[Entourage #118] Wendy Martinez

Le pouvoir de la musique du premier EP de la Française Wendy Martinez a quelque chose de tout simplement subjuguant. Il se manifeste avec beaucoup de lumière et de créativité par sa capacité à former une apesanteur cosmique hors du monde et hors du temps, qui invite les âmes curieuses et sensibles à s’échapper vers un ailleurs onirique et romantique. Si aujourd’hui, la musicienne lyonnaise s’illustre sur la voie d’une nouvelle échappée en solitaire, sous son propre nom, elle s’était déjà révélée en fine esthète et en chanteuse inspirée, notamment au sein des merveilleux Gloria. Vocalement, Wendy Martinez chante avec beaucoup d’allant, d’élégance et de reliefs, elle incarne parfaitement son imaginaire vivant, empreint de couleurs, de nostalgie et de rêveries. Les puristes pourraient relier cette voix à celle de Catherine Ribeiro (référence assumée de Wendy Martinez, et particulièrement de l’album « Paix » de 1972 en compagnie du groupe Alpes) même si dans les détails, il faudrait nuancer cette comparaison. De manière contemporaine, Wendy Martinez s’inscrit inconsciemment dans cette faille esthétique et spatiale étroite où excellent des personnalités artistiques aussi emblématiques que Barbara Carlotti ou encore la géniale Lætitia Sadier, connue bien entendu à travers son groupe majeur, Stereolab. Comme ces illustres consœurs, elle synthétise avec bonheur une culture musicale curieuse, imprégnée par la liberté et l’exigence des aventuriers français des musiques populaires, à l’image du label Saravah (Brigitte Fontaine, Areski, Higelin) mais aussi évidemment de psychédélisme folk et de culture pop anglo-saxonne. Dans ce numéro d’Entourage, nous découvrons avec bonheur que pour Wendy Martinez, être musicienne passe aussi et surtout par le fait d’appartenir à une communauté d’esprit, un microcosme musical, dans laquelle elle peut s’évader, s’épanouir, se nourrir pour échapper en quelque sorte à la dictature de la norme et de la mode.

crédit : Anne-Laure Étienne

Amy Winterbotham / Midnight Cassette

J’ai rencontré Amy il y a plusieurs années, avant qu’elle ne rejoigne Gloria, groupe dans lequel je chantais déjà. Nous traînions dans la même bande de musiciens lyonnais. J’aimais beaucoup son duo de l’époque, Too Many Monkeys. J’ai un très beau souvenir d’Amy dans mon salon jouant du Debussy de ses longs doigts fins… C’est peut-être suite à ce moment qu’Alexis Morel Journel a eu envie qu’elle rejoigne Gloria au clavier et à la voix, avec sa belle voix chaude et grave. Nous avons depuis partagé des moments assez uniques, notamment lors de tournées de Gloria en Angleterre, en Italie… Récemment, Amy a sorti un premier album avec son groupe Midnight Cassette, monté autour de ses chansons, composées avec Pierre Paturel (ex-Too Many Monkeys) et le reste du groupe. J’adore cet album, très 60’s dans le son, aux longues réverbes chauffant sa voix, aux textes poétiques, aux arrangements délicats… Je suis admirative du travail qu’Amy a accompli, tant artistiquement que dans l’effort qu’il faut pour amener dans ces temps difficiles un album à voir le jour – et peut-être que pour une femme ça reste encore plus complexe que pour un homme. Nous nous sommes beaucoup entraidées et encouragées mutuellement dans la conception de nos disques : c’est précieux.
J’ai choisi pour montrer son travail une récente vidéo live d’un titre que j’adore, dont les paroles résonnent étrangement avec les temps que nous vivons…


Electric Mamba

Dans cette fameuse bande de musiciens des pentes de la Croix-Rousse, il y a également Pierre Paturel (déjà cité plus haut dans Midnight Cassette), Jérémy Bon, Jérémy Turpin, Giles Davenport, avec qui j’ai le sentiment d’avoir partagé pas mal d’improvisations sauvages, ou de soirées folles, ou de connexions artistiques – Pierre notamment, aujourd’hui devenu également réalisateur de clips, spécialisé dans l’image animée Monty-pythonienne, m’a souvent inspirée et conseillée pour mes propres montages vidéo. J’adore le son que ces musiciens ont développé année après année, d’abord seuls, dans Electric Safari, puis avec Idylle, à l’aura incandescente, dans Electric Mamba. Un Afro Beat bien transe, où on se retrouve à danser comme des fous sur des rythmes complexes, tout sauf du quatre temps, sans s’en rendre compte, et à en redemander, parce que cela réchauffe le dedans.  Récemment ils ont réalisé une vidéo live de leur morceau « Barnara Wali » pour L’Obs, que je trouve extrêmement puissante, Idylle au centre, magnétique, et eux dans un tel soutien autour…


Ottilie [B]

