[LP] Woody Murder Mystery – Lost In Beaucaire

Un souffle de légèreté et d’innocence irradie le deuxième album de Woody Murder Mystery. Derrière ce patronyme à l’inspiration cinématographique se révèle le talent évident de Baptiste Rougery. Il est de la trempe de ces musiciens sans prétention mais extrêmement talentueux, qui ne se prennent pas vraiment au sérieux mais atteignent, sans forcer, des sommets de raffinement et de finesse. Cocktail malicieux de psychédélisme radieux et de mélodies imparables, « Lost in Beaucaire » captive par son envie artistique et son délicieux décalage esthétique. Plonger dans cette matière cotonneuse est la promesse d’un doux rêve éveillé, dans un univers tendrement nostalgique qui pourrait rappeler les premiers pas de Air comme les explorations sonores des incomparables Broadcast. Il n’en fallait pas plus pour que le label Freemount Records (décidément très inspiré !) saute sur l’occasion de donner un beau coup de projecteur sur cette nouvelle petite merveille de la musique indépendante hexagonale.

Douze titres et autant de déclarations d’amour élégantes à l’objet Pop ! Le propos raconte, à sa façon, le pendant déviant et psychédélique de cette passionnante histoire, qui pourrait avoir commencé avec certains albums des Beatles (« Revolver », 1966) et des Byrds (« Fifth dimension », 1966), bien sûr, mais aussi se décliner et se poursuivre à travers ceux des orfèvres de Olivia Tremor Control et de The Beta Band et, plus proche de nous, de Gloria (et un premier disque indispensable sorti en 2017 sur le label Howling Banana Records). Des œuvres qui auront imposé – et imposent toujours – de fascinantes chansons, magnifiées par une recherche sonore permanente, fine et délicate. Définir la notion même de psychédélisme comme l’envie de réinventer le monde dans des ailleurs parallèles, apaisants et apaisés, conviendrait certainement à « Lost In Beaucaire ». À l’image de cette pochette, qui combine des photographies prises en Norvège et en Suède, la notion de voyage est inséparable de ce disque et de son imaginaire sonore. Baptiste aime, semble-t-il, se perdre dans des souvenirs, des évocations, des idées, et se laisser aller à l’inspiration et à la divagation.

crédit : Jeanne Monteix

Et, avec des morceaux comme les subtils « Jusqu’au matin » et « La première fois », nous percevons aussi que Woody Murder Mystery se place, en toute simplicité, en digne héritier d’une certaine scène française, exigeante et décalée, à l’image des labels Saravah de Pierre Barouh et de Tricatel de Bertrand Burgalat. Mais c’est un fait : Baptiste ne se réclame pourtant pas vraiment d’un mouvement donné. En ce sens, la fraîcheur décisive de l’album est aussi la résultante d’une capacité à laisser les choses venir et à conserver intacte cette spontanéité qui protège l’ensemble de toute forme d’emphase et, plus encore, de l’indigeste.

Sur la longueur de l’album, le moindre arrangement, la moindre harmonie vocale, le moindre détail instrumental tombent, comme par enchantement, au bon moment et sonnent incroyablement juste. Nous passons d’un petit bonheur à un autre, sans laisser place à la lassitude. Chaque morceau est à la fois hautement singulier, fruit de sa propre histoire et genèse, mais aussi judicieusement collectif, intégré dans un continuum sonore particulièrement abouti. Notre hôte maîtrise son sujet, en se reposant derrière un artisanat éclairé et simple, qui sied si bien à une production qui se révèle dans le bricolage et l’inventivité du lo-fi. Une chanson insolente comme « White guy » et son intro de guitare imparable nous ferait instantanément regretter l’époque (aux débuts des années 2000) à laquelle des guitaristes s’échappaient de leurs groupes multiplatinés (RHCP, Blur…), pour donner lieu à des albums inventifs et à la candeur aussi réjouissante que jubilatoire, John Frusciante et Graham Coxon en tête.

Notre appétit musical entend, dans ce voyage étonnant, des échos lointains aux envolées harmoniques des New-Yorkais de Luna (« Red Garden »), à la nonchalance décontractée des branleurs Pavement (« A1 Navigation ») et à l’angélisme des trop méconnus et trop rares Parsley Sound. Pour le morceau éponyme, Baptiste a peut-être même composé le thème qui manquait encore dans les fantasmes inavoués d’une génération, à la B.O. de « Virgin Suicides » de Air. Et, alors que les Versaillais avaient invité Françoise Hardy pour le mémorable « Jeanne » à leurs débuts, notre leader ne se démonte pas devant le pedigree de ses illustres aînés et convie sa complice Jeanne (largement présente sur le disque) pour un somptueux « Surface lactée », qui relève le défi sans faillir.

crédit : Jeanne Monteix

« Lost In Beaucaire » ne se transforme jamais en un opus régressif, obnubilé par les retrouvailles avec un son, avec l’esprit d’une époque. A l’heure d’une overdose permanente de musiques composées au kilomètre par la facilitation du numérique, cet album rappelle, à sa manière, qu’une simple guitare, un clavier ou une batterie seront toujours des moyens magiques pour transcender la moindre des émotions et accompagner nos plus beaux rêves éveillés.

« Lost In Beaucaire» de Woody Murder Mystery est disponible depuis le 11 mai 2018 chez Freemount Records.


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La musique comme le moteur de son imaginaire, qu’elle soit maladroite ou parfaite mais surtout libre et indépendante.

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