, Kate Tempest et AURUS

Les invités conviés à ce 32e Flash s’unissent autour d’une seule et même intention : bouleverser les idées reçues et offrir au spectateur et à l’auditeur leur conception de l’homme, de ses déviances, de ses sentiments et de ses infinies possibilités. En cinq chapitres distincts mais complémentaires, chronique d’un éveil artistique et psychique que l’on ne s’attendait pas à accueillir avec autant de bienveillance que de surprise…

[LP] Lucy Rose – No Words Left

22 mars 2019 (Arts & Crafts Productions Inc.)

Il y a un peu moins de deux ans, Lucy Rose nous avait tout simplement envoûtés à travers son subtil et versatile « Something’s Changing », petite merveille folk surprenante et à l’activité intellectuelle et émotionnelle débordante. Prenant le contrepied de ces fouilles archéologiques de la mélodie, l’artiste anglaise choisit chaque mot, chaque harmonie de piano ou de guitare qui ornera le dépouillement volontaire du déstabilisant « No Words Left ». Sous l’effet d’un vent contraire que personne n’aurait pu soupçonner, elle réduit considérablement ses ambitions, mais les dépasse malgré tout grâce à un sens inné de l’écriture, un enchaînement d’atmosphères spectrales et luminescentes, d’instants de grâce et de secondes plus réservées. Le disque, dont les paroles préfèrent se taire afin de la laisser respirer, va droit à l’essentiel : une narration des états d’errance de la psyché, des retours de flammes qui aveuglent sa conceptrice avant de mieux laisser ses idées jaillir en geysers inattendus. Un calme et un charme à taille humaine, portrait d’une femme ayant autant de craintes que de désirs face à sa liberté assumée.


[LP] Sarah Davachi – Pale Bloom

21 juin 2019 (W.25TH / Superior Viaduct)

Il est difficile de résumer les intentions de Sarah Davachi à la seule écoute de ce calme et faussement serein « Pale Bloom ». Bercée par les mouvements quasiment vocaux de son piano, la compositrice prend le temps d’installer une parole mélodique, des bribes de conversations glanées au fil des touches noires et blanches. Puis, l’atmosphère change, accueillant ici des pistes inversées (« Perfumes I »), là des chœurs sépulcraux et célestes (« Perfumes II »). Les senteurs distillées par l’opus semblent s’envoler, portées par un vent tour-à-tour accueillant et spectral. Dans sa troisième complainte, « Perfumes III », « Pale Bloom » regarde l’âme défunte partir, observant depuis les limbes celles et ceux qu’elle laisse derrière elle. Une impression, un tableau que prolonge la montée de cordes de « If It Pleased Me To Appear To You Wrapped In This Drapery », alors que l’auditeur découvre une page inexplorée de l’écriture de Sarah Davachi. Prenant le contrepied de ses précédentes expérimentations, elle se risque à l’élaboration d’un canevas harmonique d’une vingtaine de minutes, bande originale d’un rêve à la fois confidentiel et universel. Expérience du deuil et de la tragédie, l’œuvre se ressent avant même de s’écouter. Et nous bouleverse par son honnêteté, sa justesse et ses sublimes monologues intimes.


[Clip] Ladylike Lily – Les violets

Au premier abord, le discours sous-jacent de « Les violets » peut paraître simple, voire innocent. Mais plus le court-métrage et la chanson avancent, plus le sentiment de beauté et de pureté amoureuses gâchées par l’intolérance et le rejet nous saisissent et nous révoltent. « Les violets » est un conte tant métaphorique que cruel du rejet, d’une forme de mixité qu’il fait bon critiquer à une époque où tout fait peur. Ladylike Lily décrit cette passion franchissant les frontières, cette union universelle de deux corps que tout oppose, selon les on-dit. La mise en scène et les animations d’Orianne Marsilli amplifient les sensations des voix enfantines transmises par la musique de la compositrice et chanteuse ; les enfants d’un silence imposé sont nos générations futures, sans clivages ni morales tendancieuses et hypocrites. Le noir et blanc central du clip nous marque, intensément, alors que le feu et l’eau, sources de vie ultimes, doivent être soutenues par chacun. Le rouge et le bleu, ces couleurs dont la prédominance prouve l’inévitable rencontre, la glace et la lave, le sang et les veines, transmettent, par le prisme de « Les violets », la conjonction des cultures et des sentiments. À nous de libérer ces âmes meurtries et de défendre, en prolongeant la magie de ce formidable film, notre propre humanité.


[LP] Kate Tempest – The Book of Traps and Lessons

14 juin 2019 (American Recordings / Republic Records)

En marge volontaire de la culture musicale actuelle, Kate Tempest est parvenue à se tailler une solide réputation de poétesse et d’oratrice incomparable du XXIe siècle. Ni ses interventions télévisées, radiophoniques ou théâtrales, ni ses concerts ne ressemblent à quoi que ce soit de connu, et pour cause ; l’artiste anglaise fait de la prose son cheval de bataille, le reflet de sa fragilité et d’une timidité maladive qu’elle est parvenue, courageusement, à dompter. Avec « The Book of Traps and Lessons », elle accompagne encore plus loin son écriture, l’ornant d’instrumentaux intimistes et minimalistes, souvent teintées de discrets apparats électroniques, mais dialoguant pourtant avec sa plume, dans une cohérence aussi mélancolique que puissante. Sans jamais élever la voix, elle s’adresse à l’assemblée des âmes perdues, les encourage en narrant leurs jours de galères, leurs amours avortées, leurs souffrances quotidiennes, leurs esclavages politiques et sociaux. Des pièges à éviter, des leçons à tirer ; le livre que Kate Tempest écrit depuis plusieurs années ne cesse de s’étoffer, chapitre après chapitre, portant en ses feuillets l’infinie émergence de la déesse humaniste qu’elle refuse d’être, mais qu’elle représente pour chacun d’entre nous.


[Clip] AURUS – MOMENTUM

La naissance d’une nouvelle espèce comme vous ne l’avez jamais vue. Issue de l’alliance de l’organique et de l’informatique, la créature qui prend forme sous nos yeux, tandis que « MOMENTUM » dévoile la terre nourricière invoquant les esprits de temps immémoriaux, hurle, essaie de faire entendre sa voix dès lors qu’elle se met en mouvement. La chorégraphie, essentielle, s’allie à un rythme visuel hors du commun, à une évocation entre ombre et lumière de l’évolution humaine, de ses travers, de son dialogue constant avec la planète qu’elle s’obstine à détruire. Le clip de l’insatiable Bastien Picot, de retour sous le nom d’AURUS, nous met dans la position de scientifiques dépassés par leurs propres manipulations génétiques. Reprenant ses droits, la création s’adresse directement à notre subconscient à travers la voix de l’artiste, son chant s’accompagnant de pulsions ethniques à haut pouvoir spirituel. La mutation devient révélation, tandis que les mains et les visages, les formes et les matières dépassent le simple cadre de l’écran. « MOMENTUM » entame sa lente et inexorable contamination de nos cerveaux et de nos muscles, nous rendant ainsi témoins de notre propre condition d’animaux passifs et résignés.

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