[Live] La Route du Rock 2015, jour 3

Dernier jour au Fort Saint-Père alors que la fatigue commence à se faire sentir : les nuits ont été courtes et les soirées passionnément longues. Pourtant l’envie d’aller au bout du festival, jusqu’au grand final avec les Anglais de Jungle, est bien l’option retenue. Tant pis pour le décalage horaire et les courbatures, on va jusqu’au bout ! Entre consécration scénique, retour dans les années 90’s, indie rock passionné et grande fiesta, notre dernière journée à la Route du Rock aura conclu en apothéose cette 25e édition estivale du festival malouin

Savages © Fred Lombard

Article écrit par Chris Rod, Yann Puron, Sébastien Michaud et Fred Lombard

« My all-time favourite show! Feeling like heaven on ecstasy. » C’est ainsi que Jimmy Whispers résumait sur Instagram son concert sur la Plage de Bon-Secours, dans le cadre de la Route du Rock. Ambiance détendue et soleil tapant sur les coups de 16h, le Chicagoan venu en solo en Europe va nous offrir le moment de poilade générale le plus invraisemblable du festival breton. Déjà bien rincé avant de prendre le micro, le cascadeur-crooner choisira l’option karaoké pour s’accompagner de ses séquences lo-fi pré-enregistrées. Microphone à la main, le câble XLR parfois entouré autour du cou, souvent une canette de bière à la main ou vidée dans ses cheveux (ou sur les spectateurs les plus proches), l’amuseur public du dimanche après-midi ravira les touristes et festivaliers présents en nombre à travers un set totalement décalé et une présence scénique complètement dans le ton de son personnage. En short, en espadrilles et habillé d’un tee-shirt de sa propre fabrication (du nom de son premier album « Summer In Pain »), le songwriter américain – première signature du tout jeune label parisien Field Mates Records -, enchaînera ses singles, dont son hit de circonstance, « Vacation », avec passion sans jamais se prendre au sérieux ni lasser l’auditoire un seul instant. Sautant dans le public, se laissant porter et aduler par ce dernier, et tout autant détesté par le malheureux ingénieur du son dépêché sur l’événement, devant démêler les câbles emmêlés en direct et récupérer le pied de micro jeté dans le sable, Jimmy Whispers va donner son amour (en peine) aux Malouins d’adoption tel un crooner en rédemption. C’est un extraterrestre, un ovni, non c’est bien Jimmy Whispers et nous l’avons déjà adopté !

Le temps de prendre le bus pour rejoindre le Fort Saint-Père, nous arrivons peu avant le concert des Pennsylvaniens de The Districts, jeune quatuor indie-rock ayant tout juste atteint la majorité américaine, proche de la passion déployée par The Walkmen et de Band Of Horses. Chant fougueux et passionné, ponctué de riffs rapides ou aérés et de rythmiques implacables et furieuses, le projet américain impressionne par son aisance à se donner corps et âme à ses pistes : les musiciens ne tiennent pas en place, sautillent, vrillent avec leurs instruments, pour mieux donner du relief, du volume à leur interprétation. Fort, généreux, et sans conteste l’un des jeunes projets épatants de cette 25e édition, The Districts entretient la flamme d’un rock brûlant d’ardeur et de passion. Nous garderons en mémoire la présence incandescente du chanteur Rob Grote, cheveux ondulés trempés et tombants sur le front, déchaîné sur le génial « Long Distance », finissant sa partie dans la fosse comme un animal sauvage, jeté au contact de ses fans, l’agrippant avec une ferveur passionnelle.

