[Interview] You Man

Auteurs du magnifique « Spectrum of Love » paru en fin d’année dernière, les Lillois Tepat Huleux et Giac Di Falco, plus connus sous le nom de You Man, peuvent se vanter d’avoir signé l’un des disques électro (mais pas que) les plus importants de 2016, quelque part entre l’énergie d’un dancefloor sous hallucinogènes et la contemplation onirique de paysages nocturnes éblouissants et étoilés. À quelques jours de leur passage au Crossroads Festival, à Roubaix, nous avons voulu en savoir plus sur ce duo à part, et discuter avec eux de leur rencontre, de leurs ambitions artistiques et de leur complémentarité.

crédit : Julien Babigeon
  • Bonjour à tous les deux et merci de bien vouloir répondre à nos questions ! Tout d’abord, pouvez-vous nous expliquer comment vous vous êtes rencontrés, quelles sont vos expériences personnelles et comment avez-vous été motivés par l’envie de travailler ensemble et de former You Man ?

Tepat : On s’est rencontrés sur Tinder en 1996.

Giac : Hihi, non on s’est rencontrés au lycée. On faisait de la musique et on a construit un groupe de rock avec des potes alors que personne ne savait vraiment jouer. On ne s’est plus jamais vraiment quittés ensuite. La motivation était surtout une question de simplicité. Très vite, nous étions sur la même longueur d’onde.

Tepat : On l’était tout en ayant des univers différents, et même parfois très différents. J’aime beaucoup les couleurs, et Giac n’aime que le noir et le gris, par exemple. Au fond, You Man est le fruit de l’évolution de notre amitié de vingt ans. Tu sais, je crois que tes amis sont ceux qui continuent à t’aimer même quand ils te connaissent très bien. Et, quand les questions d’ego entre nous sont mortes, You Man est né. Et depuis, on répète tous les lundis soirs…

  • You Man n’est pas que de la simple électro ; c’est un mélange d’ambiances, d’atmosphères, se rapprochant autant de la chanson que d’instrumentaux atmosphériques et entêtants. Était-ce une volonté que vous aviez dès le départ, ou cela s’est-il imposé au fil de votre travail en commun ?

Giac : Intéressant ! Il se trouve, comme on le disait plus avant, que nous avons eu plusieurs projets musicaux très différents ensemble avant You Man. D’abord plutôt rock, puisqu’on est guitaristes tous les deux ; puis des formations plus électros. C’est peut-être pour cette raison qu’on a tendance à composer nos morceaux comme ça. Mais il n’y a pas de volonté de contrôler quoi que ce soit derrière tout ça. Les idées ne nous appartiennent pas. De plus, aujourd’hui, c’est très difficile de catégoriser la musique en différents styles ; les gens écoutent de tout, de la techno au classique, du rock au R’n’B. Finalement, il semblerait qu’il n’y ait qu’un seul style : la musique.

  • Votre excellent premier album, « Spectrum of Love », est sorti en novembre dernier. Pouvez-vous tout d’abord nous expliquer ce titre mystérieux, mais qui résume pourtant parfaitement l’atmosphère du disque ?

Giac : Le terme « Spectrum of Love » provient d’un fabuleux discours d’Alan Watts qui date des années 1970 et dont on trouve quelques extraits sur YouTube. Alan Watts était un philosophe mystique californien qui prônait l’amour pendant les années hippies, comme d’autres le faisaient à cette époque. À ceci près que Watts avait des visions prophétiques, et qu’il évoque souvent dans ses écrits l’époque que nous sommes en train de vivre aujourd’hui. Après la période hippie, nous sommes entrés dans une forme de désenchantement et de méfiance. Période qui nous a donné son lot de bonne musique, certes, avec le punk et la new wave par exemple, où ce qui était subversif, c’était de péter une chambre d’hôtel après un concert. Haha, le gros cliché ! Mais là où on veut en venir, c’est qu’une nouvelle forme de subversion est en train de réapparaître, dans tous les recoins du Monde : l’Amour, l’empathie, la bienveillance.

  • On passe, dans cet album, de pistes construites comme de véritables chansons (« When We Fall ») à des musiques beaucoup plus dansantes et hypnotiques (« Planet Circus »). Comment avez-vous bâti la continuité, l’intégrité de l’album ?

Giac : On a traversé une période très prolifique, très abondante, et on s’est retrouvés avec plus d’une trentaine de tracks finis. Alors, comme nous sommes fans des albums qu’on écoute du début à la fin, et plus encore si tu peux danser dessus le samedi soir ou les écouter le dimanche matin au petit déj’ sans avoir la tête qui explose, on a tenté de se coller à cet exercice en sélectionnant les morceaux qui semblaient s’emboîter le mieux les uns avec les autres. Et, en réfléchissant, à les mettre dans l’ordre qui nous semblait le plus raconter ce qu’on voulait raconter.

  • Parlez-nous de vos collaborations avec Jérôme Voisin, Black Cracker et Antoine Pesle. De même, comment êtes-vous parvenus à les réunir, malgré leurs bagages artistiques assez différents, sur « Spectrum of Love » ?

