[Interview] [Exclusivité] Big Wool

Nous avons beau fort bien connaître le jovial Maxime Dobosz depuis plus d’une décennie, l’Angevin d’adoption, Manceau dépité de naissance et Nantais de passage il y a quelques années de ça, continue de manifester, à travers ses différentes aventures musicales, parfois quasi-solitaires (San Carol) mais bien plus souvent menées collectivement (Big Wool, Limboy, Death Gazer, Meteor et désormais Sandwich), cette joyeuse et insatiable envie d’explorer la création musicale à contre-courant des tendances, au gré de ses envies des plus changeantes. C’est aussi peu dire que nous avons eu l’occasion de discuter avec ce passionnant connaisseur de la scène indé, devant ou derrière le comptoir d’un bar, de l’accompagner dans une session photo au pied des fondations de la Maison Radieuse de Rezé pour son projet solo ou assister à bon nombre de ses concerts, lui qui est désormais en charge de la programmation du bastion rock indé du centre-ville d’Angers, le Joker’s Pub, et même de profiter de ses talents de rédacteur il fut un temps (lointain) au sein de notre rédaction. C’est désormais pleinement accaparé par sa vie de musicien on the road qu’avec l’accord de son attaché de presse, il nous a soumis l’audacieuse idée de transformer une avant-première de son prochain clip en entrevue. Et comme nous ne pouvons rien refuser à ce beau barbu, grand bien nous a pris, sept ans après la première interview de Big Wool pour le premier album, de vous en proposer aujourd’hui la suite accompagnée d’une superbe primeur du clip « Alien », ultime prémices cinématographique au nouvel album « Alien Days », attendu de pied ferme à la fin du mois par les nostalgiques d’un indie folk rock tendre et spatial à la fois.

crédit : Ameline Vildaer
  • « Alien Days » sortira fin avril. Deuxième album long format après l’EP « Simple Travel » de 2020 et huit ans déjà après l’album éponyme des débuts. Ça fait quoi d’être un groupe de trentenaires ? On peut parler de l’album de la maturité ou c’est encore la fougue de la jeunesse qui prend le dessus ici ?

Trentenaires ET quarantenaires ! Je ne pense pas que ce soit l’album de la maturité comme on dit. Au contraire, on voulait dans « Alien Days » retrouver un peu de fun et de fougue, le mot est bien trouvé. Big Wool a toujours été un groupe qui aime étirer le temps et prendre le temps d’installer une ambiance contemplative, cette facette de notre musique est bel et bien toujours là, cependant nous avions besoin de retrouver un peu d’énergie dans notre musique, d’immaturité peut-être ?

  • Depuis 2016, votre line-up reste inchangé : qu’est-ce qui fait que l’histoire dure entre vous cinq et surtout quel a été le déclic pour commencer le travail sur ce nouveau disque ?

La musique de Big Wool est ce qu’elle est par les membres qui forment le groupe, on ne se verrait pas vraiment avec une formule différente.

C’est d’ailleurs assez curieux de trouver cette alchimie musicale entre nous, car nous écoutons des choses assez différentes ; on se rejoint sur le terreau du rock indépendant des années 90 début 2000, mais c’est à peu près tout, je crois. Nos manières de jouer de nos instruments se complètent juste bien. Pourtant, c’est un groupe bourré de désaccords, mais ces désaccords permettent probablement de nourrir cette tension en musique depuis notre premier album.

Au-delà de ça, on se marre bien ensemble et on aime boire un peu trop de vin nature et de Moscow mules quand on part en concert, et ce, depuis le premier jour. On s’accroche à ça malgré le fait qu’on ait tous des métiers à côté qui nous prennent du temps : la beauté du geste nous importe.

crédit : Ameline Vildaer
  • Dans ce club des cinq que vous formez, comment composez-vous ensemble, y’a-t-il un leader qui se dégage ou c’est finalement un peu tout le monde qui prend l’initiative de proposer des idées aux autres ?

Justement, pour ce nouvel album, on voulait retrouver ce truc d’écrire une musique entièrement venue de nous cinq. Sur l’EP précédent, j’avais peut-être un peu trop de place par moment, et on avait à nos yeux le temps de quelques chansons, que nous n’avons d’ailleurs pas forcément gardé dans notre répertoire, perdu « le truc » qu’on aime vraiment dans notre musique.

