[Flash #41] Lombre, Un Amour Suprême, Bleu Russe, Viktor & The Haters et KKC Orchestra

Si le rap est l’art de mettre des mots en musique et en rythme alors, effectivement, de nombreux artistes actuels peuvent être assimilés au rap. À l’inverse si le rap est envisagé comme une expression singulière, codifiée et d’une certaine manière autonome par rapport aux grandes composantes des musiques populaires, alors beaucoup évoluent foncièrement sur le terrain de la chanson, de la variété et de la pop, n’empruntant que des bribes de cette foisonnante pratique virtuose, organique et inventive. Difficile d’être définitif et autoritaire en 2020, sur un sujet aussi propice à la controverse et à la subjectivité, le plus intéressant étant peut-être de pénétrer les univers d’artistes aussi différents que le rappeur ultra-créatif et surréaliste Sameer Ahmad ou le bouillonnant KKC Orchestra, gang hip-hop généreux, fédérateur et militant. Concrètement, ce nouveau flash est l’occasion de mettre en lumière des musiciens dont le principal point commun est cette capacité à s’affranchir des codes et de la norme, pour mieux s’inventer et se réinventer au contact de la langue, du son et de la poésie.

[Clip] Un Amour Suprême – Mèche Courte I

Déjà à l’origine de l’un des albums les plus créatifs du rap français en 2019, Sameer Ahmad est de retour pour prolonger son concept activé en 2017, Un Amour Suprême, regroupant ses doubles fantasmés Ezekiel et Jovontae. Si le Montpelliérain se situe dans une filiation d’esprit et d’ego-trip avec des figures du rap américain, il développe aussi régulièrement un de ses thèmes de prédilection celui du déterminisme ou, posé autrement, la question de l’identité. Est-ce que notre nom, notre genre, notre histoire, notre condition sociale et cetera forment une boîte dans laquelle nous sommes à jamais prisonniers ou, au contraire, un espace où tout est possible ? À travers Un Amour Suprême, Sameer Ahmad développe d’ailleurs le syndrome des alias si chers à une figure aussi mythique que le rappeur anglais MF Doom. Sur ce premier titre « Mèche Courte I », sous l’influence schizophrène de son autre moi, Ezekiel, il déclame avec brio un manifeste pour sa liberté d’être et de créer. Le rappeur fascine toujours autant par son sens de la formule, à travers cette manière extrêmement fluide et poétique de détourner le sens premier des mots. Sans peur et sans reproche, il dégaine la parabole, il oppose l’oxymore. Véritable maître de la punchline, il aligne les jeux de mots dans un rythme effréné qui tranche avec son flow nonchalant et chamanique, plaqué sur cette instru minimale, à la force évocatrice détonante. Le côté sombre et anonyme de la mise en scène renforce particulièrement cette sensation de dialogue intérieur. Plus largement, ce clip est l’occasion de mettre en avant l’écosystème artistique sur lequel ce créateur se repose et dans laquelle il trouve les ressources pour développer la globalité multimédia de son œuvre indépendante, poétique et surréaliste. En premier lieu, le graphiste Hector de la Vallée qui retranscrit avec tant de justesse et de malice l’univers du rappeur. Mais aussi, la production musicale du beatmaker Pumashan, et plus largement de la nébuleuse du beat et du sample, The Beat Maker Society.

« Ezekiel (EP) » d’Un Amour Suprême est disponible depuis le 15 mai 2020 chez Bad Cop Bad Cop.


[Clip] Lombre – La Lumière du Noir

Le poète slammeur, Lombre aura déjà marqué ce début d’année avec un titre fulgurant, élégant et impressionnant « Quand la ville s’endort ». Doté d’un charisme hors du commun et animé par un sens de la narration extrêmement fluide, il est assurément l’une des grandes promesses de cette année 2020. Nous ne lui ferons pas l’affront de le comparer au groupe Fauve, car pour le coup, même si ses mots trouveront à coups sûrs un véritable écho auprès de la jeunesse, au moins lui ne parle qu’en son propre nom, et se sert admirablement bien de son propre vécu pour faire émerger le poétique. Bien plus proche d’un Gaël Faye, voire du groupe Odezenne, son ego trip à lui est celui d’un utopiste solitaire, parfois rejoint par le spleen, mais jamais par le désespoir, toujours exalté par ses propres sentiments qu’ils soient amoureux, philosophiques… Sur ce deuxième extrait, il écrit un nouveau chapitre de sa démarche introspective, au contact de l’œuvre magnétique de Pierre Soulages. Le ton est actif, volontaire, combattif. Sur un rythme électro midtempo aux effluves organiques, il décrit les méandres de sa mélancolie et isole cette capacité à aller chercher au cœur du noir cette lumière, cette soif de vie. Le parallèle avec la puissance hors-norme du travail du peintre et sculpteur de l’outrenoir – un des artistes actuels les plus importants du monde – aurait pu être le lieu d’une certaine mégalomanie. À l’inverse, en tant qu’aveyronnais, nous pouvons largement imaginer ô combien cette figure locale et emblématique est une inspiration immense pour Lombre. Les mots sont fluides, joueurs, vivants, ils nous emportent dans ce slam du futur, énergique et ambitieux. Donnant son nom à un EP à venir, ce titre souligne une nouvelle fois la force de l’écriture de son auteur, et surtout la vérité de son incarnation musicale libre et mature.

« La Lumière du Noir » de Lombre, sortie le 20 septembre 2020 chez Ulysse Maison d’Artistes.