Tepat : Alors, ça s’est fait très spontanément avec Fonzy (Jérôme Voisin) et Antoine Pesle, qui sont lillois et que nous connaissions déjà. Pour Black Cracker, qui est à Berlin, c’était différent, car nous cherchions spécifiquement un rappeur pour « Breathin’ » et c’est par l’intermédiaire de Vincent, de Alpage (leur label, NDLR), que nous l’avons rencontré. Mais en gros, on leur laisse carte blanche pour les paroles et les mélodies et, nous, on réarrange derrière. C’est agréable de voir d’autres interagir sur nos morceaux, nous en renvoyer quelque chose qu’on n’attendait pas.

  • Même s’il ne s’agit que d’un premier album, votre son est immédiatement reconnaissable, car vos samples et instruments ont quelque chose d’organique, de vivant, de palpable. Est-ce une volonté de donner une âme à la musique électronique ? Et comment vous y prenez-vous pour y parvenir ?

Tepat : Ah, merci de nous dire que tu reconnais notre son ; nous, on aurait plutôt l’impression d’être un peu foutraques ! Bon, c’est vrai qu’on aime mettre dans chaque morceau au moins un élément « humain », que ce soient une voix ou une basse, parce que c’est justement ce mélange qui nous intéresse, entre une production avec un kick sub très net sur une basse jouée, ou justement, si la basse est fort synthétique, la contrebalancer avec le kick plus flottant d’une vraie batterie. Après, ce n’est pas non plus obligatoire. On utilise aussi des samples un peu crades, qui peuvent apporter ce côté organique.

  • Vous expérimentez également, au fil de « Spectrum of Love », de nombreuses pistes artistiques et stylistiques ; je pense notamment au troublant et tourmenté « Breathin’ » ou au superbe et dynamique « There Is a Land ». Aucun titre ne ressemble à un autre. Comment parvenez-vous à maintenir cette originalité, ce renouvellement constant dans ce que vous composez ?

Giac : Eh bien, merci beaucoup pour ces bonnes ondes ! Mais qui sait donc d’où viennent les idées ? Souvent, quand on ne sait pas trop quoi répondre, on peut employer les mots de grands artistes qui en parlaient sans doute mieux que nous pourrions le faire. Notamment Picasso qui disait : « Quand je n’ai pas de bleu, je mets du rouge ». Ou aussi Kurt Cobain, qui disait : « Si je fais de la musique, c’est pour ne pas avoir à en parler ». De notre côté, on ressent bien que la création a quelque chose de connecté avec le mystère, qu’on le veuille ou non. C’est un mystère, qu’on s’appelle Debussy, Kurt Cobain, René Magritte ou les Chemical Brothers, sans doute. Et certainement que ça doit le rester.

  • Comment a été reçu « Spectrum of Love » depuis sa sortie ? Quels échos, aussi bien de la part de la presse que de vos fans, avez-vous reçus ?

Tepat : Vraiment surpris par les retours, et la quantité des retours de la presse, que ce soit régionale, à Calais notamment notre ville natale, à Lille et aussi nationale dans les magazines spécialisés. On n’avait jamais connu ça.

  • Nous allons pouvoir assister à votre concert du 15 septembre prochain, dans le cadre du Crossroads Festival. Comment réussissez-vous à retranscrire, sur scène, la complexité de vos créations ?

Tepat : Ah bon, tu les trouves complexes, nos créations ? (rires) Pour le live, nous sommes dans une formule plutôt simple, entre le DJ set et le live. Pour l’instant, l’important pour nous est de passer un bon moment avec les gens sans justement trop complexifier les choses et, comme nos morceaux sont beaucoup arrangés, il nous semble que ça aurait moins de sens de vouloir les recomposer intégralement en live.

  • À quoi devons-nous nous attendre en matière de mise en scène pour votre prestation ? Des projections, des lumières particulières ?

Tepat : Oui, nous avons une projection particulière qui mélange les visuels de nos différents clips, avec encore beaucoup de gifs animés !

Giac : Mais bon, inutile de spoiler la fin du film, pas vrai ?

  • Vous êtes tous les deux Lillois, et votre ville est en train de devenir un véritable vivier musical, tous styles confondus. Quel regard portez-vous sur cette scène artistique ? Vous arrive-t-il de collaborer avec certains de ses acteurs ?

Tepat : Oh oui, la scène lilloise est très riche : on entend parler de nouveaux groupes ou collectifs chaque année, c’est vraiment bien. C’est peut-être un peu cliché, mais la musique est pour nous l’une des meilleures activités pour passer son temps. Alors, Lille mérite encore plus de groupes, plus de labels, d’événements et de renommée, comme on peut le voir en Angleterre sur des villes autres que Londres, qui ont réussi à se créer leur propre place. Dans nos rêves les plus fous, Lille serait le Manchester français, et Calais, le Liverpool !

Nous avons fait un remix pour Rocky au printemps, aussi nous allons sortir un prochain morceau en collaboration avec Jerge et d’autres projets de collaborations sont dans les tuyaux, mais on ne préfère pas en dire plus pour le moment sinon ça fout la poisse ! (rires)

  • Pour finir, qu’attendez-vous de votre passage au Crossroads Festival ?

Tepat : On attend d’y passer un bon moment !


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