En novembre 2023, elle était notre révélation des Sofar Sessions. Un an et demi plus tard, Bobbie, forte de quelques succès médiatiques retentissants, s’apprête à réaliser l’un de ses rêves : se produire en tête d’affiche à Paris, à l’Alhambra. Entre-temps, son premier album, « The Sacred in the Ordinary », est sorti, et elle l’a défendu dans des salles plus grandes qu’elle. Ses airs chauds d’americana sont même arrivés jusqu’au plateau de Taratata. Rencontre solaire avec une artiste française sensible au cœur tourné vers l’Amérique.

- Bonjour Bobbie, ravie de te retrouver avant de venir te voir le 3 avril à l’Alhambra à Paris. On m’a dit qu’il restait encore quelques places. Tu as déjà joué dans cette salle auparavant ?
Non, jamais ! Ce sera une première, et je n’y suis même jamais allée en tant que spectatrice. J’ai d’ailleurs cette drôle d’habitude de jouer dans des salles avant d’y avoir mis les pieds comme public (comme à Bercy en 2022 – complètement fou !). Je sais en tout cas que c’est une salle emblématique, et surtout la plus grande dans laquelle j’ai joué jusqu’à présent en tête d’affiche… La pression est là !
- Tu n’as pas arrêté depuis la dernière fois que nous nous sommes vues à Sofar. Tu es même passée chez Nagui à Taratata, félicitations ! Quels souvenirs gardes-tu en mémoire de cette expérience ?
Un moment magique… Et je dois l’avouer, stressant. La télé procure cet effet-là. Mais au-delà du trac, c’était une vraie reconnaissance de mon travail d’artiste. Plus jeune, je regardais Taratata en rêvant d’y jouer un jour… et y être pour de vrai, c’était juste fou !
- Quel a été ton moment préféré ?
L’interview avec Nagui a été un grand moment. Il a su me mettre à l’aise. Mais ce que j’ai adoré aussi, c’est de vivre cette expérience avec mon équipe et mes musiciens – on était comme des gosses, à savourer chaque seconde !
- Après avoir ouvert pour de grands artistes ça y est, c’est à ton tour d’avoir une première partie ! D’ailleurs, c’était comment d’ouvrir pour Toto ?
C’était totalement irréel. Que l’univers m’envoie ce genre de choses incroyables à vivre, je ne m’en remets pas. Se retrouver devant une mer d’humains, faire résonner des morceaux écrits dans sa chambre dans des lieux mythiques… C’est vertigineux. Le Théâtre Antique d’Orange restera un souvenir indélébile. On se sent tout petit face à cette immensité, la beauté de ce lieu… Et pourtant, paradoxalement, la musique prend encore plus de puissance dans cette humilité-là.

