[Live] L’Ère de Rien 2016, jour 1

Une première soirée placée sous le signe de la diversité et des découvertes ou confirmations ; L’Ère de Rien démontre, pour cette nouvelle et cinquième édition, qu’il devient sans nul doute l’un des festivals les plus attrayants et recommandables du moment. Entre prises de risques et dévotion totale de toute l’équipe chargée de donner vie à cet événement, la programmation de ce cru 2016 étonne et passionne, sans temps mort et avec une générosité incomparable.

LISS © Fred Lombard

Prêts à lancer les hostilités, les Rennais de Born Idiot entrent en scène à travers une introduction instrumentale de toute beauté, entre pop et rock, portée par un clavier dont les mélodies introduisent les élans musicaux qui vont suivre. Le set délivre un délicieux mélange d’influences 70’s bien interprétées et assimilées par le quintet, tout en faisant preuve d’imagination au niveau des arrangements, ceux-ci permettant aux titres de basculer dans des sphères plus barrées, voire psyché. L’ambiance laisse imaginer des histoires d’amour douces-amères, comme si l’atmosphère, qui aurait pu n’être que doucereuse et inoffensive, se paraît d’une ironie musicale plutôt originale dans le genre. Ce qui nous vaut des moments emportés laissant la fougue du groupe éclater au grand jour ; les accords se dénouent et se libèrent pour mieux faire décoller des chansons qui prennent immédiatement une dimension scénique aussi maîtrisée que folle. Tout le secret de Born Idiot réside justement dans cette habileté innée à faire de mouvements originellement apaisés des morceaux de bravoure qui éclatent sans prévenir et s’arrachent littéralement du sol sur lequel ils reposent, notamment à travers un chant d’une douce impertinence. Une belle alchimie qui gagne à parcourir les routes de France pour exploiter toujours plus un potentiel déjà énorme.

On avait découvert Hein Cooper dans un cadre intimiste lors de l’édition 2015 du MaMA, en octobre dernier. Autant dire qu’on était impatient de voir l’Australien exprimer pleinement son art sur une scène plus spacieuse et devant un public nombreux. Et le moins que l’on puisse, c’est que, même seul face à nous, ce musicien exceptionnel occupe tout l’espace qui lui est donné. Venu ainsi défendre son album, « The Art of Escape », tout juste sorti, il attire l’assistance de sa voix si juste et poétique, après quelques mots de français pour se présenter et entamer un set poignant et maîtrisé de bout en bout. Qu’il soit seul à la guitare ou accompagné de boucles rythmiques et autres samples, il dégage toujours ce mélange de fascination et d’addiction lors de sa prestation ; à tel point que l’on ne peut, à aucun moment, décrocher le regard de l’action qui se déroule sous nos yeux. Voix, six cordes et machines se mélangent dans un torrent émotionnel inclassable, quelque part entre folk intérieur et moments d’apothéose harmonique. Car le compositeur, jonglant entre l’intime et l’universel dans ses créations, vit chaque vibration, chaque sentiment, avec une ferveur qui n’appartient définitivement qu’à lui. Une voix d’ange pour une musique entre tourment et libération, sur le fil et sentimentalement puissante. Et, même confronté à une défaillance technique impromptue, il ne perd jamais le fil de ses expérimentations et de ses élans oniriques et superbes. On aimait d’ores et déjà Hein Cooper ; on l’adore maintenant, et de plus en plus au fil de nos rencontres avec lui.

Peu avant 22 heures et dans une ambiance feutrée, le set de C Duncan démarre sous des auspices apaisés, quelque part dans les limbes d’une musique à la fois tendre et attractive. Des instrumentations confortables et doucereuses portées par des chœurs et des nappes de clavier proches du divin ; tout contribue à installer une chaleur tendre et admirable au fil des morceaux. Difficile de définir un style particulier en ce qui concerne les créations de l’Écossais, crooner désespéré à la voix vaporeuse et enrobée de fumée ; on erre ainsi entre pop et mélopées presque blues dans leurs intentions, sans pour autant sombrer un seul instant dans la mièvrerie la plus malvenue. Il y a quelque chose d’idyllique dans ces airs chaloupés, quelque chose de précieux et d’intrigant dans ce chant du désir et de la confession ; autant d’éléments complémentaires qui font de la performance de C Duncan un interlude charnel et sensuel, chose trop rare en concert pour ne pas la savourer à sa juste valeur. Un show avec un cœur gros comme ça, qui s’emballe juste quand il faut avant de mieux rebondir sur les matelas de la délicatesse. Pour profiter au maximum du long chemin que l’on fait aux côtés du musicien, tandis que la nuit tombe et que tous les espoirs d’un moment unique et enjôleur, généreux et naturel, sont permis. La grande classe.

Et afin de mieux se lover dans des coussins mélodiques moelleux et cosy, LISS entre en scène avec conviction et une seule envie ; celle de donner à l’audience son lot nocturne de sensations suaves et langoureuses. Ainsi, le R’n’B mâtiné de soul du quintet nous fait rapidement de l’effet, pour un set sexy en diable et sulfureux. Grâce à une structure rythmique nuancée et déliquescente, le projet délivre ses mots et son flow en toute humilité et dévotion à un genre assez inédit dans une telle configuration festivalière, ce qui amplifie d’autant plus l’impact de titres sur lesquels l’amour et l’harmonie règnent en maîtres. Aussi savoureux que le jus d’un fruit défendu, le show sobre et énergique du groupe fait onduler les corps et hypnotise l’âme d’un public totalement conquis. De telles bonnes surprises se doivent d’être relayées dans de futures programmations, afin d’apporter tendresse et finesse au sein du tumulte. Élégant et raffiné, racé et subtil, le don de soi de LISS donne des frissons et nous réconforte avec des intonations sonores qui semblaient perdues mais ont retrouvé, en l’espace de 45 minutes, leurs lettres de noblesse ; de celles que des prédécesseurs de renom comme UB40 n’auraient pas reniées.

Décor surréaliste pour annoncer la venue de Francis Lung : des lampes anciennes et autres veilleuses sont disposées un peu partout sur scène, sur des meubles d’un autre temps, projetant leurs lumières tamisées sur le décor. Une chambre anonyme qui deviendra bientôt le théâtre de la performance du musicien anglais et de ses acolytes. Ceux-là même qui nous invitent à visiter un monde à part, loin de notre univers et de nos conceptions de la musique. Perdu dans un espace confiné et doux, le groupe dans son entier semble interpréter un ultime spectacle, comme s’il vraiment était le dernier. Au milieu d’accords splendides et de vagues mélodiques sereines, le timbre si particulier de Francis Lung, tour à tour intense et murmuré, comble de mille merveilles les hôtes que nous sommes, conviés à ces minutes aériennes et merveilleuses qui deviennent, sans prévenir, une invitation à la danse et au partage. La magie opère immédiatement, instaurant une présence scénique retenue mais affirmée. Découvrir l’homme dans un tel contexte est comme visiter une pièce plongée dans la pénombre et d’où s’élèvent des chuchotements pénétrants et des sonorités magiques et oniriques. Sans nul doute, la meilleure manière de clore une première soirée à laquelle on pensera très longtemps ; ou, au contraire, d’attendre que le petit matin se lève en compagnie de ce songwriter hors norme et enchanteur, jusqu’à ce qu’un sommeil bienvenu nous gagne et que nos rêves soient baignés d’une multitude d’images colorées et rassurantes.


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