Toujours suspendu nous ne savons où, dans un espace-temps qu’il dirige et crée à sa guise, le talent de Julien Marchal reste intact. À coup d’éclat silencieux et de moments délicatement rythmés, il définit avec son second opus, « Insight II », ce sens si particulier qu’il attache à la douceur.

Acuité intelligible ou travail de forcené ? Les deux peuvent facilement se compléter et désigner le talent de ce pianiste sorti de nulle part, d’une faculté de Musicologie à étudier les harmonies des grands noms, de sa volonté à composer envers et contre tout, de sa faculté à se renfermer aisément et égoïstement dans un monde en noir et blanc, chancelant devant son clavier et ses marteaux, reclus en autosuffisance. C’est presque tout un écosystème musical qui se serait développé dans les dix mètres carrés de son studio maison. Dix mètres carrés (et plus encore) qui lui ont permis d’écrire son deuxième opus décelé en dix chiffres romains, de XIV à XXIII, déroulant ainsi la suite (si on peut l’appeler ainsi) de son « Insight » premier du nom : « Les numéros sont là pour ne pas influencer les images mentales ; chacun pourra faire ainsi son voyage intérieur. […] Les « Insight » ne sont pas des concepts albums, mais des pistes de piano pouvant être lues seules et dans le désordre », déclare-t-il.
Nous ne pouvons néanmoins nous empêcher de comparer ses deux albums, ne serait-ce que pour juger de l’évolution de leur jeu et de la maturité qui s’en dégage. Quand nous écoutons « Insight II », les pistes d’ « Insight I » ont tout de suite tendance à se maniérer un petit peu, à se faire plus vulnérables et fragiles, certainement à cause du rythme soutenu des derniers titres, qui font de l’ombre aux douceurs du premier. Une ombre bienveillante et non écrasante. « Cet album est un peu plus soutenu dans le rythme. J’ai écouté beaucoup d’électronique et de folk, et aussi inventé beaucoup d’exercices rythmiques pendant quelques mois ; cela a dû très certainement m’influencer. Je suis de ceux qui pensent que tout ce qui les entoure les influence dans le processus de création. Ce qui est beau, c’est l’inscription du moment. C’est pour ça que j’aime les défauts, les petits craquements et les notes qui ne sortent pas à cause de la pédale de sourdine, le tabouret, retenir ma respiration, oublier ; bien au-delà de la musique elle-même. La pièce, l’ambiance, l’humeur, la fatigue, la digestion, etc. »

L’autre part passionnante de son travail de composition réside dans l’osmose. Son piano tend à se transfigurer. Il pourrait lui coller aux doigts, se mêler à sa peau, devenir une escarre imaginaire et délicieuse tant il ne fait qu’un avec lui : « Je suis assez maniaque sur le son, mais pas dans la vie. J’entendais vibrer quelque chose dans le piano sur quatre morceaux, en poussant le volume. C’est alors que j’ai dû appeler mon accordeur de piano qui m’a expliqué ce que je devais faire. C’était ma première opération à cœur ouvert. J’ai adoré. Un vrai gosse qui démonte pour remonter. Il n’y avait qu’une vis à resserrer. J’ai aimé la trouver, démonter le piano, puis la resserrer. Ça peut paraître bête, mais je me suis senti beaucoup plus proche de mon instrument ensuite ; comme si quelque chose avait changé dans notre relation. » Relation qui s’appuie aux intentions volages de son auteur, puisant l’inspiration dans la capture émotionnelle et instinctive d’un moment plutôt que dans l’étude posée de ses portées : « Je n’ai pas eu d’intention particulière lorsque je composais « Insight II ». Cela peut venir de beaucoup de critères différents, comme l’humeur par exemple ; mais aussi, lorsque j’ai écouté une musique dans un film, entendu un morceau d’un de mes élève,s ou en creusant pour comprendre les compositions de tel ou tel compositeur. C’est très intuitif et polymorphe, pour ce qui est de la naissance de l’idée de base. Je fais ensuite appel à des réflexes tout en essayant de m’abandonner au son. »
« Insight II » est le résultat de l’abandon à un art (pour ne pas dire une dévotion). Nous sommes tout simplement témoins d’une histoire passionnelle dont dépendent beaucoup de choses : la joie, la tristesse, la guérison. Le travail en est le moteur, et la musique l’esprit. Pour les plus belles fulgurances, nous écoutons « XVI », « XVIII » et « XXII » les yeux fermés, « dans le noir et au casque, si possible allongé, en faisant le vide et en laissant aller. » Parole du chef. Faites l’effort ; cette résignation est éblouissante.
« Insight II » de Julien Marchal est disponible depuis le 6 mai 2016 chez 1631 Recordings.
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