Aussi insupportable que charismatique, généreux que maniéré, délicat que fougueux, Father John Misty, sans cesse en mouvement, prend la scène à bras le corps dès le pied posé dessus. Ses ballades country incandescentes sont comme autant de sucreries dégoulinantes de sensualité de bar fumeux du Wisconsin. Un lyrisme hyperbolique, un sens inné du mélodrame, un déhanché sulfureux le rendent attachant et nous empêchent de réprimer un sourire au départ ironique et au final fasciné. On se plaignait hier de la froideur de prestations fades et sans consistance, aujourd’hui on ne peut que reconnaître au love prayer Josh Tillman un investissement total dans ses chroniques sentimentales d’un cœur so sensitive… La fin du set prend même des accents plus sombres et profonds, fiévreux, et on a enfin pu voir le showman du Maryland sortir de ses gonds, s’égosillant, jetant là ses viscères. Il est lui-même, ce gars. C’est tout.

« Nous sommes un groupe qui joue de la musique… » lance on ne peut plus sobrement un des membres de Viet Cong depuis la scène des Remparts. Très attendus suite au succès public et critique de leur premier album, les quatre Canadiens se sont avérés fidèles à ce que l’on pouvait attendre d’eux : surprenants et insaisissables. Un post-punk foutraque, sorte de The Fall sous LSD, naviguant entre longues plages de synthés, délires bruitistes, batteries martiales… Avec un tel concept, pas facile de tenir en haleine un public de festival. Le groupe y parvient pourtant, à l’issue d’un final long comme un jour sans pain, mais proprement apocalyptique, où tout semble tendre vers l’écroulement et l’implosion. Violent. Décadent. Fou. Unique.

Savages

Sébastien : Rarement, dans l’histoire du festival, un groupe aura aussi bien porté son nom. Une sauvagerie contrôlée de A à Z par quatre Anglaises oscillant encore post-punk et rock noisy. Le son est parfait, la basse écrasante et le chant, sublime, 100% Siouxsie. Le public bat de la semelle, serre les mâchoires, rentre dans la transe et capitule vite face à l’incroyable magnétisme dégagé par la chanteuse franco-anglaise Camille Berthomier, portée en triomphe au sein des premiers rangs. Sans doute, pour beaucoup, le meilleur concert du festival…

Yann : C’est la première fois que je peux dire d’un concert qu’il est parfait. Rien ne manquait, rien n’était en trop ni en moins. Les quatre musiciennes sont de grandes professionnelles et l’on voit très bien sur scène qu’elles viennent pour défendre un projet tangible et complètement assumé. Le tout est souligné par la prestation théâtrale et communicative de la chanteuse Jehnny Beth (alias la Poitevine Camille Berthomier).

Fred : Avec l’ouragan post-punk The Soft Moon de la veille, Savages a marqué tous les esprits de sa présence. Pulsionnel, intraitable, noir, le projet franco-anglais emmené par la vénérable Jehnny Beth impressionne. Le regard noir de la chanteuse captive et dresse la foule comme une dominatrice prête à gouverner un public fervent. Durant plus d’une heure, le quatuor enchaîne les titres de son premier album « Silence Yourself » comme une leçon de post-punk capable de nous mettre à genoux. Austère, mais passionné, jouant la carte de l’élégance féminine et laissant émaner tout autant une aura féministe sur scène, Savages sème l’amour d’un rock nocturne, terriblement sauvage et incarné. Le London Calling aura été entendu, acclamé et partagé. « Don’t let the fuckers get you down », définitivement ! L’un sinon le plus grand moment de cette 25e édition de la Route du Rock.

Chris : Être une femme. Être une artiste. Sans jouer d’être une femme. Tout en l’étant pleinement. C’était incandescent, ça ouvrait tellement d’horizons, que c’en était presque trop. Qu’en écrivant ces quelques mots, dérisoires, à la fois de trop et à la fois pas assez, on en a les poils qui se hérissent à nouveau. C’est comme du théâtre des enfers. Comme un écho des caniveaux. Comme une clameur formidable à laquelle chacun est convié, qui qu’il soit, quel qu’il soit. Comme une injonction à transfigurer le réel. Comme une nécessité d’être soi-même. Une prophétie. J’étais partie en reportage… J’ai fini collée à la barrière, avec les autres, au milieu de tous, parce que c’est ça qu’il faut faire, quand il se passe quelque chose d’aussi intense. Mais qu’est-ce qu’on a vu au final ? Quatre artistes. Au sens plein et entier.

