[Interview] Dead Horse One

La sortie de « The West Is The Best » en novembre dernier a certainement été l’un de nos événements majeurs de la fin d’année 2019. Avec ce disque, Dead Horse One parvenait à offrir au rock une énergie tantôt puissante, tantôt tamisée, ne reculant devant aucun effort de production et de composition pour parvenir à donner naissance à une collection d’atmosphère se consumant lentement en nous, sans omettre de nous atteindre en plein cœur. Il nous fallait en savoir plus, apprendre ce que Dead Horse One, dans son quotidien artistique, pouvait dissimuler des mois durant avant de coucher, sur le papier à musique et les journaux intimes, ces monuments stables et passionnants. Rencontre avec Olivier, maître de cérémonie d’un projet qui ne cesse de nous obséder.

  • Bonjour Olivier et merci de bien vouloir répondre à nos questions ! Dead Horse One a officiellement vu le jour il y a six ans. Peux-tu nous raconter comment le groupe s’est créé ?

Comme beaucoup d’entre nous, je maquettais seul dans mon coin..Puis un jour, j’ai vu Dig ! Tout est parti de là.

  • On entend énormément de sonorités différentes sur vos compositions, du rock au shoegaze en passant par la pop ou la musique psychédélique. Comment se passent les phases de création ? Qui apporte quoi ?

Hormis quelques titres de Ludovic (basse/chant) comme « Never Be Your Lover » ou « It’s Been A While », je compose tout. Cela se passe sur de longues périodes où je suis seul, chez moi, à Seignosse dans les Landes, entre deux sessions de surf.

Pour ce qui est de la production, je donne généralement quelques indications de textures sonores aux autres membres du groupe, Ivan et Antoine. Ce sont des musiciens professionnels. Antoine joue, depuis le début, de la guitare dans H-Burns ; et Ivan (claviers/guitare) travaille au Transe Express, une grosse compagnie de théâtre de rue.

Nous écoutons tous de la musique depuis au moins trente-cinq ans. Chacun sait exactement ce qu’il doit jouer. Ces gars sont des tueurs.

  • L’un des tournants de la carrière de Dead Horse One a été votre rencontre avec Mark Gardener (Ride). Comment celle-ci a-t-elle eu lieu ?

Cette question revient souvent ! Mark a un studio pro, OX4 Sound, basé dans sa ville natale d’Oxford. Je lui ai tout simplement envoyé un mail. C’était en 2013, avant leur reformation.

C’est un mec super, très pro, à l’écoute. J’imagine que ça n’a pas été trop difficile pour lui de savoir ce qu’on voulait !

Votre nouvel album, « The West Is The Best », est sorti en novembre dernier. Pourquoi ce titre ?

Il faut savoir que « The West Is The Best » est une phrase ironique prononcée par Morrison lors d’un concert des Doors, pendant la guerre du Vietnam.

La société a toujours été traversée par des courants soit progressistes soit traditionalistes, selon la démographie de l’époque, les guerres, mais passons. Malraux a dit : « Le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas « . La photo évoque une personne portant un symbole spirituel (là, une robe) et regardant vers l’ouest. Soit pour y faire face, soit pour l’embrasser. Chacun y voit ce qu’il veut selon ses convictions.

  • Le disque sonne de façon beaucoup plus profonde que ses prédécesseurs ; pas seulement au niveau de la production, mais également sur les pistes elles-mêmes, leur structure et la manière dont elles varient. Cette évolution était-elle consciente ?

Pas vraiment. On apprend toujours de ses précédentes erreurs. Je n’ai pas changé le mode de composition. Je peux faire un titre avec deux accords comme « My Pain » et un autre, plus complexe, avec des ponts (breaks) comme « Gaze ». Généralement, le titre sort comme ça, je le travaille très peu. Je me rappelle avoir fait « I Love My Man », sur notre premier album, en cinq minutes chronos, texte et musique.

Par contre, cet effet est sûrement dû à la qualité de production, notamment du mix batterie. Mark a particulièrement veillé à ne pas « trigguer » les batteries, du moins, le moins possible. C’est en partie ce qui donne cette effet massif et très spatialisé du son.

  • « The Shrine » synthétise à lui seul la diversité de l’opus. De même, il sort du lot et marque réellement le pivot de celui-ci. Quelle importance a ce titre pour toi, et comment est-il né ?

Paradoxalement, ce titre très apprécié du public est pour moi LE gros plantage de l’album (je sais, je ne devrais pas dire ça). J’avais quelque chose d’énorme en tête. Quelque chose de proche, niveau guitares, du « Hey Man Nice Shot » de Filter. Malheureusement, nos prises guitares n’étaient pas assez bonnes. Mark s’en est bien tiré avec son mix basse/clavier. Ça fait le job. Mais c’est mon petit regret.

  • N’est-ce pas trop difficile de passer des décharges électriques d’une piste comme « The Shrine » à un moment plus apaisé comme « Gaze » ?

Cela a permis d’aérer l’album. Des publics très différents l’écoutent. Ça évite le décrochage (leçon tirée de « Nevermind »).

  • Votre musique dissimule, sous ses murs sonores, une profonde mélancolie qui dépasse amplement les limites imposées par le shoegaze. La part de vécu intérieur semble primordiale pour Dead Horse One. Est-ce le cas ? La composition, l’enregistrement et les concerts sont-ils une forme de catharsis ?

