[Live] Godspeed You! Black Emperor à la Condition Publique

C’était la semaine du post-rock sur Lille : entre Mogwai, pg.lost et Godspeed You ! Black Emperor, l’Aéronef a décidé de concentrer en une semaine trois des acteurs majeurs de l’histoire du post-rock, à la manière d’un hommage pour un genre qui peine à se renouveler depuis près d’une décennie. C’est toutefois vers le concert de Godspeed You! Black Emperor à la Condition Publique, le 22 octobre dernier, que nous nous sommes dirigés, car la formation québécoise reste bien la plus captivante de toutes ; chacun de ses albums étant une nouvelle porte ouverte à nouvelles possibilités musicales, son approche musicale aussi polymorphe qu’insaisissable résultant en un envoûtement presque universel.  Son grand retour en 2012 après un hiatus de presque 10 ans a été remarqué : concerts prodigieux sur concert prodigieux assurant à chaque fois plus encore le statut de géant de ses musiciens. Et si les trois albums studio sortis depuis, dont le tout dernier « Luciferian Towers » qu’il est venu défendre, ne marquent pas autant les esprits que ses premières productions, c’est toujours avec des papillons dans le ventre que nous nous dirigeons vers ce spectacle qui ne s’annonce pas moins magique.

Godspeed You! Black Emperor – crédit : David Tabary

Si l’obscurité de la salle nous permettait d’oublier que le concert prenait place dans un musée d’art contemporain, les premières notes de Mette Rasmussen nous remettent immédiatement les pieds sur terre. La jeune saxophoniste, seule sur scène, enchaîne les envolées dissonantes les unes après les autres, instaurant sporadiquement des tentatives rythmiques et mélodiques uniquement pour immédiatement les faire exploser cacophoniquement. Aidée d’artifices sonores comme un delay ou un verre donnant à son instrument la tonalité d’un marteau piqueur, les vestiges de mélodies s’envolent dans la salle, décharnés et destinés à aussitôt s’évaporer.

L’artiste paraît n’avoir que deux objectifs en tête : explorer son instrument et par la même manière la capacité de réception du public. Elle pousse même parfois encore plus loin la confrontation en ponctuant ses phrases agressives de hurlements violents ou en s’éloignant du micro pour venir jouer à quelques centimètres seulement du premier rang. Les visages paraissent circonspects ou amusés, mais en tout cas captivés : preuve en sont les applaudissements nourris marquant la fin de cette performance pour la moins déroutante.

Les oreilles et l’attention à vif après cette prestation mordante, la salle se remplit rapidement en vue de l’arrivée des mastodontes québécois. L’intensité et la mise en valeur de l’aspect spontané proposé par le concert précédent mettent immédiatement en contraste la lenteur de l’introduction ; c’est le vide qui prend place sur scène à travers un drone atmosphérique reflété par un écran résolument noir. Les minutes passent et cette entrée en matière prend presque l’aspect d’une blague cynique à l’encontre d’une critique qui a toujours été portée contre la musique du groupe : il ne se passe rien. Mais au contraire, c’est bien là où réside le charme du groupe, dans cette tension perpétuelle entre le vide et le plein ; et progressivement la scène se remplit des huit musiciens, l’espace sonore lui emboîtant le pas à la manière d’un château de sable si puissant tant qu’il tient debout, mais irrémédiablement éphémère. Les guitares commencent par remplir ce vide si profond il y a quelques secondes seulement, chargeant l’ambiance de mysticisme en invoquant la partie magique du réel invisible à l’œil nu alors que les autres instruments les uns après les autres se mettent eux aussi à se partager la responsabilité de maintenir cette incertitude entre silence et chaos.

Les huit musiciens ne paraissent faire qu’un sur scène, soudés par le travail fantastique du projectionniste derrière la console : paysages, schémas, mots et autres motifs s’affichent sur l’écran, fournissant au concert la cohésion rythmique qui lui est nécessaire et donnant à chaque nouvelle note la fonction de symbole. À l’instar de ce qu’on connaît dans ses albums, les motifs musicaux se juxtaposent et s’associent de manière implacablement fluide, l’intégralité du public portée dans ce torrent au courant imprévisible. Tantôt furieuse, viscérale ou acrimonieuse, la musique échappe aux conventions et caractérisations émotionnelles habituelles pour ne suivre que sa propre foulée, une parenthèse temporelle abritant en son sein une tranche de vie partagée par plusieurs centaines de personnes. Estomaquée et les yeux rivés sur scène, la salle ne paraît reprendre conscience que lors des rares moments entrecoupant les morceaux où la projection s’arrête, et uniquement pour applaudir de toutes ses forces.

L’aura magique du concert prend toute sa forme dans ces progressions uniques, le temps paraissant tout aussi figé que les musiciens eux-mêmes. Se concentrer sur un instrument, c’est être ébloui par la justesse et la technique, mais c’est surtout dans leur communion mutuelle que le concert impressionne : les va-et-vient instrumentaux entre les batteries, basses et guitares donnent une harmonie époustouflante au chaos. Mette Rasmussen revient même sur scène le temps de deux chansons, ajoutant sa patte bouleversée au tout. Même dans les parties plus lentes et brumeuses de leurs chansons demeure l’impression que quelque chose d’important se passe ; impression systématiquement cristallisée dans les crescendo sublimes. Toute réserve quant aux versions studio des chansons performées s’évanouit, il n’y a pas de place pour autre chose que l’émerveillement dans un concert de Godspeed You! Black Emperor. Le concert culmine finalement sur « The Sad Mafioso », une des rares anciennes chansons jouées dans la soirée, la violence impénétrable du morceau aboutissant ultimement dans un retour au vide : les ondes statiques visuelles et sonores reprennent sèchement la place qu’elles occupaient quelques secondes et une éternité auparavant, l’écran noir nous rappelant à la réalité.

Godspeed You! Black Emperor a depuis longtemps dépassé le stade de son apogée, et n’ayant plus rien à prouver, il ne lui reste qu’à toujours repousser les limites de ce que la musique est prête à offrir. L’approche musicale unique du groupe fait de ses concerts un moment précieux se construisant selon une tension entre le vide et le plein, mais aussi entre une nostalgie réconfortante et un aspect improvisé inscrivant la performance dans un temps à part. Cette soirée fut donc une confirmation du statut de légende des Montréalais et une preuve supplémentaire que les voir en concert équivaut à être sûr de la qualité de la prestation qui nous attend, mais incertain de la manière dont ces émotions vont s’exprimer.


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