Qu’attendons-nous des concerts ? Qu’attendons-nous de la mise en abyme devant une foule ? Serait-ce juste le but ultime d’un album ? Nous sortons les soirs. Nous sortons et nous aimons la musique. Dans les salles obscures, alors rugissent la joie et l’art. Dans les salles obscures, les corps se pressent, se bousculent et se basculent. Paris se fait bercer de sons et de chants. Alors, les concerts sont une grande fête.

Les jeunes Français font la course aux PVT. L’Eldorado québécois est un peu notre rêve américain. Cette fois-ci, les Cowboys Fringants ont fait le trajet inverse et, le temps d’un week-end, ont fait danser leur public français. Depuis plus d’une quinzaine d’années, ces troubadours de la langue française amènent des chansons libres, chaleureuses et pleines d’espoir sur les rythmes d’une musique qui voyage entre rock, folk et peut-être même country. Les Cowboys Fringants, c’est aussi, un peu, une vieille histoire. Une histoire qui a parcouru les chemins, qui a foulé les terres et qui a encore la tête dans les airs. Il y a chez eux ce quelque chose de l’éternelle jeunesse. De la même fougue intacte. De la même volonté dévorante. Mais, album après album, tournée après tournée, on remarque, au creux de ce groupe, une sagesse qui enveloppe l’insouciance. De ce mélange est sorti à l’automne l’album « Octobre ».
Arrivés à l’époque où les feuilles jaunissent, rougissent et tapissent les sols, les quatorze titres sont enivrants, balançant et joliment souriants. On y remarque toujours cette même volonté, habillée de politique et de prophéties écologiques, de dresser le visage d’un monde, d’âmes et d’états d’âme. Toujours porté par la voix rassurante de Karl Tremblay et la musique de cette belle compagnie, « Octobre » est à la fois la douceur et le vertige. La lumineuse et tragique réalité d’une société contemporaine.
La queue se répand dans ce quartier bourgeois, où l’on ne va que pour les concerts. Mais l’Olympia est plein. L’Olympia déborde. Des sourires par-ci. Des yeux illuminés par-là. Il y a, dans ce public parisien, un peu de l’insouciance de l’enfant qui vient voir la magie. Cette foule aux mille visages, aux mille âges, est portée par un certain bonheur d’être là. Les places se sont arrachées. Les Cowboys Fringants se sont d’abord arrêtés au Trabendo, complet, puis ont passé une soirée au Palais des Sports pour arriver, ce soir-là, à l’Olympia. Ici, se bousculent les inévitables fans. Pourtant, on ne retrouve pas l’idée de la fascination, mais plutôt l’envie, si ce n’est le besoin, d’appartenir à une grande famille. Une famille où l’on rit, où l’on boit, où l’on refait le monde, où les enfants courent et s’esclaffent. Venir à un concert des Cowboys Fringants est alors une pure joie légère. On se bouscule et on se pardonne. On saute et on s’accroche aux épaules. On écoute et on chante.
Parce qu’ils ont tant à donner, le concert se découpera en deux phases. Permettre aux jambes de se reposer, aux gorges de s’hydrater. Sans première partie, juste un tête-à-tête festif entre les Cowboys Fringants et leur public français. La salle connaîtra la fièvre et les sursauts et, durant bien plus de deux heures, la musique donnera une véritable alchimie.
La scène de l’Olympia porte les Cowboys Fringants, riches de musiciens. Ici, s’entremêlent les pulsions de deux batteries, la fureur d’une trompette, la vigueur des guitares, la mélodie d’un piano, le lyrisme d’un violon et la mélancolie d’un accordéon. À cette image, ces Québécois dessinent un patchwork de sons menés par un grand sens mélodique. Il y a, dans leur musique, une certaine idée de la facilité, de la simplicité. Juste jouer pour un plaisir. Juste jouer. Aventureuse récréation. La scénographie souligne ce bouillonnement. On passe en dessous, en dessus. Les lumières tranchent et quadrillent une forêt fantomatique. Les cimes deviennent des ombres.
La scène de l’Olympia, sous les pieds des Cowboys Fringants, est alors belle et forte. Elle vibre sous leur infinie jeunesse, sous leur tendre bienveillance. Elle sait se corser, quand les mots deviennent de puissants plaidoyers, des alarmes environnementales et sociétales. Le trait des Cowboys Fringants est celui-ci : une poésie politique et bienveillante. Écrire des comptines et des histoires où se rencontrent la société et ses rêves. Ce qui est sûr, c’est qu’ils aiment profondément les gens et leur écrivent des portraits comme dans le tendre « Ti-cul ». Ils mettent alors en abyme le cruel, la pudeur et la vie.
Les Cowboys Fringants sont la température. Ils réchauffent une salle, ils la transcendent par leurs éternels énergies et amours. De « Bye Bye Lou » à un rappel qui, pour le plus grand des bonheurs, n’en finit plus, le groupe québécois se donne généreusement. Il y a réellement cette volonté de don, de laisser quelque chose, de construire une émotion. Tout au long des quasi trois heures, ils navigueront entre les morceaux d’« Octobre » et les richesses de leurs autres albums. Du démoniaque et engageant « La la la », à la fantastique « Reine », en passant par les vibrantes « Étoiles filantes », où des avions en papier traversent le ciel de l’Olympia. Les Cowboys Fringants ont la capacité de faire de la langue française le rythme et la musique. Le public martèle les textes, comme un chant universel. On retrouve alors la communion, la chaleur dans le chaudron. Sur cette belle union, ils tranchent entre le tragique, avec « 8 secondes », l’ivresse de « Marine Marchande » et la fougue de « L’expédition ». Ce qui est sûr, c’est que les Cowboys Fringants ont le vrai sens du spectacle, de la fête et beaucoup d’amour pour leur public.
Tellement riche, tellement effervescent ; il est alors difficile de mettre tous les mots sur cet Olympia qui a basculé sous la fièvre des Cowboys Fringants. Le concert n’était pas le leur, mais celui de tout un ensemble. Celui de ces vies qui trouvent l’existence dans leur chouettes histoires. Celui d’un public qui porte tant de convictions. Ce soir-là, l’Olympia fêtait la magie, l’incandescence et la bienveillance.
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