- Peux-tu nous parler de ce chanteur américain qui ouvrira pour toi le 3 avril prochain ?
Il s’appelle Nick Rich, et fun fact : je ne l’ai encore jamais rencontré en vrai ! C’est mon tourneur qui travaille avec lui. Mais j’ai déjà bien exploré sa musique, et j’aime beaucoup son univers. Il a une vraie vibe soul qui me parle. Mon titre préféré de lui ? « Hot Mess ».
- Dis-moi, est-ce qu’on peut décrypter ensemble la composition d’un de tes titres ? Qu’est-ce que tu as posé en premier et créé ensuite dessus ? Quand as-tu eu les premières notes, l’idée centrale, les mots, puis sa direction artistique ?
Mon morceau « Losing You » est né un peu par hasard, en plein milieu d’une répétition en studio. J’ai improvisé, et les paroles du refrain sont sorties toutes seules. C’est souvent comme ça que mes morceaux prennent forme : le refrain en premier, puis le reste suit.
À ce moment-là, je sortais d’une histoire sentimentale difficile à encaisser. Je me demandais pourquoi on s’infligeait cette souffrance, pourquoi on se lançait dans l’amour en sachant qu’un jour, il pourrait nous briser. Peut- être qu’il est plus sage de ne pas aimer du tout que de s’abandonner à l’amour au risque de souffrir…
Musicalement, le morceau repose sur deux accords seulement. Le focus se situe surtout sur l’émotion et le récit d’une romance intense, située aux États-Unis – peut-être pour prendre un peu de distance avec ma propre histoire, tout en y glissant quelques clins d’œil. Avec mon producteur Sébastien Gohier, on a décidé d’explorer encore plus le côté soul du morceau, qui était déjà présent à l’origine. Les arrangements de cuivres ont été confiés à Michael Leonhart (qui a travaillé avec Mark Ronson et Steely Dan). Avec les chœurs gospel, on s’est rapprochés de l’âme des grandes chansons d’amour de la Motown, que j’aime profondément.
L’idée du clip est venue plus tard, en collaboration avec Mathieu Spadaro. On a voulu une ambiance marquée par le rouge, symbole de la passion, et des scènes qui évoquent la solitude après une relation. Le décor – une chambre d’hôtel désertée, où l’autre ne reviendra plus – rappelle l’univers mélancolique d’Edward Hopper, des scènes d’introspection figées dans le temps, empreintes de nostalgie.
D’ailleurs, ce clip m’a inspiré un nouveau morceau… qui figurera sur le deuxième album !
- Dans ton titre « They Don’t Show It In Movies », tu parles de ces moments dans la vie où contrairement à ce que l’on voudrait il ne se passe rien. Dans quel état d’esprit étais-tu au moment de l’écriture de ce titre ?
Je voulais alors défaire cette obsession du rythme effréné qu’on s’impose. On veut toujours que tout aille vite, que les choses entrent dans des cases, que tout soit parfait, que tout soit vite réglé… alors que la réalité est toute autre. Je fais partie de la génération Disney, et la vision de l’amour par exemple véhiculée dans les contes m’a longtemps collé à la peau. On grandit avec l’idée qu’il est quelque chose de parfait, instantané, comme une évidence qui ne demande aucun effort. Mais en réalité, l’amour, c’est tout sauf ça : il demande du temps, du travail, de la patience, de la communication… et surtout, il ne ressemble pas toujours aux grandes histoires romantiques qu’on nous vend à l’écran. Ça vaut pour l’amour mais ça vaut pour le reste. Les choses prennent du temps.
- Quels sont tes films favoris ?
Trois films que j’adore : À bout de souffle, Frances Ha et Paris Texas. Récemment, j’ai pris une énorme claque ciné avec L’histoire de Souleymane.

- Un paysage que t’évoque ton titre « Jupiter » ?
Le ciel.
- Où rêverais-tu de tourner ton prochain clip ? Et quel type de paysage ou d’atmosphère viendrais-tu y chercher ?
Aux États-Unis, sans grande surprise… J’adore les paysages lunaires.
- Parlons de l’illustration de ton titre « The Sacred in the Ordinary ». On y devine un être solaire à la chevelure blonde extraordinaire qui vient entourer, protéger le message de l’album. Qui est à l’origine de ce dessin ?
L’inspiration vient des affiches psychédéliques des années 70, avec cette idée de transcender l’ordinaire pour capter quelque chose de plus spirituel. La chevelure blonde, à la fois solaire et presque onirique, évoque le rêve, la période hippie, mais aussi la puissance féminine et cet instinct sauvage qui sommeille en nous. C’est Kreust alias mon amie Nina Dallaine, dessinatrice talentueuse, qui a parfaitement réussi à retranscrire cette vision avec poésie et simplicité. L’illustration sera d’ailleurs disponible le 3 avril, sous forme d’impressions et sur des sacs.

- Quels sont les illustrateurs qui t’inspirent ? Ou quelle BD t’a plu dernièrement ?
La dernière BD que j’ai lue est assez éloignée de cette esthétique : Peur de mourir mais flemme de vivre de Salomé Lahoche. C’est à la fois hilarant et profond, un vrai mélange d’humour noir et de réflexion sur la vie. J’adore ce genre d’œuvres qui réussissent à nous faire rire tout en nous faisant réfléchir sur des sujets sérieux.

