[Live] This Is Not A Love Song 2019, jour 3

Après une édition 2018 marquée par une affiche regorgeant de groupes célèbres et prestigieux qui n’aura pas apporté toutes ses promesses et lui aura un peu fait perdre de son originalité au milieu des mastodontes estivaux, le festival nîmois This Is Not A Love Song (TINALS pour les intimes et les feignasses) revenait pour une septième édition résolument plus indépendante. Si le pari est réussi en termes de programmations, le festival a par moments été victime de son succès avec une fréquentation exceptionnelle et des couacs organisationnels sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir. C’est parti pour un compte-rendu jour par jour de cette fête géante, exubérante et épuisante de trois jours, et on termine en beauté avec le samedi !

Shame – crédit : Cédric Oberlin

Pour ce dernier jour, très chaud et très ensoleillé, nous arrivons pile à l’heure pour le concert des Japonaises indéboulonnables de Shonen Knife. Groupe relativement obscur, mais tout aussi culte qui opère depuis 1981 et dont subsiste aujourd’hui seule Naoko Yamano au chant et à la guitare, est un trio de punk féminin aussi pop que garage régulièrement comparé aux Ramones dont ses musiciennes jouent par ailleurs un certain nombre de reprises. On s’amuse beaucoup de découvrir sur scène un groupe aussi ancien qui comptait parmi ses fans un certain Kurt Cobain. Les trois musiciennes sont radieuses, arborant un look chromatique coordonné (une couleur primaire chacune), et alternant chansons en japonais et en anglais. Bien sûr, tout cela donne l’impression d’entendre vingt versions à peine différentes de la même chanson, mais de la même manière que cette recette a toujours fonctionné pour les Ramones, Shonen Knife s’en tire très bien avec un set idéal pour débuter la journée, même si nous étions bien contents d’avoir trouvé un coin d’ombre pour observer tout cela et remuer nos bassins sur des versions charmantes de morceaux empruntés à Black Sabbath lorsque le groupe verse dans la partie grunge de son concert – un genre que, si on y réfléchit, elles auront à la fois précédé et vu décroître. Côté compos, on retiendra un réjouissant et régressif « Ramen Rock » qui fait bien rire le public, et côté reprises, entre deux morceaux des Ramones, c’est une cover inattendue de « Top of the World » des Carpenters qui sera reprise en chœur par la frange la plus âgée des spectateurs. Un précis de bonne humeur et d’efficacité.

Après notre détour désormais traditionnel par le Patio ombragé pour saluer Nina & Simone en plein Blind Test, on bouge vers la Mosquito pour voir la fin complètement perchée – littéralement – du concert de Wednesday Campanella, groupe d’art pop électronique japonais dont la chanteuse rappelle aisément Björk dans l’attitude plus que dans la voix. Lorsque nous arrivons devant la scène, elle se balade d’ailleurs dans le public, avec des fleurs, un ballon géant de la taille d’une petite montgolfière étant amené et tiré par le staff puis éloigné vers d’autres horizons du festival – il manque au passage de nous passer dessus. Scène surréaliste qui se termine par la chanteuse, grimpée sur un élément de la console son, en train de brouter une plante d’un air rêveur et distant, pendant que ses musiciens continuent de jouer une musique éthérée et hypnotique. On en regrette d’avoir raté le reste de ce visiblement très singulier concert.

C’est l’heure de l’évacuation du site (l’entrée du festival étant libre jusque 19h) et de la pause avant la reprise des concerts à 20h. Nous restons à proximité de la Mosquito pour être bien placés – premier rang, on l’avoue – pour le concert des phénomènes irlandais Fontaines D.C., qui ont sorti quelques semaines plus tôt leur premier et excellent album « Dogrel », attendu depuis des mois après une hype qui n’en finissait pas de grimper.  Le concert est un uppercut tranquille, le groupe conjuguant à leurs poignées de tubes post-punk imparables le flegme et l’accent irlandais si reconnaissable de leur chanteur Grian Chatten, un brin tête à claques. Le public est d’emblée déchaîné puisque le groupe entame sur « Hurricane Laughter », un des tout meilleurs titres de l’album. Le temps passe vite, très vite, et après avoir joué les inévitables « Too Real » (concours du meilleur accent sur le refrain), « Liberty Belle », et surtout « Boys in the Better Land », une chanson à rendre fou à peu près n’importe quel fan de ce genre de musique tant la composition de ce titre relève du sublime, le groupe quitte la scène sans un mot après « Big » et 35 minutes nerveuses et irréprochables. Incompréhension du public – et colère de votre serviteur – alors qu’il reste encore quinze minutes sur le créneau et que le groupe a encore au moins 4 ou 5 titres dans son répertoire. Mais rien n’y fera : le groupe est parti. Les Irlandais rejouant plus tard dans la soirée au Patio, on se dit qu’ils en gardent peut-être sous le pied, mais la frustration est immense.

