[LP] Thousand – Au Paradis

Si « Le tunnel végétal », le disque précédent de Thousand était apparu comme une véritable fulgurance dans le parcours passionnant du musicien Stéphane Milochevitch, force est de constater qu’il ne fut pas, à l’inverse un simple instant éphémère et accidentel, tant « Au Paradis » pousse aujourd’hui encore plus loin l’ambition de cette pop à la française totalement décomplexée, inventive, rebelle et surtout furieusement vivante et personnelle.

Au-delà d’un talent de poète évident, d’un sens mélodique peu commun, Thousand réussit une nouvelle fois, avec une certaine classe là où d’autres sombreraient dans l’indigent, le pompeux. Car tout simplement, il ose pour et par lui-même. Ainsi notre homme n’est visiblement pas un adepte de la nostalgie, encore moins de l’admiration béate face aux grands anciens (et anciennes) auxquels inévitablement pourtant sera fait référence pour décrire sa nouvelle œuvre décalée et surprenante. En vrac, Brigitte Fontaine, Boris Vian, Gainsbourg, Bashung par exemple, figures d’ailleurs certainement très éloignées des modèles qui ont compté pour lui (nous pourrions citer par exemple une appétence pour la musique d’Alan Vega ou encore celle de Bill Callahan). Néanmoins, comme ces emblèmes de la musique française, d’ailleurs, son écriture, sa créativité sont profondément ancrées dans le présent, à l’affût des méandres et des excès de la modernité. Elles dévorent le foisonnement culturel et sociétal du monde, nourrissant ainsi un imaginaire particulièrement alerte et vif.

Depuis le début d’année, nous avons déjà entendu certains esprits chagrins disqualifier par principe ce disque, sur la seule base du refrain chanté à travers le filtre de l’auto-tune sur le délicieux « Jeune femme à l’ibis », par la géniale Emma Broughton ; complice indispensable au même titre qu’Olivier Marguerit (basse, claviers, percussions) et Sylvain Joasson (batterie). Marqueur sonore de la création contemporaine, et notamment du rap à l’électro pop, l’auto-tune est l’objet symbolique d’une limite infranchissable d’un bon goût autoproclamé par des esprits étroits et sectaires. Loin de nous l’idée de relancer ce débat : débat d’ailleurs beaucoup plus vaste et complexe qu’il ne pourrait paraître, vaste sujet ne pouvant évidemment se résumer sur la longueur d’un tweet. Thousand joue ainsi sur ce nouvel opus, avec les conventions, avec la norme pour justement créer ses propres espaces de jeux, n’hésitant pas à flirter avec un certain classicisme pour mieux se désaxer quelques instants plus tard. Il construit ainsi les chimères d’un autre monde, modelé à son image. Même si la comparaison pourrait être ridicule, il fait parfois preuve d’un « feeling » absolument renversant, comme pouvaient le développer des monstres aussi sacrés que David Bowie et Alain Bashung.

À l’heure du tout streaming, l’écoute en ligne d’« Au Paradis » pourrait relever d’une certaine hérésie, tant ces incroyables chansons forment un ensemble flamboyant et immersif. Pour les puristes, le rituel de la platine vinyle, du diamant que l’on pose délicatement sur le sillon, posera les conditions d’une véritable expérience sensible. Se laisser emporter par ce nouvel LP pourrait se rapprocher du vécu de spectateur devant une pièce de théâtre, où nous verrions alors évoluer ce personnage dans les méandres de son esprit tourmenté et romantique. À l’image de la pochette de disque encore une fois magnifique, prenant toute sa dimension en version gatefold, chaque détail a de l’importance. En effet, pour chacune des compositions, le chemin précis emprunté par l’instrumentation, au raffinement musical particulièrement fin indique une direction inédite pour les émotions contrastées et exacerbées de son géniteur. Dans un parti-pris narratif chaotique extrêmement vivant et hautement incarné, il peint avec le réalisme d’un peintre l’amour, décrit avec la justesse d’un acteur la vérité du sexe, et plus largement il raconte la vie aussi bien avec une grande tendresse, qu’avec un cynisme latent et une certaine insolence. Il met ainsi en scène les traits nuancés de son impudent personnage dans un espace de confusion jubilatoire entre fiction et réalité, que nous pourrions d’ailleurs rapprocher de l’ego trip de certains rappeurs actuels.

crédit : Romy Alizée

Pour conclure, nous affirmerons sans aucun doute possible qu’« Au Paradis » est un très grand disque, pour lequel son créateur mérite beaucoup mieux que le statut de simple agitateur de la chanson française et de la pop hexagonale, de celui qui viendrait déranger le train habituel de la variété, pour mieux la mettre en valeur. À ce titre, et malgré de longues heures d’écoutes obsessionnelles, nous sommes encore très loin d’avoir épuisé l’immensité de ce manifeste éclatant de la Pop Culture, qui devrait au-delà de sa propre destinée, décloisonner encore un peu plus les esprits.

« Au Paradis » de Thousand est disponible depuis le 5 juin 2020 chez Talitres.


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