[Interview] Fauve ≠

Comme chaque année, Fnac Live nous a offert autant de belles découvertes que de têtes d’affiche sur le parvis de l’Hôtel de Ville. L’une des plus attendues était certainement Fauve ≠, qui a clôturé la soirée du samedi dédiée au rap et au hip-hop. Difficile pourtant de classer Fauve ≠ quelque part… Avant leur live, quatre membres du collectif ont reçu indiemusic pour une interview groupée de presque une heure. Pas de photo, pas de prénoms. Juste un nom ou, plutôt, une entité marquée par des idéaux qui dépassent largement leur musique. Rencontre avec des jeunes félins qui puisent leur force dans la meute.

Interview collective par Solène Patron et Sylvie Durand.

Fauve

  • Alors ce nom, Fauve, c’est quoi ? On a envie d’y associer l’instinct, l’animalité…

Au début, on ne savait pas trop où aller. On avait juste besoin de vider notre sac entre copains sans savoir comment le faire. On a cherché un nom qui cristallise le projet, un peu comme un mantra. Un truc qui nous botte le cul. Le terme « fauve » nous a d’abord parlé à cause du film « Les nuits fauves ». À l’époque, on ne l’avait pas vu, mais le film nous parlait pour son aura. Il y a aussi le côté un peu risqué, interdit, sauvage. Ça a cliqué, on s’est dit qu’on voulait faire un truc fauve.

  • Accolé au nom du groupe, il y a aussi ce signe ≠. Il est important ce symbole?

On ne l’a pas vraiment adopté pour le signe de la différence au départ. On voulait toucher à tout ce qui est graphisme. On voulait un logo, un totem. Le signe ≠, c’est un F dont la barre est tombée, un F stylisé. C’est pas « on est différent de », mais plutôt un mantra, une déclaration d’unicité. Chacun a un genre, ce n’est pas mieux ou moins bien, tu dois faire avec ta singularité. Les jugements de valeur et les comparaisons, c’est juste chiant…

  • Depuis la sortie de l’EP « Blizzard » et de l’album « Vieux Frères – Partie 1 », on parle partout du phénomène Fauve ≠. Comment expliquez-vous ce buzz ?

Fauve - Vieux Frères - Partie 1

On ne l’explique pas vraiment, car on a jamais imaginé ça. On est embarqués dedans, avec des expériences qui tombent chaque jour. On est étonnés qu’un truc aussi peu sexy, bricolé et bancal puisse avoir un tel effet. En même temps, on le savoure, car ça nous a sortis de plein de choses. C’est pas toujours facile à gérer, ça fout une pression parfois écrasante que t’as pas trop demandée. Et l’expliquer est un peu un truc de maison de disque, ça reviendrait à être calculateur genre « on va capitaliser sur ce qui marche ». On a toujours fait ça pour nous, comme une thérapie de groupe. On avait besoin de vivre des choses plus exaltantes dans notre vie quotidienne, de mettre des mots sur les choses, d’apprendre à nous connaître et à créer dans un espace de liberté. On n’avait qu’une ambition : que ça plaise aux potes ou à la meuf pour qui t’as écrit une chanson ! Mais tant mieux s’il n’y a pas d’explications, ça préserve la magie. C’est arrivé, mais ça peut repartir aussi vite.

On a grandi avec Fauve≠ à une vitesse inimaginable. On était dans nos piaules à raconter nos frustrations, on filmait à l’arrache et il s’est passé un truc fou, imprévisible. Cette impression d’avoir eu une seconde chance, une seconde naissance. On a foncé, certains ont quitté leur boulot en se disant que ça arrivera qu’une fois dans leur vie. On a bouffé de la route avec notre petit camion, on a rencontré des gens. Et il y a tout le bordel qui est arrivé, les médias et tout. On a refusé plein de choses au départ pour se protéger. On a imposé nos règles aussi : mettre des gueules sur un projet collectif, c’était impensable !

  • Il y a aussi tout ce côté artisanal auquel vous êtes attachés depuis le début. Vous arrivez toujours à travailler de cette manière-là ?

C’est justement ce qui fait ce côté un peu naïf que l’on ne veut pas perdre. Par exemple, on ne demandera pas à une agence de produire nos clips. On préfère continuer à tourner entre nous, un peu à l’arrache. On a toujours fait par nous-mêmes en bricolant. Mais à force d’enquiller les expériences, ça se rôde ! Aussi bien dans la contemplation de nos moments de vie que dans la transposition du vécu à l’écriture, de l’écriture à la réalisation… En termes de création, on a donc appris très vite. Humainement aussi, ça nous a consolidés. Il y a un an, on jouait sur la place du village à Blois et c’était déjà dingue ! On était hyper heureux, il y avait plein de monde. Avant-hier, on a joué aux Vieilles Charrues devant 40 000 personnes. Comment tu peux mettre des mots là-dessus ? C’est les Goonies, c’est un peu Harry Potter (rires).

  • Revenons au collectif, au « Fauve Corp.». Comment est-il organisé ? Vous arrivez à vous mettre facilement d’accord en étant si nombreux ?