La suite de la programmation est plus décousue. Là où les jours précédents offraient un certain nombre de dilemmes, les concerts du samedi soir ont une fâcheuse tendance à se superposer, et vouloir faire un set entier d’un artiste nous oblige à faire au moins deux autres prestations tronquées. Le groupe d’amis éclate, certains décident de faire un bout de Dirty Projectors (qui commence par un morceau extrêmement dissonant et désagréable qui nous fait fuir immédiatement), nous partons dans la Paloma.

On voit ainsi le début d’une des curiosités de cette édition, le retour de Rinocérôse, duo montpelliérain qui avait pondu deux tubes il y a bientôt quinze ans, « Bitch » et « Cubicle ». Si ces deux titres de dance punk ou disco rock criard avaient fait le bonheur de notre adolescence et des playlists de nos tout premiers lecteurs MP3 (ceux qui étaient juste des clés USB avec un lecteur intégré et 128Mo d’espace disponible !), on reconnaît volontiers ne jamais avoir écouté d’album du groupe, et on pensait même qu’ils avaient depuis longtemps disparu. Le concert commence et on s’aperçoit qu’en lieu et place d’un duo un peu lo-fi de rock électro furieux, on se retrouve avec une grosse machine avec au moins six musiciens sur scène, un lightshow à l’américaine et une musique qui éclate instantanément toute idée de bon goût. Bongos, flûte traversière, claviers, choristes… On se demande un peu où on est tombé et la musique frénétique du groupe lorgne autant du côté du lounge de Saint-Germain (sous coke et sous acides) que des plus grands noms de l’EDM française. On prend vite peur et on quitte cette salle comme agressés par tant d’hystérie gratuite.

On se bouge alors vers le Club où Warm Drag va commencer à jouer, craignant une foule trop nombreuse pour accéder à la salle. Après quelques minutes d’attente, on pénètre enfin dans la pénombre de la plus petite des scènes du festival où le duo américain joue très, mais alors très fort.  C’est vénéneux et poisseux à souhait, ultra lo-fi à la limite du désagréable par moment, mais cela fonctionne. La voix ténébreuse de Vashti Windish impose une présence remarquable, gothique et séduisante, tandis que les machines de Paul Quattrone, batteur chez !!! et (Thee) Oh Sees, amène le tout du côté des jams hypnotiques de Suicide. Après un morceau particulièrement marquant, répétitif et grisant, on se dit qu’on a besoin d’air avant de traverser de nouveau tout le site pour assister au concert des Français de Rendez-Vous devant la Mosquito.

Une fois de plus, on s’interroge : Rendez-Vous est devenu tout de même un groupe important depuis deux ans, et le choix de les reléguer sur la petite scène extérieure alors que la grande n’est pas occupée, qui plus est pour un set de 40 minutes qui semblent ridicules en comparaison des 50 qui avaient été octroyées aux Irlandais un peu plus tôt – avec le gâchis que l’on sait – tout cela pose un grand point d’interrogation. Peu importe, et alors qu’en repassant devant la Grande Salle on entend Rinocérôse jouer « Bitch » de façon encore plus hystérique si c’est possible que leur entame de concert, on finit par se poser devant la Mosquito qui a rassemblé une foule très compacte et déterminée à en découdre. On retrouve d’ailleurs le même groupe de mecs relous (bruyants, sans-gêne, hétéros et complètement bourrés) que la veille à It It Anita, ce qui n’augure rien de bon pour l’ambiance en fosse. Le groupe balance sa désormais classique intro martiale et glaçante et enchaîne sur la torpille « Euroshima », le public réagit au quart de tour, nos potes disparaissent engloutis dans un nuage de poussière et une mer de bras emmêlés, et on reste tranquilles sur le côté pour profiter de la musique. Le son n’est pas encore réglé de façon optimale et le groupe va monter inexorablement en puissance tout au long d’un set solide et incroyablement nerveux, dont la moindre seconde va compter, à tel point qu’ils finiront très légèrement en retard sur leur créneau alloué (si d’autres en Irlande pouvaient en prendre de la graine…). Gros point noir du concert, le public donc. Ou plutôt la partie du public qui ne respecte pas les autres, fait n’importe quoi, et profite d’être plus grand et plus gros que la moyenne pour se comporter comme les pires porcs qui soient. Le fameux groupe de relous donc, qui décide de fendre la foule au bout de deux morceaux en poussant tout ceux qui se trouvent sur leur passage. Résultat : bières renversées, une amie qui avale sa cigarette – grosse frayeur – et quelques coups de coude mal placés. Merveilleux. Sur scène en revanche, Elliott, Max, Francis et les autres cassent tout. On les avait observés, sages, intrigués, sur le côté de la scène pendant le set de Fontaines D.C., les voilà déchaînés et impériaux. Ils démontrent avec vigueur une fois de plus l’excellente qualité de leurs compos, taillées pour le livre, tel ce « Exuviae » absolument dantesque et qui fait toujours son effet. En fin de set, c’est « Distance », le morceau attendu plus ou moins par toute l’assemblée, qui clôt pour nous le concert, et alors que l’on s’éloigne pour se placer à Shame (qui commence juste après sur la Flamingo), on entend que le groupe décide malgré tout de conclure sur « Last Stop », leur morceau gothique et ralenti au final si intense. Un choix osé pour un festival, mais ce groupe a l’amour du risque et ne s’en cache pas.

