[Interview] Blue Katrice

Elle est un mystère quasiment impénétrable. Une artiste discrète mais qui, dès qu’elle s’exprime musicalement, modifie à elle seule la conception figée d’un art demandant à toujours plus dépasser ses frontières. Blue Katrice est un spectre, un fantôme qui, dès que l’on a la chance de l’observer, développe comme par magie des prismes créatifs profonds et d’une rare beauté. À quelques jours de sa performance dans le cadre du Crossroads Festival, rencontre avec cette compositrice qui, au fil de ses interactions, métamorphose et cisèle mélodies et atmosphères.

  • Bonjour et merci de bien vouloir répondre à nos questions ! Sur ta biographie officielle, on constate rapidement que ta formation initiale t’a amenée à évoluer vers de nouvelles expérimentations, en t’intéressant à l’électronique et en explorant le travail vocal. Comment s’est passée cette évolution, de ses origines à maintenant ?

La musique classique est le ciment de mon langage. Je passe la moitié de ma vie au Conservatoire pour réaliser que j’aspire à une forme d’expression plus libre et personnelle. Je ne suis pas douée pour le travail lorsqu’il n’interagit pas avec une forme d’investissement intrinsèque. J’ai envie de dire quelque chose qui m’est propre, quelque chose de moins contrôlé, avec des failles. Je crois que c’est dans la spontanéité que l’on peut créer l’émotion la plus brute. J’entre dans le monde de la musique électronique comme dans un laboratoire. Je commence l’expérimentation dans une cabane au fond du jardin de ma mère qui deviendra par la suite mon premier home-studio. Je cherche des sons qui exprimeraient ce que je ne peux pas dire avec les mots (pas par pudeur, mais parce que les sons ont cette richesse de sens malléable, là où le mot peut parfois s’avérer strict). C’est fascinant pour moi de découvrir que je peux travailler la matière comme un sculpteur, et qu’une source a des millions de déclinaisons possibles. « Dire sans mots » est un concept que je retrouverais dans le scat, lors de ma formation jazz à l’American School of Modern Music. C’est probablement dans cette dynamique que ma musique s’inspire du jazz qui, en mon sens, est la forme musicale la plus libre qui puisse exister.

  • Ta musique se définit par l’opposition de la douceur et de la puissance de la saturation. Qu’explores-tu dans cette dualité musicale, et comment tes racines classiques et jazz se retrouvent-elles, selon toi, à travers tes créations ?

Les deux concepts sont opposés, mais je dirais plutôt que je les utilise de manière complémentaire. Lorsque je mélange la légèreté du violoncelle à des 808, je cherche à créer du contraste qui est, pour moi, l’élément-clef dans tout type de création. Le contraste va rendre l’œuvre intéressante, parce qu’elle ne se lit pas de manière linéaire. Ensemble, la légèreté et la puissance se mettent en valeur mutuellement, et cohabitent dans les morceaux. Chacune à sa place et est magnifiée par l’espace que l’autre lui laisse. Cette volonté de contraste est également présente dans mes textes. J’aime exposer deux points de vue opposés comme pour questionner la complexité d’une émotion. On peut retrouver une dualité entre mes influences classiques et l’ancrage de mon projet dans une esthétique électronique. J’aime me dire que je suis née à une époque où il est possible d’être inspirée par des siècles de courants musicaux et créer des ambivalences, mélanger les couleurs, faire co-exister des inspirations. Ce qui est beau avec les influences, c’est qu’elles nous nourrissent (ce qu’on écoute, ce qu’on regarde, ce qu’on se permet de découvrir, ce qu’on laisse entrer). Je crois que la création d’un artiste est une résultante de tout ce qui a été capable de le toucher.

  • Tu as collaboré avec Le Jiggie sur le titre « Ultra Violence ». Là encore, son style s’éloigne en apparence de ta propre musique et de tes racines, mais les deux s’avèrent parfaitement complémentaires. Comment en es-tu venue à participer à ce duo, et peux-tu nous parler du processus créatif qui l’entoure ?