On a eu une sorte de déclic quand nous avons commencé à nous atteler à l’écriture de ce nouvel album. Un jour de répétition, Vincent, notre batteur n’était pas là. Nous avons tenté d’écrire avec une boîte à rythmes. De cette session, nous n’avons conservé que le morceau « Alien », mais nous avions compris que nous voulions une énergie différente dans ce disque, un son peut-être plus brut et moins noyé dans les effets, plus instinctif et franc.

  • De ce nouvel album, vous avez déjà dévoilé « Dancing in the Fire », à travers une grande live session de quasi 9 minutes, tournée dans un couvent d’Angers. Sans parler de sacré, toucher au spirituel par la voie de l’électrique, c’est quelque chose qui vous transcende, vous inspire, vous apaise… ?

Quand nous avions fini d’écrire « Dancing in the Fire », nous nous sommes tout de suite dit que c’était un morceau à filmer en live à tout prix. Grâce à nos copains vidéastes hyper talentueux de Prototype Prod et d’une amie qui nous a ouvert les portes de ce magnifique lieu, on a pu réaliser quelque chose qui nous correspond bien et qui sied au morceau. La question du spirituel n’est pas tout à fait conscientisée, mais c’est évident qu’on cherche une forme de transe par le format de beaucoup de nos chansons qui oscillent entre les 6 et 10 minutes. L’ennui en musique est quelque chose d’important à vrai dire. Les autres membres du groupe n’aimeront peut-être pas que je dise ça, je trouve que les 4/5 premières minutes de « Dancing in the Fire » introduisent une forme de longueur qui frôle l’ennui, mais à des fins musicales, pour mieux surprendre et exploser sur ses deux parties suivantes qui ne se justifient que par la répétition et la tension contenue dans sa première partie.

  • Début mars sortait votre premier « vrai » clip, « Magpies » ; qui signifie pas mal de choses, mais notamment les « moulin(s) à paroles » dans notre belle langue française. D’écrire en anglais, cela impose-t-il une recherche de concision, de trouver des mots justes et accessibles pour un public non anglophile, ou à l’inverse pousse-t-il vers une forme de créativité ludique et particulièrement loquace, quoique facilement clivante pour les non-initiés quand les mots se veulent des plus recherchés ?

Les textes sont vraiment importants sur ce disque, peut-être un peu plus qu’avant, car avec l’âge je me fixe une exigence plus élevée. J’ai, par le passé, pu travailler avec Nathan de Teenage Bed qui a été une source d’inspiration immense pour ma manière d’appréhender mes paroles, dédramatiser les choses, se faire marrer, être sincère à 200% en somme, loquace comme tu dis. Dans « Magpies », les paroles ne sont pas très recherchées, il n’y a pas de mot savant, au contraire, je pense que ce texte est très frontal. Je crois qu’il raconte juste la lose de tous les jours, devoir acheter des trucs cassés quand on n’a pas d’argent, voir un diététicien trop musclé et chauve pour être honnête, recevoir des avis non sollicités. Ce n’est pas un morceau imagé contrairement à « Dancing in the Fire » qui est une sorte de poésie un peu gauche.

  • Vous revenez début avril avec un troisième et dernier titre avant l’album : « Alien » accompagné d’un clip dirigé par l’Angevin Chris Télor à la saveur visuelle d’un film indépendant américain autour de la relation pleine de tendresse et de complicité entre un jeune garçon d’une dizaine d’années et sa grand-mère que l’on devine partir. Entre le titre qui célèbre la force de la différence « feeling like an alien in my world » et le clip, on peut deviner la volonté d’un hommage à celles et ceux qui nous laissent libres de créer et croire en nos rêves pour devenir les individus uniques et libres. Un parallèle tout tracé avec la vie d’artiste, semble-t-il ?

