[Interview] Wax Tailor

La casquette vissée sur la tête, Wax Tailor nous a reçus dans les bureaux de Believe Recordings pour parler de son dernier album « Wax Tailor and The Phonovisions Symphonic Orchestra », issu d’une collaboration avec le Conservatoire de Lille. Et si le compositeur de génie n’aime pas « la musique trop bavarde », on ne peut pas en dire autant de sa conversation… Malgré une journée-marathon et un timing ultra-serré, il nous a expliqué la genèse de ce nouveau projet avec toute la passion qu’on lui connaît.

crédit : Nicolas Guerin
crédit : Nicolas Guerin
  • Pour célébrer tes dix ans de carrière, tu as vu les choses en grand avec une tournée en format symphonique. Il en résulte un album sorti en digipack, avec double CD/DVD et quadruple vinyle. Tu t’es offert un sacré cadeau d’anniversaire !

Oui clairement, mais je ne tire pas ma révérence non plus ! C’est un cadeau, un jouet d’enfant gâté, mais avec un désir de partage à tout-va. C’est un projet personnel qui est devenu une expérience collective, vécue avec une équipe d’une centaine de personnes sur le projet et avec ceux qui me suivent depuis longtemps. J’avais envie de leur dire « Venez, on va faire quelque chose ensemble. On va s’offrir un truc un peu sophistiqué, un plaisir de fin gourmet ».

  • Ton album est une relecture de 27 titres issus de tes 4 albums. Cette tracklist, tu l’avais en tête dès le début ou c’est le résultat d’un travail avec l’équipe de l’orchestre  ?

Le choix des titres s’est fait a posteriori, à la suite d’un gros travail sur l’écriture, les arrangements, l’orchestration. Il y a eu toute une phase de préparation et de création avant de choisir les musiciens et la chef d’orchestre. Ce n’était pas un dialogue du genre « on fait ou on ne fait pas », on était réunis pour jouer un répertoire bien précis.

  • Mais pourquoi tel titre était a priori plus pertinent qu’un autre ?

L’idée était d’aller chercher des titres qui faisaient sens. Avec « Que sera », on pouvait très bien me dire « Ah bon, encore ? ». Mais je prends vraiment plaisir à le faire et j’ai plein d’idées sur la façon de le revoir. Alors pourquoi pas ! À l’inverse, j’ai refusé des titres qui pouvaient paraître évidents. Il y a aussi des morceaux que je n’avais pas joués en live car ils étaient très atmosphériques et je n’avais pas la formation pour le rendre comme je voulais. Et là, ça devenait enfin possible. C’est le cas de « A Woman’s Voice » de mon premier album ou de « Sometimes », un titre important que j’ai toujours aimé mais qui n’avait pas de légitimité en live. Faire tourner des samples avec mes musiciens qui me regardent, c’est pas hyper pertinent. Avec l’orchestre, ça prenait enfin du sens. Pour « Alien In My Belly », je ne l’avais pas joué depuis longtemps car le résultat n’était pas satisfaisant. Là, j’ai revu complètement l’orchestration et ajouté une minute d’introduction. J’avais envie de secouer les formats, de me dire « Qu’est-ce que je peux faire dix ans après, avec un regard et un outil différents ? ».

  • Et comment s’est passé l’enregistrement de l’album, vu le format choisi ?

J’insiste vraiment sur le fait que je voulais faire un disque, pas un live. À la base, je suis quelqu’un de studio : j’aime les versions studio bien pensées, bien réalisées. Je ne suis pas trop fan de live… Les concerts les plus dégueulasses peuvent être ceux qu’on a le mieux vécus car c’était le feu, mais mieux vaut ne pas le réécouter après (rire). Le côté « grosse ambiance » des disques live, je m’en fous complètement. Surtout que là, je mets le public en position assise sans chercher à le faire gueuler. Je voulais de la finesse, des reliefs, des nuances…

On a donc enregistré pendant sept soirs en prenant le meilleur rec. Ensuite on édite, on coupe et on ne rajoute pas des « Alors ça va Lille ce soir ?! » (rire). Ça, c’est bien dans une salle mais, sur un album c’est juste la musique. Il a aussi fallu avoir une direction artistique dans les arrangements car on est parfois trop gourmand dans l’écriture : il y a des percussions, des cuivres… Tout entendre en même temps, ça ne marche plus à un moment donné. Donc le disque n’est pas fidèle à ce qui s’est passé dans la salle mais à ce que j’avais envie qu’il s’y passe. Mon garde-fou, c’est toujours moi : « Qu’est-ce que j’ai envie d’entendre ? ». Sur disque, j’aime bien écouter le « Roseland » de Portishead ou un Nirvana « Unplugged » car ça prend une autre tournure avec leur son grunge. Ou le « Live at Pompeii » de Pink Floyd pour son expérience sensorielle. Ces titres me remuent par leur discours, leur distance par rapport à la version originale.

  • Ce dialogue entre machines et instruments a-t-il été facile ?

Ce sont deux univers différents mais l’important était le feeling. Il était essentiel d’avoir une bonne approche du projet et d’établir un vrai dialogue technique entre moi et l’équipe de l’orchestre. On doit être super synchro entre la musique et la vidéo et tout se base sur un mouvement… C’est moi qui donne le départ, et la chef d’orchestre attend mon exécution pour le donner à l’orchestre. Si on n’est pas dans un truc extrêmement pensé, le risque est d’avoir une inertie. Moi, j’exécute avec une machine donc c’est bête et méchant. Par contre, avec l’orchestre, il y a une latence humaine à gérer. Il ne fallait pas avoir des instrumentistes qui jouent très bien ensemble, mais pas avec moi. Il a donc fallu trouver des réponses à ça.

