[LP] Toybloïd – Modern Love

En cette année si spéciale et si particulière, les disques s’annoncent et se désannoncent, ils apparaissent furtivement et n’ont pas vraiment le temps d’exister. En février dernier, un article Entourage avait ouvert notre chemin rédactionnel vers la sortie de « Modern Love », second long format de Toybloïd. Au-delà de considérations dépassant le strict cadre de la musique, le trio affiche pourtant une vitalité ardente, une envie évidente avec cet album de power pop frais et direct, qui sans être très original, affiche une grande générosité et un côté très accessible. S’émancipant de certains principes quasi-dogmatiques dans l’univers des musiques indépendantes et de la critique rock, le trio parisien démontre avec aplomb et sincérité que les motivations des femmes à faire du rock ne sont certainement pas les mêmes que celles des hommes. Il convient donc d’écouter ce disque pour ce qu’il est, et pas simplement au regard des représentations habituelles de la mythologie rock’n’roll, parfois embourbée dans ses propres contradictions, verrouillée par les mécaniques du machisme et de la virilité.

En commençant cette chronique, il faudrait d’ailleurs nuancer par le fait que le trio est aussi et surtout un groupe mixte, structuré autour de Lou Sirkis, Madeleine Loiseau, mais aussi de Grégoire Mugnier (cela ne vous rappelle pas Gossip ?). En 2020, a priori la présence de femmes sur le devant de la scène, dans l’univers du rock reste un sujet à part entière, entre condescendance, mépris et discrimination positive. Il est par exemple étonnant de voir que le terme « Screaming Female » soit devenu un genre à part entière, dans l’univers du metal et du hardcore. Pourtant du côté de Toybloïd, le leitmotiv majeur appartient certainement à un aspect basique, mais évident : le rock’n’roll reste encore un exutoire, le lieu d’une expression libre et autonome. Ainsi un titre comme « Rck’N’Rll » traduit très simplement, avec sincérité, cette sensation grisante procurée par le moment de communion et d’abandon que le rock’n’roll procure. Comme beaucoup de musiciens indés, les trois complices ont sûrement un jour voulu faire comme leurs modèles d’alors, à savoir par exemple Placebo, L7, Gossip pour Lou et Madeleine. Influences d’ailleurs très présentes dans ce disque, mais auxquels nous pourrions peut-être ajouter (sans en être vraiment certain) Queen Of The Stone Age sur « Beauty & the Beast » et « Ants », The Distillers sur « Violence », The Bangles sur « Shiny Kid », Nada Surf sur « Queer », Hole sur « Fur », Blondie sur « Seven » et même Shampoo sur « Sunrise » ou Rihanna sur « Diamonds ».

Vous l’aurez compris : le spectre est assez large, il ne joue pas la carte alternative comme une posture, et il assume totalement son identité, ne cherche pas inventer une autre histoire que la sienne, le tout sans lâcher un réel versant électrique et énergique. En somme, « Modern Love » reste un album très pop, qui se signale par ses riffs hédonistes, son énergie lumineuse, sa volonté fédératrice. Il contraste à l’évidence avec la volonté de différenciation et le besoin de radicalité d’une certaine partie du rock indépendant. Nous entendons déjà les esprits chagrins critiquer la production, en l’associant très vite au gros mot « commercial ». Ceux-là même qui s’emballeraient si Toybloïd était allé enregistrer chez Steve Albini à Chicago. Bien sûr, ce LP a des défauts : un accent parfois un peu trop « frenchy », un tempo un peu trop constant sur l’ensemble du tracklisting. Mais il est, à l’inverse, marqué par une complicité musicale indéniable, un impact plus collectif qu’individuel. Il se concentre également sur des fondamentaux aussi classiques, que l’efficacité de la basse-batterie, (flagrant sur « Monster »), que la fluidité de la mécanique couplets refrains (imparable sur « Diamonds »).

Mine de rien, ce LP regorge de titres immédiats et urgents, et d’une certaine manière, il va bien plus à l’essentiel que le premier album de Toybloïd. À l’image de sa pochette, particulièrement réussie, et déjà explicite en soi (dont le grain et la tonalité rappellent énormément celles des premiers disques de Placebo), « Modern Love » a aussi des choses à dire, comme d’interroger la notion même d’amour en 2020 dans nos sociétés modernes, comme un contrepoint aux débats houleux sur le mariage imprégnés de conservatisme et d’intolérance.

Pour conclure, nous pourrions relier « Modern Love » aux propos développés dans le livre de Vivian Goldmann, « La revanche des She-Punks », sorti à l’automne en traduction française (Castor Astral). Très loin des canons imposés par le patriarcat, dont le rock n’est pas exempt loin de là, Toybloïd démontre en effet avec son nouvel album, avec beaucoup de naturel et d’envie, que le trio n’a toujours pas besoin d’une autorisation pour vivre à sa manière son aventure rock’n’roll et qu’il participe plus que jamais en France à faire évoluer les mentalités autour du genre, autour de la place des femmes dans la société, particulièrement dans le monde des musiques populaires.

crédit : Eva Quillec

« Modern Love » de Toybloïd est disponible depuis le 26 juin 2020 chez Toybloïd Records, KMS Disques et Sony Music France.


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