Il nous reste alors le morceau de bravoure de la soirée, et un des concerts les plus attendus : les trop rares – surtout en Province – Shame viennent donc défendre en tête d’affiche du TINALS un premier album paru l’an dernier, « Songs of Praise », et qui a tourné sur beaucoup de nos platines, si l’on en croit la ferveur du public, un des meilleurs de tout le festival. Les Anglais ont une réputation de tueurs sur scène, offrant souvent des prestations dantesques et imprévisibles, et ce soir ne déroge pas à la règle. Charlie Steen, le charismatique chanteur, débarque la chemise rentrée dans un pantalon plutôt moulant (il porte à gauche), chemise qui sera bien vite arrachée, vociférant d’un bout à l’autre de la scène, escaladant les structures pour haranguer la foule sur les côtés, chauffant son public tout au long du concert avec maestria. La scène est immense, mais les jeunes Anglais n’y semblent jamais trop petits ou perdus, tant ils occupent l’espace chacun à leur façon, du jeu assez stoïque du batteur aux acrobaties périlleuse du bassiste et d’un des deux guitaristes, qui manquent à plusieurs reprises de se percuter ou de finir les quatre fers en l’air dans la batterie. Le groupe joue deux ou trois nouvelles chansons, toutes excellentes et qui annoncent un prochain EP ou album de haut vol, avec un songwriting peut-être plus nuancé et raffiné. Pour le reste, ils font complètement décoller des titres déjà adoptés par la foule comme « One Rizla », « Concrete » ou « Lampoon » : même si on ne connaît pas les paroles, l’atmosphère est si prenante qu’on se retrouve à les chanter en chœur avec un public en délire. De grands pogos éclatent bien sûr assez rapidement, mais les grands relous des autres concerts doivent cuver dans un coin car tout se déroule dans une ambiance bon enfant et respectueuse, pendant que Steen fait quelques bains de foule ou nous asperge d’eau et de sueur. Un spectateur un peu fou profite même d’un moment d’inattention de la sécu – quasi inexistante à ce concert – pour enjamber la barrière, sauter par-dessus le crash photo et parader sur scène au milieu de musiciens assez surpris, avant de plonger dans la foule sans se faire attraper par un vigile : respect. En fin de set, ce sont « Angie » et « Gold Hole » qui viennent conclure en beauté un set parfait, comme si le groupe avait voulu montrer un côté plus adulte, plus mature de sa musique. C’est réussi et leur prestation vient compléter un impeccable et solide panel de musiques dérivées du punk et du post-punk pendant ces trois jours de festival : si leur set est le sommet du samedi soir, les Belges de It It Anita l’emportent aisément pour le vendredi, tandis que Black Midi fauche les lauriers du jeudi soir. Preuve d’une intense vitalité de cette scène actuellement, en Europe et ailleurs.

Difficile de se remettre de l’euphorie provoquée par un tel concert, mais la soirée n’est pas finie pour autant. Si la fatigue se fait sentir, la fin du concert de Low, qui finit sur « Fly » et « Disarray » tout en mélancolie altière, est un bon sas émotionnel pour faire la transition avec la suite. Nous n’y étions pas, les ayant vus il y a peu de temps à Lyon, mais de l’avis de ceux qui avaient fait l’impasse sur Shame, leur concert était bouleversant. Comme quoi, même en festival, une proposition musicale aussi radicale et à rebours de la frénésie ambiante a parfois ses vertus.