- J’ai vu que tu pratiquais aussi la linogravure. Quand as-tu découvert cette pratique artistique pour la première fois ? Qu’aimes-tu particulièrement dans ce procédé ?
J’ai découvert la linogravure un peu par hasard, lors d’un stage, et j’ai tout de suite adoré. Ce qui me plaît particulièrement, c’est que ça permet de s’exprimer sans avoir un talent particulier pour le dessin (ce qui est un peu mon cas !). J’ai toujours eu envie d’explorer le médium du dessin, mais sans me sentir limitée par mes capacités techniques. Ce qui me fascine aussi dans ce procédé, c’est l’élément de surprise : l’encre, creuser le linoléum et le fait que chaque impression soit unique. On ne sait jamais exactement ce que ça va donner, et c’est ce côté imprévisible qui m’attire. C’est comme un voyage créatif où chaque étape est un peu un mystère. J’aime beaucoup cette idée d’avoir quelque chose de nouveau à chaque tirage.
- Comment cette idée t’est-elle venue ? On y devine une femme rayonnante dont la moitié du visage reste dans l’ombre. On retrouve le côté sacré avec ces rayons qui partent de la tête comme sur les grandes illustrations de figures religieuses. Le visage semble refléter deux états d’esprits différents : celui dans l’ombre, indomptable, libre, avec les cheveux en mouvements opposé à celui dans la lumière, où tout est à sa place, bien discipliné. Qu’as-tu voulu évoquer ? Qu’on a tous, en chacun de nous une part d’ombre et de lumière ? Que briller est un choix ?

Le visage est scindé en deux, entre l’ombre et la lumière, pour symboliser cette dualité qui fait partie de nous tous. C’est une réflexion sur le fait que, oui, nous avons tous une part d’ombre et de lumière, et que briller, ou choisir de rester dans l’ombre, est avant tout une question de choix.
- Quel est l’artiste dont tu rêverais qu’il ou elle illustre l’un des titres de ton album ?
Je n’ai pas d’artiste précis en tête, mais j’ai une fascination pour les portraits hyper réalistes, ceux qui brouillent la frontière entre peinture et photographie.
- Un livre à lire en écoutant « Oh Babe » ?
Difficile de répondre à cela. Un livre qui nous transmet sa propre musique en revanche : un de Christian Bobin. N’importe lequel, n’importe quand.
- Une expo qui t’a particulièrement inspirée récemment ?
L’exposition de Chiharu Shiota au Grand Palais m’a marquée. Son travail autour du temps qui passe et de la mort est bouleversant. Il y a quelque chose de transcendant dans ses installations, peut-être par leur immensité, leur fragilité aussi, et l’incroyable minutie qu’elles ont dû exiger. Ses toiles de fils rouges entrelacés qui emprisonnent des objets du quotidien créent une atmosphère à la fois poétique et vertigineuse. On a presque l’impression d’être pris dans une mémoire suspendue, entre présence et disparition. Ça m’a fait réfléchir sur la trace qu’on laisse derrière nous et le lien invisible qui nous relie aux autres. Une expérience intense, qui reste en tête bien après l’avoir quittée.
- Le titre que tu as le plus hâte de chanter sur la scène de l’Alhambra le 3 avril ?
C’est un tout nouveau morceau que je n’ai jamais joué en public. Il est lié à un deuil vécu récemment. Ce sera un moment très particulier, d’autant plus que j’aurai la chance d’être accompagnée par des chanteurs gospel incroyables et Michel Amsellem au piano. C’est un titre chargé d’émotion, et j’ai vraiment hâte de le partager avec le public.
Avant son concert à l’Alhambra (les dernières billets sont encore disponibles), nous vous recommandons chaudement l’écoute de son album « The Sacred in the Ordinary » sans modération pour apporter un peu de douceur, de chaleur et de poésie dans votre quotidien.
Et pour ceux qui ne sont pas sur Paris, Bobbie se produira également au Festival BO District à Audincourt le 9 avril, à Grenoble le 16 avril, à Niort le 18 avril, à La Roche-sur-Yon le 23 avril. Et on serait vous, on surveillerait les festivals cet été.
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