[Clip] Bleu Russe – Un Rat dans ma gorge

S’il est bien un artiste qui démontre que le rap et le punk sont issus d’un même moule, tant ils partagent, chacun à leur manière, ce refus de l’ordre établi et contrarient les mécanismes habituels de dominations dans le monde de l’art et – plus généralement – dans la société, c’est Bleu Russe alias David Litavicki. Foncièrement et intrinsèquement, cet artisan assume pleinement son approche Do It Yourself, elle est même le moteur de sa musique et de son écriture. En résulte une propension à être en permanence sur le fil de la création, à l’image de sa discographie foisonnante et polymorphe, en solitaire ou de manière plus collective (La Horde, Poupard, Lomostatic…). À l’évidence, le principe des mixtapes est pour lui, le chemin le plus court vers son imaginaire débordant et son envie d’en découdre avec la bien-pensance. « Un rat dans ma gorge » est extrait du deuxième volume de la série « Missives d’amour », dont nous avions salué la puissance créative du 1er volume, à travers une exclusivité sur le clip « L’Orage gronde ». Sur ce nouveau titre frondeur et sauvage, mais pourtant délicieusement planant, Bleu Russe renverse une nouvelle fois les poubelles, pour mieux trouver l’inspiration. Il déverse sa poésie surréaliste et insolente face à la moralité toute puissante, qui s’empresse aujourd’hui de regagner du terrain, « L’avenir, c’est faire avaler de force à une bonne sœur, la pilule du lendemain… ». Dans un clip volontairement cheap, agglomérant les effets visuels des stigmates culturels du numérique (jeux vidéo, streaming, réseaux sociaux…), il dénonce ainsi avec la distance de la métaphore, l’insouciance des mots, la violence et l’absurdité du monde moderne, ce que ne veulent pas montrer les journaux télévisés, cet envers du décor, creuset de la misère, de l’aliénation et de la précarité, qui a tant inspiré et inspirent encore des observateurs irrévérencieux de la modernité comme Crumb, Ellroy, Fabcaro ou David Snug. À tous ceux qui sombrent dans des élans misérabilistes, cachant les sombres recoins d’un regard condescendant sur les « pauvres », il oppose sa généreuse plume et son irrévérence communicative dans un morceau haletant, urgent et viscéralement intelligent.

« Missives d’Amour vol. 2 » de Bleu Russe est disponible depuis le 13 mai 2020.


[Clip] KKC ORCHESTRA – Le Match

Le gang KKC Orchestra est de retour, avec toujours autant de vitalité et d’esprit. Nous les avions découverts délicieux conteurs d’histoires, habiles militants d’un humanisme conscient et concret sur leur dernier album « Artisan » sorti en 2018, avec des titres aussi forts que « Brasier », « Fleur au fusil ». Parfois bien plus fusion au sens mélangé du terme que purement rap, quelque part entre Hocus Pocus, Java et Smokey Joe & The Kid, les quatre complices se jouent des excès mégalomanes de l’ego-trip sur un nouvel EP avec poésie et décalage. Fort logiquement, le titre « Le Match » (qui donne son nom à cet EP) résume l’esprit de format court, cette façon de combattre ses propres limites personnelles pour avancer, évoluer, progresser, et surtout agir plutôt de sombrer dans l’immobilisme gueulard et improductif. Dans leur nouveau clip, la métaphore du boxeur, si utilisée dans le cinéma et la littérature, symbolise ici à la fois l’intensité de la lutte et la vacuité du geste, face à un adversaire qui finalement n’est que nous-même. Reprenant à son compte les valeurs de dépassement de soi et le message émancipateur de la culture hip-hop originelle, le KKC Orchestra lance un appel subtil et positif aux réveils des consciences dans un morceau dynamique et fédérateur dont une mise en scène souligne une nouvelle fois, avec beaucoup de finesse, l’importance des symboles dans leur démarche artistique.

« Le Match » de KKC Orchestra est disponible depuis le 15 mai 2020 chez Ulysse Maison d’Artistes.


[Clip] Viktor & The Haters – Une vie de Loup.

Nouvel extrait du LP, « Blackout (I) » pour Viktor & The Haters avec une lente descente dans le désespoir amoureux, symbolisée par l’ambiance si particulière d’une fête foraine de nuit. Alternant un incessant jeu de cache-cache et de poursuite avec cette jeune femme mystérieuse et des face à face caméra (assez classiques, mais faisant toujours leurs effets !), appuyant le poids des mots et le flow, le rappeur Viktor Coup ?K nous entraine dans un tourbillon des sentiments amers et désabusés de la séparation, de la jalousie. La musique monte progressivement en tension avec pour point de mire un évident dénouement dramatique. L’humeur est, dès le départ, électrique, appuyée par la guitare rageuse de Sir Hill des Hushpuppies. Le rythme développé par Maître Madj (Assassin) cultive son aspect cyclique, mais joue sur des effets d’accélération et de décélération, qui renforce la folie « passagère » de cette déclaration transie, rageuse et vive. Elle est à peine tempérée par les élans pop des chœurs qui illuminent et contrastent la noirceur manifeste du moment. La théâtralité générale du montage vidéo renforce indéniablement l’image ombrageuse que nous pouvions avoir de Viktor Coup ?K. Il s’illustre une nouvelle fois dans une veine rap’n’roll, à proximité de son pote Gérard Baste, et par extension de feu les Svinkels, mais aussi de Senbeï et de Pitchcaps (notamment son EP « Mauvais par nature »).

« Blackout (I) » de Viktor & The Haters est disponible depuis le 6 décembre 2019 chez VLAD et Foudrage.

Partager cet article avec un ami