Lorsque Le Jiggie m’a contactée pendant le confinement , c’était l’époque des portes ouvertes, celle où je commençais a considérer ma place en tant qu’artiste. Je n’avais même pas de maquettes, j’expérimentais plein de choses. Je faisais du rap, des vêtements, je peignais beaucoup… Quand ça concerne l’art, je ne me ferme quasiment jamais de portes. J’aime être un électron libre de création, sans pour autant que le résultat me définisse. Je suis compositrice de musique, mais toute forme d’art ne peut que nourrir ma créativité, encore plus si elle se trouve au delà de ma zone de confort. Quand tu expérimentes artistiquement, tu te rapproches petit à petit de ce qui te ressemble le plus, et donc de ce que tu veux faire. C’est comme ça que tu te trouves, c’est un voyage.

  • Il est difficile de trouver des informations sur toi via Internet, mais ce choix du mystère est d’autant plus intriguant et participe à l’aura que présente ta créativité. Est-ce un choix délibéré et si oui, peux-tu nous en expliquer la cause et le but ?

Je n’ai pas envie de raconter autre chose que mon art pour exister dans le sphère de la musique.

  • Comme pour ta musique, l’image semble occuper une place prépondérante dans ton univers artistique. Quelle définition en donnerais-tu, autant en ce qui te concerne que par rapport à d’autres créateurs visuels qui t’inspirent ?

L’image est une force folle, c’est l’arme du siècle ! Plus jeune, j’ai étudié le cinéma. L’image me passionnait, je rêvais de réaliser des films, j’ai pris beaucoup de photos… J’aimerais créer un monde visuel pour Blue Katrice, raconter l’histoire de manière cinématographique.

  • Au-delà de la pure et simple composition, il y a la scène, notamment pour ton concert pré-vu le 8 novembre prochain à la Condition Publique de Roubaix, dans le cadre du Crossroads Festival. Comment appréhendes-tu le fait de te retrouver face au public, et de quelle manière conçois-tu le passage de ta musique en live ?

J’ai hâte de ressentir le vertige de la première fois ! Lorsque l’on passe plus d’un an à composer seule dans sept mètres carrés, on veut que ça prenne vie. En plus, on joue chez moi, à Roubaix. Ça, c’est trop beau. J’ai passé toute mon adolescence à arpenter les salles de concerts de la métropole en rêvant en secret d’être un jour de l’autre côté de la scène. Le 8 novembre, c’est ce qui va se passer : longue vie aux rêves !

  • Un adjectif ferme ta biographie : « cathartique ». Peux-tu nous dire ce que ce mot représente pour toi ?

Le processus de composition est une forme de purification. J’ai toujours trouvé refuge dans la création. Je crois qu’il s’agit d’un vide-poche du cœur, où rien n’est vraiment contrôlé. Ma musique est une bulle dans laquelle je me parle et m’interroge : « Comment je vais par-ler de ça ? » « Qu’est ce que j’en ai retenu ? » « Qu’est ce que ça m’a fait ressentir ? ». Il y a quelque chose de thérapeutique dans le fait d’être assise pendant des heures à se sonder, à chercher comment faire sonner ce qui me traverse.

  • Comment parviens-tu à projeter, sur le spectateur, cette catharsis ?

Je ne cherche pas à projeter quoi que ce soit sur la personne qui écoutera ce que je fais. Je serais touchée que mon travail puisse plaire, et qu’il soit compris, mais ce n’est pas mon objectif premier. Je crois qu’il y a dans la catharsis quelque chose de l’ordre de l’intime, et donc la projection n’entre pas forcément en jeu.

  • Que pouvons-nous attendre de Blue Katrice dans les mois à venir ?

Dans les mois à venir, je veux jouer au maximum. Je veux présenter mon univers, m’approprier la scène, défendre mon projet. Je travaille également sur des sorties de morceaux (que j’ai très hâte de présenter), des visuels, des clips…


Retrouvez Blue Katrice sur :
FacebookInstagram

Photo of author

Raphaël Duprez

En quête constante de découvertes, de surprises et d'artistes passionnés et passionnants.