(rires) Je ne sais pas, je n’ai jamais consulté ! Tout ce que je peux dire, c’est que je pense avoir subi un effet de cristallisation assez fort à l’écoute de la musique de Sparklehorse. Ses textes, eux-mêmes très marqués par James Joyce, toutes proportions gardées, m’ont beaucoup influencé. L’effet mélancolique vient probablement de là.

crédit : Maxime Simoncelli
  • La pochette de « The West Is The Best », réalisée par Maxime Simoncelli, est magnifique et très mystérieuse. Racontez-nous sa genèse, et comment elle s’est imposée comme l’illustration ultime de l’album…

J’avais déjà utilisé une photo de Maxime pour illustrer la pochette de notre précédent album « Season Of Mist ». A l’époque, je lui avais acheté plusieurs photos. Pour « The West… », cette photo, prise à Hossegor (Maxime est bordelais), s’est imposée d’elle-même. Les gens ne le savent peut-être pas mais le modèle regarde réellement vers l’ouest.

Pour continuer sur le thème visuel, le clip de « Saudade » présente une figure féminine dont les deux personnalités, montrées grâce à l’alternance noir et blanc/couleur, acoustique/électrique, caractérise parfaitement le titre. Quels étaient les enjeux de ce clip, ses motivations et la manière dont il est né et a été réalisé par Pedro Wilde ?

Je connaissais Pedro depuis quelques années pour son engagement dans la scène psych. Je lui ai demandé s’il aurait la gentillesse de faire une vidéo pour nous avec ce titre. J’avais « Catch » de The Cure en tête pour son côté suranné. Pedro a gardé cette indication à l’esprit et en a fait quelque chose, de mon point de vue, à la Gus Van Sant. Hors du temps. Il est vraiment doué et nous sommes très fiers du résultat. Carolina Marques est magnifique et contrebalance merveilleusement avec le décor sans âge du vieux Porto.

  • Vous avez joué aux côtés de grands groupes comme Ride, Brian Jonestown Massacre ou encore Nothing. Comment Dead Horse One parvient-il à trouver sa place et à se démarquer face à de telles pointures du rock ? Et comment as-tu vécu ces moments ?

Surréaliste. Je suis backstage en train de regarder Andy Bell entamer l’intro reverse de « Seagull » et là… gros flashback. Je suis littéralement projeté le jour de la sortie de « Nowhere », en train d’écouter un truc que je n’avais jamais entendu auparavant (je ne connaissais pas les Byrds à l’époque), c’était magique ! Dur de comprendre maintenant à quel point Ride a été phénoménal. Au début des 90’s, ils étaient, avec Primal Scream et Teenage Fanclub, l’un des plus gros groupe de la planète. C’était avant Nirvana.

Le BJM, comme beaucoup de groupes de ma génération, nous a montré la voix. Amplifié par le Net, Newcombe nous a prouvé que c’était possible, qu’on pouvait produire de la musique sans maisons de disques. Une petite révolution idéologique. On jouait avec Ride à Berlin. Anton est venu passer la journée avec eux et, de fait, avec nous. Je le revois blanc de traque avant de les rejoindre sur scène pou jouer « Grasshopper ». Il avait aimé notre set et nous a proposé quelques dates françaises avec lui l’année suivante. Le gros coup de bol.

Avec Nothing, c’est un peu différent. Nous partageons les mêmes influences nineties, Deftones en tête. Indirectement, « Tired Of Tomorrow » a été une influence majeure pour notre dernier album. J’avais des titres avec un accordage spécial « métal » que je n’osais pas sortir pour différentes raisons existentielles… Une fois encore, un groupe sort de nulle part et prouve que c’est possible. La magie du rock, en quelque sorte. Ce sont de sacrés costauds, des bons Ricains de Philadelphie. Indestructibles. The Pastis Boys gang.

  • Dead Horse One semble parvenir à une véritable célébration quand il monte sur les planches. Vous êtes en transe, et cela devient communicatif très rapidement. De l’intérieur, comment ressentez-vous le fait d’être sur scène, face au public ?

La timidité. À moins d’avoir un égo démesuré, ce n’est pas franchement naturel de se produire devant du monde. Je pense qu’après mille concerts, tu te fais une raison, mais bon.. .On a beaucoup de choses à gérer en même temps et qui demandent d’être concentré. Ceci explique cela.

  • Le monde de la culture et de la musique – et ce n’est un mystère pour personne – souffre actuellement, et ce depuis plusieurs années. Quel regard portez-vous sur ce dernier ? Et comment parvenez-vous à conserver votre intégrité, votre personnalité en évoluant dans ce milieu si particulier ?

Vaste sujet… Les programmateurs de salles, du moins ceux des grandes villes, gèrent de très très gros budgets et (même s’ils disent le contraire) ont toujours des comptes à rendre à quelqu’un. Pour programmer du rock sans (trop) se planter, deux choses : les couvertures New Noise et surtout les « tremplins » genre Printemps de Bourges, Ricard Music Live, etc.

J’ai sûrement eu tort mais je n’ai jamais voulu demander quoi que ce soit. Probablement, comme beaucoup d’entre nous, par phobie du montage de dossier. Ou plus probablement encore, par ce que je n’avais envie de rendre de comptes à personne.


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