J’ai rencontré Ottilie lors d’un étrange festival dans un domaine incroyable dans les Cévennes, il y a une dizaine d’années, et je me suis retrouvée à improviser à la voix avec cette femme sauvage, autour du feu, pendant un sacré moment, et c’était bon… Depuis, nous nous sommes toujours suivies à distance sur nos projets respectifs, dans une autoémulation très belle. Ottilie m’impressionne sur tous les plans : sa voix magnifique que je qualifie toujours de « tellurique », sa créativité si vive, son usage toujours moderne des nouvelles technologies, et son feu, sa flamme… Aujourd’hui Ottilie travaille à son nouvel album, « COEUR <3 », que j’ai eu la chance de déjà pouvoir entendre puisqu’elle m’a demandé d’y participer sur une chanson… On sent tellement de liberté dans cet album, dans le son, la réalisation et les textes, c’est inspirant et ça fait beaucoup de bien en ce moment.
J’ai demandé à Ottilie cet été si elle voulait me faire des chœurs sur « L’Aube », et j’ai reçu une vraie chorale dans ma boîte mail, avec des harmonies puissantes, de vrais chants de sorcière. Comme j’aimais toutes ses voix et ne voulais rien enlever, j’ai demandé à Greg Delisle (qui a mixé l’EP) de mixer ça, alors il a pris ses ciseaux numériques et il a fait de la dentelle avec les prises d’Ottilie, dont les chœurs ont considérablement enrichi ma chanson.
J’ai choisi une vidéo live impressionnante d’un titre de son dernier album « :passage: », que j’aime aussi beaucoup, c’est le titre « J’irai la chercher ».


Alexis Kacimi / Gyrophare

Je connaissais The Rebels of Tijuana depuis des années, sans connaître le nom du chanteur, Alexis Kacimi. C’est en démarchant son label Le Pop Club Records que je l’ai rencontré, d’abord virtuellement, parce qu’il a décidé de sortir mon disque, en collaboration avec le label Belka avec qui je travaillais déjà. Et puis j’ai découvert ses albums solos, et on a commencé, comme on est bavards tous les deux dans ce domaine (ou dans la vie tout court ?) à se filer des influences musicales, se conseiller des albums. C’est toujours bon de pouvoir causer de certains disques obscurs… Au final, j’ai réalisé qu’on avait pas mal de références en commun, et qu’on aime le même type de son.
Je suis assez admirative du travail d’Alexis, qui mène de front plusieurs combats : la gestion de ce label bien classe (il défend très bien les artistes dont il sort les disques, il a toujours du temps à accorder), son propre travail musical, en studio et avec son groupe, son boulot à côté…
J’adore le dernier disque d’Alexis : il y a des titres assez dingues, comme « La nuit t’appartient », un titre percussions-voix comme je les aime, à la poésie déclamée et non chantée, ce que j’aime aussi, et aussi « Le jardin des regrets » et « S’endort la nuit »… Mais mon titre préféré reste incontestablement « Il venait d’avoir vingt ans », titre dont Pierre Paturel a réalisé le clip d’images animées.


Laetitia Velma

J’ai rencontré Laetitia lors d’un co-plateau dans un théâtre lyonnais, où je jouais avec mon ancien projet solo – elle aussi jouait en solo, piano numérique et voix. Nos musiques se faisaient écho à ce moment, alors nous nous sommes rapprochées, et nous avons gardé contact. J’ai été heureuse de pouvoir passer quelques jours chez elle à Nantes, où elle vit, lors d’une tournée de ce projet solo, et puis lors d’une autre tournée. Avec Laetitia, nous avons le même parcours de femmes musiciennes meneuses de projets, qui n’est pas toujours évident, nous nous sommes beaucoup soutenues. Laetitia fait partie de celles et ceux à qui j’envoie mes maquettes et mes titres fraîchement mixés en premier, parce qu’elle connaît bien mon travail et qu’elle est de bon conseil.
J’aime beaucoup le premier album de Laetitia, « Les Eaux Profondes », produit par Dominique A, ainsi que le suivant, « Cinq Lunes », des albums à la pop délicate et poétique, en français et anglais, portée par sa douce et belle voix. Aujourd’hui, Laetitia travaille avec le Collectif Orum, un collectif mêlant musique et nouvelles technologies, capteurs sonores et visuels sur scène – je suis très intéressée par ces expérimentations qui me rappellent le travail de Laurie Anderson.


« La Chevauchée Électrique » impose avec force, une sensibilité peu commune, dans un monde qui perd chaque jour toujours un peu plus de nuances. Ce moyen format a certainement quelque chose de salutaire, aussi bien pour sa créatrice que pour nous. Dans ce disque, l’acte créatif devient cette manière de mettre à distance le réel, dans une mécanique qui aurait quelque chose de spirituel, qui exprimerait avec cœur et humanité une profonde réflexion intérieure, personnelle et philosophique. Loin d’un propos indigent et intellectualisant, les chansons racontent dans un curieux mélange de modestie, de sensualité, de simplicité et d’ambition esthétique, l’amour aussi bien romantique que physique (« Mon aviateur », « La chevauchée électrique »), la résilience et la survie (« Kilomètre Zéro »), la valse des émotions (« L’Aube »), la modernité post-industrielle (« Les écrans tristes »), le temps qui passe (« Les Vieilles Filles en Fleur »). Il y a beaucoup de pudeur chez Wendy Martinez dans cette manière de puiser dans son propre vécu tout en conservant cette grande part de mystère et de flou, qui tranche d’ailleurs avec le storytelling à outrance que nous suggère la vie numérique. Il fait ainsi de « La Chevauchée Électrique » une œuvre de résistance, douce et puissante à la fois.

« La Chevauchée Électrique » de Wendy Martinez est disponible depuis le 26 mars 2021 chez Le Pop Club Records, Belka et Outré.


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