  • Tu as choisi Lucie Leguay comme chef d’orchestre. Tu peux nous raconter un peu cette rencontre ?

En fait, je l’ai choisie sur une anecdote. Un chef d’orchestre avait tenu des propos pas vraiment classes sur la place des femmes dans la direction d’orchestre. Quand je suis arrivé au Conservatoire de Lille, on m’a annoncé sa présence et j’ai gentiment fait de la provoc’ sur son discours misogyne. Pour certainement le dédouaner, le Conservatoire m’a tout de suite proposé de bosser avec Lucie. C’était aussi ridicule (rire). Je n’allais pas la choisir uniquement parce que c’était une femme et qu’elle avait des couettes… Par contre, j’ai voulu la rencontrer et ça s’est super bien passé. C’est quelqu’un de très bosseur. Là, on revient de Bogota où on a joué avec l’Orchestre National de Colombie. Diriger un orchestre sans connaître la langue et la culture, c’était loin d’être évident. Et à 24 ans, elle a super bien géré. Et sans sortir des poncifs idiots, j’ai remarqué que dans mes relations de travail, les femmes ont souvent plus de niaque.

Lucie Leguay
Lucie Leguay
  • Depuis cette collaboration, tu te sens encore « analphabète de la musique » pour reprendre tes propos ?

Analphabète, c’était de la provocation même si c’est aussi une réalité. Je suis surtout autodidacte. Évidemment je sais composer, mais je ne sais pas lire. Lorsqu’un musicien me demande des précisions sur une partition, je lui dis d’aller voir le chef car moi, je ne sais pas ! J’ai choisi depuis longtemps de prendre cette distance pour ne pas produire de la musique au kilomètre avec une facilité qui m’empêcherait d’avoir du recul. J’en suis convaincu. Un super instrumentiste, centré sur l’académisme, peut aussi être trop volubile. Enchaîner les solos endiablés, c’est pas mon truc. Je n’aime pas la musique trop bavarde. L’économie donne toujours quelque chose, elle offre de l’espace, du sens.

  • Revenons sur ton nouvel album. Tu as repris le titre « Phonovisions » de l’album « Dusty Rainbow from the Dark« . Quel sens donnes-tu à ce mot ?

Il a un sens profond car il fait la liaison entre plein de choses. Dans « Dusty Rainbow from the Dark », c’est le moment où l’enfant est dans une sorte de quête, une perte des sens où il entend des images et il voit des sons. C’est le reflet de la force d’évocation de la musique. La musique nous renvoie des images. C’est quand même paradoxal et ça nourrit ma démarche depuis le début. Je fais beaucoup de démos qui aboutissent rarement à des titres, sauf si une porte s’ouvre sur mon imaginaire. Il est alors probable qu’une autre personne ouvre une autre porte et ça devient magique. La musique est comme la littérature car elle crée des images très personnelles. Pendant des mois, on pouponne une musique qui nous appartient et puis on la donne. Tout d’un coup, elle devient autre chose dans la vie de chacun.

Wax Tailor - Filigrane

  • Pourtant, en live, tu offres une vision assez précise des choses avec l’apport de la vidéo.

J’offre une vision dans le cadre d’une scénographie en live car c’est une invitation à un univers donné, à un temps donné. Quelque part, c’est comme aller voir un film : on coupe le fil pendant 2 heures. Mais mon travail sur l’image n’est pas là pour limiter le champ des possibles car le pire choix serait de réduire l’imaginaire des gens. Je propose un univers et le décor est là pour aider à plonger.

  • Ta tournée est sur le point de s’achever. Ce n’est pas un peu frustrant d’avoir seulement une dizaine de dates, vu le travail colossal qu’il y a derrière ?

Si, clairement ! C’est même un truc de maso (rire). Je suis aussi frustré que toute l’équipe mais on est aussi face à des réalités, des contingences implacables. Monter un tel spectacle coûte très cher et pour une prod’ c’est impossible de suivre vu le prix des billets. Mais je me suis battu pour ça. Mais le côté éphémère rend aussi la chose précieuse et ça fait le balancier. Le disque est là pour l’immortaliser, même si l’expérience vécue dans la salle ne pourra jamais être retranscrite.

  • D’ailleurs tu as tourné dans des opéras et amphithéâtres, alors que tu es plutôt habitué aux salles de concert ou scènes de festival. Comment as-tu dépassé le côté un peu conventionnel de ces lieux ?

La proposition initiale était de faire quelque chose d’un peu cérémonial, et d’en jouer avec. Je suis un peu taquin ! Je voyais bien les passages où les gens avaient envie de décrocher et je faisais exprès de les retenir. Le paradoxe était de faire tout l’inverse de ce que l’on fait habituellement. Et bim, ça partait d’un coup. Ça donne une palette encore plus large.

  • Et le public qui est venu… plutôt branché électro hip-hop ou musique classique ?

Au début, je pensais attirer un nouveau public, plus âgé Au final, c’est plutôt mon public qui est venu dans un contexte différent. Tant pis, tant mieux. Ça m’a fait plaisir de voir que ça s’adressait à des gens vraiment concernés. Mais ça ne m’aurait pas déplu de voir un autre public curieux de découvrir le projet.

  • Tu penses déjà à un autre projet studio ?

Oui carrément. Il y a encore une date à Nice mais après je m’enferme à double tour dans le studio que je suis en train de monter. Ça fait trois ans que je n’ai pas eu un moment d’autisme complet où je ne pense qu’à ça, genre monomaniaque. J’ai vraiment envie et besoin de ça, de m’enfermer et malaxer des vinyles.

Sortie du double CD-DVD et quadruple vinyle, « Wax Tailor & The Phonovisions Symphonic Orchestra » le 3 novembre 2014 chez Believe Recordings.


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