[LP] Tim Hecker – Konoyo

Tim Hecker poursuit ses explorations sonores avec son neuvième album, « Konoyo », expérimentation électronique, épileptique et radieuse.

Compositeur d’origine canadienne et théoricien de la musique, Tim Hecker fait partie des artistes les plus innovants de la scène électronique. Depuis l’abandon de son premier nom d’artiste, chacun de ses albums a été un enchantement, un plongeon dans une dimension immatérielle et iridescente. Son dernier album, « Konoyo », continue naturellement cette étrange ascension. Sa musique, captive d’une tension irrésistible vers ce qui est purement lumineux, ne cesse d’explorer des sonorités nouvelles et d’offrir, avec toute la violence dont l’artiste est capable, son regard sur un absolu.

Annoncé par un single énigmatique et son unique titre « Rose Light », l’album se révèle avec un premier morceau de quinze minutes, « Across To Anoyo ».  Une oscillation timide suivie d’une pulsation étrange avec une résonance faussement tribale et trébuchante. Un début corrosif pour un artiste que l’on caricaturerait sans évoquer la noirceur avec laquelle il peut suggérer sa conception de la lumière. La pulsation disparaît et avec elle, tous les repères que l’on pouvait avoir après seulement trois minutes d’écoute. Il faudra s’accrocher. C’est peut-être un rappel conscient de l’artiste, dont les albums sont toujours une épreuve ou un rite de passage. Mais c’est aussi un indice sur le titre de ce long prélude. Si « Konoyo » signifie en japonais le monde dans lequel on vit, « Anoyo » est celui qui lui succède.

Après ce premier moment de chaos, la musique se calme avec une profonde mélancolie. Le second morceau, « In Death Valley », concentre dès ses premières secondes des mélodies prismatiques et sublimes, une constante chez ce chercheur de clarté. L’album se déploie sur des ambiances différentes, jouant avec la dureté de la technique et la langueur de nos émotions. Un violoncelle entre en scène avec « In Mother Earth Phase » et adoucit la densité que peut évoquer cette œuvre jusqu’ici, avec ses boucles saturées et ses sons si aigus qu’ils en sont douloureux. Ces sons nous évoquent les albums d’Alva Noto et du pianiste Ryuichi Sakamoto, dont les cordes frappées étaient souvent ponctuées de cliquetis cristallins et incisifs.

Un interlude situé au centre de « Konoyo » laisse place au morceau « Keyed Out », inquiétant par son titre et ses saccades grinçantes. Elles s’adoucissent, toujours bizarres, mais avec une ampleur croissante qui laisse entrevoir avec pudeur le dessein de l’artiste. Jusqu’ici, l’album est imprévisible, déstructuré et vacillant, mais Tim Hecker ne laisse rien au hasard. Ses esquisses et ses silences, manipulés comme du plâtre incendiaire, constituent un ensemble infiniment poétique. Une poésie du vide, sans mesure ni contrainte, un lit vert où la lumière pleut.

« This Life » clôture cette heure de rêves singuliers avec la légèreté d’un pinceau qui n’a pas pu achever son geste. Cet album aura dérouté certains fans, bien que Tim Hecker les y ait préparés avec « Virgins » (2013) et « Love Streams » (2016). Mais l’approche, la forme et ses textures se renouvellent à chaque fois. Avec « Konoyo », on découvre une musique qui change constamment comme de l’encre diluée dans de l’eau. C’est surtout une œuvre qui ne cherche pas de solutions aux mélodies qu’elle pose, prenant le parti des vertiges et de la suspension. Et si ce n’est pas son album le plus facile, Tim Hecker donne ici à son œuvre un nouvel ancrage qui continuera de nous éblouir.

« Konoyo » de Tim Hecker est disponible depuis le 28 septembre 2018 chez Kranky.


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