Ça marche clairement à l’investissement. On est vingt, vingt-cinq peut-être, mais chacun a un niveau d’implication différent selon sa compétence. Ça va de l’écriture des textes à la vidéo, à la photo ou à la cuisine, la comédie, le jardinage (rires). Tout le monde ne peut pas vivre sur Fauve≠, on n’a pas les moyens. Certains font ça le soir ou le week-end, d’autres à temps plein. On n’a pas fixé de mode de fonctionnement genre « l’organisation du Fauve Corp. article 1 ». On n’est pas une secte ! Tout ça est très fluctuant. C’est un truc d’amitié, l’idée d’être en famille. On ne veut pas conquérir le monde.

  • Mais en quoi est-ce réellement différent d’un autre groupe qui a aussi toute une équipe derrière lui ?

Déjà ce n’est pas qu’un groupe. C’est un collectif dans le sens où les trois piliers de base sont le texte, la musique, l’image. On l’a verbalisé ainsi par souci de cohésion, pour amener le plus de personnes avec nous. Tu pourrais considérer que c’est une vue de l’esprit. Certains groupes travaillent toujours avec les mêmes mecs mais ils ne sont pas vraiment englobés dans le projet et peuvent être interchangeables. Nous, on ne veut pas ça. Sur le papier, ça apparaît comme une chicane théorique, mais, en réalité, ça change beaucoup de choses. Le vidéaste, le graphiste ou le photographe est Fauve≠ au même titre que le guitariste. Ça favorise vachement les initiatives et la dynamique de groupe.

Fauve

Sur le principe, tous les groupes sont des collectifs. Encore faut-il le dire, l’appliquer et le respecter. Et puis on est un collectif, car dans l’univers de Fauve≠, il y a toujours eu l’image. La personne qui fait de la vidéo est sur scène, avec son moniteur pour mixer en direct.

  • Comment alors mettre en avant toutes ces personnes qui font partie de Fauve ≠ au même titre que ceux qui sont sur scène ?

La meilleure réponse, c’est de ne pas nous mettre trop en avant en live. On se noie dans la vidéo, dans toutes ces images qui représentent les vieux frères, la famille. C’est dans l’ADN du projet. On ne met pas la lumière sur les individualités. D’ailleurs sans vidéo, on ne fait pas de concert. C’est notre règle.

  • La vidéo a donc une place aussi importante que la musique et le texte. Vos chansons sont finalement des histoires visuelles, des petits films ?

À la base, c’est d’abord le texte et la musique puis la vidéo. On essaye ensuite que les trois racontent la même chose sous un angle différent. Sur le clip de « Voyou », on a pris l’histoire d’un mec poursuivi par sa culpabilité, mais le personnage de la chanson est un peu différent.

Dans « Infirmière », la chanson est racontée par un mec mais la vidéo montre le point de vue des nanas. Avec Blizzard, l’exercice était inverse : on a une chanson dont on a tiré une histoire plus longue. Du coup la chanson a été divisée en deux parties et on a dû créer des instrumentales, des nappes, des voix off. C’est un super exercice. En ce moment on prépare un petit film qui, on l’espère, accompagnera le deuxième album. On y prend vraiment plaisir.

  • Venons-en à la deuxième partie de « Vieux Frères », prévue à la fin de l’année. Une date plus précise à nous annoncer ?

On ne sait toujours pas ! On est complètement indépendants pour tout ce qui est prod, sans label pour nous dire ce qu’il faut faire. Par contre, on veut qu’il y ait moins d’un an entre les deux parties vu que ce sont deux bouts de la même histoire. Une partie est déjà écrite ; l’autre nous sommes encore en train de la vivre. On retarde le moment pour coucher ça sur la bande, pour que l’histoire soit la plus actuelle possible.

  • Vous attendez la fin des festivals ?

On avait déjà travaillé dessus lors du 1er album. On avait alors décidé d’en faire deux, car on avait trop de chansons. On a procédé par ordre chronologique puis on a coupé au 2/3. On a gardé le tiers restant pour pouvoir rajouter des souvenirs. En avril, on s’est posés pour écrire, faire les instrus et figer les thèmes. On a fait le gros œuvre, il reste les finitions et on enregistre en septembre.

  • Donc ce prochain album, il va parler de quoi ? En quoi sera-t-il différent du premier ?

Ils se ressembleront forcément, car certains sujets sont nos chevaux de bataille, ils nous font du bien. On est toujours en thérapie, mais ça va mieux ! Les thèmes ont évolué avec nous. On ne va pas parler du bureau sans y être… Il sera sûrement plus lumineux que le premier, peut-être plus adulte aussi.

  • Sur scène, on a l’impression que tout est maîtrisé sans laisser trop de place à la spontanéité. C’est un choix ?