C’est vrai qu’il y a un côté Sundance dans ce film maintenant que tu le dis ! Il a effectué un travail formidable sur ce clip qui était initialement voué à être un court métrage personnel. C’est génial de travailler avec Chris Télor, déjà parce que c’est un ami de longue date, et aussi, car on se retrouve sur le langage du cinéma ensemble, qui nous passionne. La lecture du clip en hommage aux personnes qui nous émancipent grâce à la créativité, qu’elle soit artistique ou non d’ailleurs, me paraît juste. Nous ne sommes pas artistes sans des personnes qui ont influencé cet élan. Personnellement, ce sont beaucoup de disquaires qui ont ancré dur comme fer en moi l’envie d’écrire de la musique, et l’importance du sens que je pose derrière ces notes et ces mots.

  • « Alien Days » arrive à la fin du mois. Dans quel état d’esprit est-on à la veille de la sortie d’un nouvel album et comment gère-t-on, au mieux, cette attente avec l’envie certaine de faire entendre sa création au plus grand nombre autour de soi, non sans une forme de fierté et de satisfaction nécessairement au rendez-vous ?

C’est un disque dont nous sommes fiers en tous points. Les chansons nous sont hyper intimes et on ne peut plus honnête, nous estimons avoir fait de la belle musique qui gagne à être écoutée. Nous sommes trop fiers des visuels également, entre la pochette brodée magnifique de Welle Frangette, les clips à la fois drôles et émouvants de Chris et les photos colorées d’Ameline Vildaer, cela représente toutes les facettes de Big Wool. Je dois avouer que l’anxiété derrière relève de l’envie que cette musique soit écoutée à une époque où le rock indépendant est particulièrement dans le creux de la vague, mais il faut réussir à oublier un peu ce sentiment et ne pas perdre de vue la beauté du geste et d’offrir des sentiments mis en musique. Dans tous les cas, c’est un disque dont nous serons encore contents dans les décennies à venir. Je crois que c’est au final tout ce qui importe.

crédit : Ameline Vildaer
  • Big Wool, c’est évidemment un groupe tout doux (c’est écrit dessus), mais aussi un groupe de live comme votre participation à Levitation à ses débuts l’a vite démontré. Comment avez-vous travaillé sur cette dimension et sur la liberté justement que vous offre l’espace scénique pour revisiter et réaménager la création que vous avez figée en studio avec la complicité d’Olivier Bastide et Peter Deimel au Black Box Studio ?

« Alien Days » a en grande partie été enregistré live afin de retranscrire au mieux l’énergie de ces nouvelles chansons. Ce n’est pas un grand défi de jouer ces chansons sur scène si ce n’est de bien gérer les intensités aux bons moments. Nous prenons un peu plus le temps que par le passé d’étirer certaines parties, voire d’improviser un peu, dans un cadre tout de même. En tout cas, l’enregistrement en studio avait pour but de garder le son naturel que nous avons en répétition et sur scène, nous voulions un album qui ne triche pas.

  • Un petit mot pour finir sur la pochette du futur album, signée ici par Welle Frangette Potattoo, illustratrice, mais également tatoueuse angevine. Le chauvinisme angevin appliqué à la musique alternative n’aurait-il pas finalement trouvé enfin son nom ? Plus sérieusement, fait-il toujours aussi bon vivre au cœur du microclimat de la capitale de l’Anjou pour les artistes ?

On a enregistré le disque à Rennes et Nantes avec un Nantais, il y a mieux comme chauvinisme (rire) ! Il fait bon vivre à Angers, c’est sûr. C’est une ville où il se passe beaucoup de choses toujours, c’est très simple de voir de super concerts par exemple ; c’est aussi une ville repliée sur elle-même, pour le meilleur et quelquefois pour le pire. Je grossis le trait parce que cela me fait rire, mais il y a un petit fond de vérité tout de même, notamment au sujet de la musique alternative au sens propre du terme, ce à quoi on ne correspond d’ailleurs pas tout à fait avec Big Wool. En tout cas, il y a un vivier d’artistes archi talentueux qui est indéniable, c’est assez facile de faire de belles choses ici. On s’estime heureux de vivre dans une ville dans laquelle nous pouvons jouer dans de bonnes salles de concert avec un public attentif.

« Alien Days » de Big Wool, sortie le 26 avril 2024 chez Mims Rec.


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Fred Lombard

Fred Lombard

rédacteur en chef curieux et passionné par les musiques actuelles et éclectiques