Grosse pointure de cette dernière soirée, Ride n’aura pas réussi à générer la même affluence que Foals, tête d’affiche du samedi… Peut-être est-ce parce que l’on vous « parle d’un temps que tout ceux de vingt ans… » Bref. Dans la famille des groupes cultes, je demande le fils Shoegaze… En étant bien attentif, on pouvait certainement déceler quelques larmes, aux alentours de 23h, sur le visage de certains quarantenaires… Dès « Leave Them All Behind », et son intro cosmique, les quatre d’Oxford prouvent que leur come-back est une affaire mûrement réfléchie. Le son est excellent (après Savages, c’était une question de vie ou de mort) et le répertoire, puisé au sein des premiers maxi et des albums « Nowhere » et « Going Blank Again », irréprochable. Que demande le peuple ? Un nouvel album, peut-être… Time will tell.

S’il y a bien un personnage dans cette programmation qui sait parler au public pour mettre l’ambiance, c’est lui. Demandant aux spectateurs de former des cercles alors qu’il préfère jouer avec un matelas, Dan Deacon dispose d’un charisme qui rattrape sa musique : « Oh mon dieu ! Il y a des mecs bourrés qui jouent dans ce couloir, c’est dingue ! » . Derrière la boîte à rythmes et le vocodeur investis par Dan Deacon, le batteur qui l’accompagne est un grand méritant qui s’investit à corps perdu dans l’exercice. Les jeux de lumière sont percutants et cohérents, en symbiose parfaite avec les rythmes effrénés des beats électro et de la batterie. Énergie est le mot qui résume le plus cette prestation.

Avec The Juan MacLean, l’électro dicte nos pas. Ambiance club tokyoïte pour le projet emmené par John MacLean et sa muse Nancy Whang (ex-LCD Soundsystem), le projet américain déboussole et dépayse à l’aide de son nu-disco, entre épilepsie électro-pop et culte de la lenteur, revenue du passé 80’s à travers un immense trou noir dans la nuit du dimanche au lundi. Dans une atmosphère de synthèse, parfois expérimentale, on se laisse (trans)porter par le chant impétueux et la posture dominante de l’impératrice Whang. Animée par les rythmiques électroniques de ses partenaires, usant et abusant des synthés, machines et séquences, la brune asiatique aux cheveux crépus nous fera danser jusqu’au bout de la nuit, nous prodiguant un dernier coup de boost pour tenir sur nos jambes encore quelques heures.

Sur le papier, il s’agissait du meilleur groupe possible pour conclure un festival. On reste cependant sur notre faim. Jungle a changé depuis ses débuts sur scène, faisant place à un show plus rôdé et moins humain. Moins clinquante en concert que sur disques, la soul-funk des Anglais peine à prendre possession de l’assistance avec « Platoon » ou encore « The Heat ». Moment de folie cependant sur « Busy Earnin’ », hit magistral où il est impossible de ne pas esquisser quelques pas de danse. Mais justement, où était la danse sur scène ? Celle qui est tellement liée à Jungle est si peu présente on stage que c’en est outrageant. On notera en revanche la très belle scénographie avec l’omniprésence de vert et les lettres « JUNGLE » animées différemment selon les morceaux.

23000 places ont été vendues pour cette 25e édition de La Route du Rock qui nous a présenté à la fois gros flops et gros tops, mais toujours dans un esprit indie. Un chiffre moins important que l’an dernier, dû notamment au désistement de Björk (pas forcément un mal). On restera probablement marqué à vie par le concert parfait de Savages et le traumatisme Hinds. Une édition 2015 synonyme aussi d’une vraie amélioration dans son accueil et dans le fait qu’il n’ait pas plu. Comme le disent les programmateurs de La Route du Rock : « Dieu doit être indé ».


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