Fauve © Fred Lombard

Ce n’est pas millimétré, mais séquencé. On n’est pas trop dans l’impro pour ce qui est instru. Aucun mec de Fauve≠ n’est capable de se lancer dans un solo de batterie ! On a besoin d’avoir des samples sur scène, des sons synthétiques, car on est vraiment des mauvais musiciens (rires). Mais avec les machines, ça peut aussi être hyper spontané puisqu’au final c’est une extension de toi-même. Là où va pouvoir faire la différence, c’est à la limite dans l’ordre des morceaux, ou la façon de jouer. Pour la vidéo, il y a les mêmes séries, mais les images sont différentes. C’est pas rigide, on le voit pas comme ça.

  • Vous dites être « désespérément optimistes ». Comment être en colère et optimiste ?

Ce n’est pas la colère vengeresse donc ce n’est pas antithétique d’être rageux et optimiste. L’un va même avec l’autre. Dans presque tous les morceaux, il y a une porte de sortie. Nous ne sommes pas du tout défaitistes, résignés ou misanthropes. On est peut-être un peu bancals, ce qui entraîne une forme de colère et de désarroi. Dans « Nuits fauves », le 3e morceau, il y avait déjà une naïveté agissante, une rage positive. On est fragiles, on est un peu des branquignols, mais avec une espèce de détestation de cet état-là. T’as envie d’être bien, d’être vivant et ça te saoule d’être abattu. Tu sors les crocs et tu y vas. C’est pour ça qu’on a fait Fauve≠.

  • Il y a toujours eu un débat « pour ou contre Fauve≠ ». Vous attirez un peu les extrêmes : on adore ou on déteste. Comment vivez-vous ça ?

Au début on n’était pas prêts. On s’est pris le truc genre « wow les gars, du calme ». Comme dit Booba, si tu n’aimes pas, tu n’écoutes pas. Maintenant on s’en fout. Si t’essayes d’être un peu gaillard, tu te rends compte que t’as tellement de chance de vivre ça, d’avoir quitté ta vie de merde que t’aimais pas, d’être sur la route avec tes potes. Faut être un tout petit peu dans la gratitude. Si tu commences à chialer, tu n’es pas sorti de l’auberge. Et franchement on n’a pas le temps, on a trop de choses à vivre entre nous pour se préoccuper des haters. On a notre conscience pour nous, on sait d’où l’on vient et comment on a fait les choses.

  • Sur scène, vous nous servez aussi un flow très efficace, avec une diction parfaite. Ça suppose un travail particulier ?

C’est du play-back, des samples ! (rires). Plus sérieusement, au début ça bafouillait à fond et c’est venu avec l’entraînement. Quand tu fais cent et quelques concerts, vachement rapprochés, au bout d’un moment ça vient. C’est une gymnastique. C’est un petit challenge aussi. J’ai un seul taf à faire sur scène, et tout un crew autour qui se casse le cul pour faire que ce concert tienne la route. Si tu fais pas ça proprement, va te coucher !

  • Vous avez déjà dit que si la routine s’installait, Fauve≠ n’existera plus. Avec tous ces concerts qui s’enchaînent, vous n’avez pas peur que ça arrive trop vite ?

Fauve≠ existera mais il se transformera en quelque chose qui viendra buter cette routine. C’est la séquence d’après. On en parle déjà entre nous. On fait ça pour que ça nous aide donc si ça devient une routine, ça sera gâché. Fauve≠ nous a beaucoup occupés cette année, on s’est battus pour aller au bout. On commence maintenant à voir comment lever le pied pour penser à la suite. Faire plus de vidéo, peut-être pour d’autres personnes ?

  • Vous avez été sollicités pour faire des BO par exemple ?

Des BO de films, oui. Pour l’instant, on attend un peu, mais ça commence à nous démanger. Ça nous intéresse carrément, mais on ne sait pas si on sera bon pour ça. On se laisse un peu de temps.

  • Vous envisagez une tournée pour présenter votre prochain album ? Si oui, elle se fera dans de plus grandes salles ?

Clairement on ne pourra pas physiquement refaire la même tournée. C’est impossible ! S’il y a une autre tournée, elle ne suivra pas la sortie de l’album. Ce sera plus au printemps, avec moins de dates. On s’est toujours dit qu’on ne ferait jamais de grosses salles, mais on n’aura peut-être pas trop le choix. En France, il n’y a pas d’intermédiaire entre les scènes de musiques actuelles et les zéniths. Reste à savoir comment faire une tournée à la Fauve, un truc fédérateur qui nous ressemble. On en parle depuis un mois et c’est un peu anxiogène, car on n’arrive pas à se décider et ça urge. Ça serait rigolo de faire la tournée des caves à Paris, à l’ancienne. Là tu te dis « OK, on va s’amuser », mais tu laisses tellement de gens sur le carreau. C’est pas cool.

  • Dans quelques heures, vous serez sur la scène Fnac Live. Vous vous sentez comment ?

On est stressés, on l’est toujours avant un concert. C’est aussi du stress par rapport à toute l’équipe qui a bossé. Mais c’est rassurant, car tu n’es pas indifférent à ce qui se passe. Là, la peur commence à s’installer. C’est Paris, il y a la famille, les potes, les cousins que t’aimes pas (rires) !


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