On retente alors Fontaines D.C. qui s’apprête à donner un nouveau concert au Patio, mais la foule est si dense et étouffante qu’on abandonne très vite l’idée, préférant aller jeter un œil de loin à Prettiest Eyes, vu il y a quelques années au Levitation France à Angers. On reconnaît immédiatement le chapeau très « Nouveau-Mexique » de Marcos Rodriguez, le bassiste. Le trio signé chez Castle Face et découvert par John Dwyer de Thee Oh Sees joue assez timidement au début un son garage brut de décoffrage tout en basse + machines et batterie, et on regarde le tout de loin avec le souvenir d’un meilleur concert au Levitation. Puis la machine déraille un peu et le show bascule dans quelque chose de beaucoup moins sage et calculé, de beaucoup plus sauvage et fou – imparfait aussi. Le côté presque rock à nœud-nœud gentillet des premiers morceaux, vus, revus et entendus mille fois ailleurs laisse ainsi place à une jam électrico-électronique furibarde qui fait sautiller d’un seul mouvement et les musiciens – en nage – et le public – en liesse. D’ailleurs, signe que ce joyeux bordel finit par fédérer tout le monde et convaincre même les plus sceptiques – ça fleure bon la fin de festival et les gens qui se lâchent, tout ça – les dernières minutes du concert, extatiques, voient la scène envahie à la demande des musiciens par des dizaines de spectateurs, à s’en demander comme tout ce monde arrive à cohabiter tout en continuant à jouer, non plus un morceau à proprement parler, mais une sorte d’improvisation rebondissante, un trampoline musical psyché et carburant à l’énergie pure. Même si, fatigue oblige, on reste à une bonne distance de cette teuf anarchique, la joie est communicative et on sent que le trio prend son pied. C’est presque un nouveau groupe que l’on a vu éclore en l’espace de trois quarts d’heure.

À la fin, et alors que la foule se disperse gaiement en retournant vers la Paloma, se produit un phénomène étrange, hilarant et irrésistible : passant à proximité du lieu où la Happy Team animait des karaokés ou des speed datings musicaux pendant le festival, retentit une musique familière, un chant de sirène, un riff de saxophone auquel il est impossible de dire non. « Careless Whisper » de George Michael est lancé sur une platine par un DJ qui a eu du nez et qui hameçonne au passage des dizaines de festivaliers, nuée de papillons de nuit comme happés vers cette séduisante lampe. On se retrouve là avec quelques amis qui ont fait comme nous et on assiste alors à un improbable et réjouissant closing en semi-off du festival, avec un duo de DJ qui alterne tubes putassiers et slow tellement ringards qu’on s’en étouffe de rire, lançant de délicieusement ridicules concours de danse ou de chant, surfant sur l’ivresse et l’euphorie de tout cet ensemble hétéroclite bien content de pouvoir s’amuser autour d’une poignée de classiques. La fête se termine sur une version d’anthologie de « Bohemian Rhapsody » chantée à tue-tête par une bonne centaine au moins de personnes, puis on s’éloigne de ce joyeux bordel, vers la fin d’un ultime concert avant de quitter les lieux.

Ce dernier concert, c’est celui de Johnny Mafia, groupe de rock frenchie originaire de Sens, et qui compense ce qu’il manque en originalité par une envie d’en découdre sur scène à l’épreuve de tout. Fatigue intense oblige, on s’installe au balcon de la Grande Salle, mais un étage plus bas la fosse connaît ses derniers pogos et crowd surfing, et le groupe joue si fort qu’on se demande si on n’aurait pas mieux fait de mettre des bouchons d’oreille, pour une fois. C’est sale, joué à un volume indécent et avec une rage et une détermination qui forcent l’admiration malgré la dimension totalement consensuelle des compos. Un pur moment de rock garage régressif qui donne envie d’y retourner, dans d’autres conditions et sans avoir eu trois nuits de festivités dans les jambes. Ça tombe bien, le groupe tourne souvent en France et ne devrait pas être bien difficile à attraper dans une petite salle près de chez nous.

Après une traditionnelle photo de groupe avec le plus grand nombre possibles d’amis et de connaissances devant la sortie du festival, chacun rentre chez soi, et pour nous ce sera l’impossible pari d’un retour sur Lyon dans la foulée, un voyage au bout de la nuit et de la fatigue entièrement assurée par un courageux pilote, qui nous ramène à bon port au point du jour sur les notes rêveuses du « Journey in Satchidananda » d’Alice Coltrane, un peu comme si les trois derniers jours n’avaient été qu’un drôle de rêve éveillé…


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