[LP] The Marshals – AYMF Session

Un blues rock sans concession, fouillé et offrant un besoin viscéral de parcourir les grands espaces américains de l’aube au crépuscule.

The Marshals - AYMF Session

Le blues rock : un genre aussi passionnant que souvent casse-gueule pour ceux qui osent y pénétrer et se l’approprier. En effet, on y trouve de tout, du bon comme du mauvais, sachant que n’importe quel groupe voulant un tant soit peu se baser sur des accords précis, obtenir un son de guitare rugueux et lâcher quelques improvisations entre tous les instruments aura la fâcheuse tendance de se définir comme relevant d’une telle école musicale. Mais sans passion ni respect, rien n’est acquis ; on peut même se demander si tout cela est bien justifié, dans la majorité des cas.

Car, à l’instar de la country, le blues est une histoire de voyage, au milieu de déserts et de prairies où l’obscurité succède à une journée de périple poussiéreux, à une succession de rencontres et d’histoires humaines inédites. Ce que The Marshals a bien compris et digéré ; car, avec « AYMF Session », il nous offre une collection de nouvelles mélodiques racontant aussi bien les chevauchées à moto sur des routes solitaires que les anecdotes briguées au fil des échanges, sur fond de six cordes acérées et d’harmonies sulfureuses et bourdonnantes.

Et de partage, il en est plus que jamais question ici, dans ces méandres ensablés où la respiration vient d’une instrumentation aussi libre que scrupuleuse. En passant de sonorités aiguisées et obsédantes (Oh Baby, Slave) pour mieux étreindre l’essence d’une musique directe, The Marshals prouve cette envie d’immédiateté, ce besoin d’user le bruit et la fureur contenue jusqu’à la corde. On marche donc sur des traces que le vent chaud des vallées mortuaires efface pour mieux perdre l’auditeur (Sugar), avant de saisir le guidon et de se laisser happer par l’asphalte, de tailler la route à grands coups d’harmonica et de riffs entêtants et en roue libre (Tears).

Mais ce voyage au grand air contient également une savante dose d’émotion intime, comme on aime la découvrir plus intensément au fil des écoutes. À ce titre, « I Made My Way » se distingue de ses compagnons de fortune grâce au dialogue choral de deux voix à la fois fascinées par leur genre et imprégnées d’une force évocatrice intérieure qui laisse admiratif. On se laisse emporter dans ces duels entre chant et harmonica, ces joutes artistiques savamment pensées autant qu’immédiates, qui se confondent et se fondent dans un paysage paisible et imagé (la longue improvisation de « Someday »).

Là où d’autres se revendiqueraient d’un héritage américain qu’ils ne frôlent même pas du bout des médiators, The Marshals préfère se laisser porter au gré de pérégrinations inconnues d’eux-mêmes avant la révélation finale. Celle-là même qui les autorise à sauter par-dessus les barbelés et courir de manière effrénée dans des champs mélodiques que, finalement, peu empruntent. En reprenant Jimi Hendrix, le groupe confesse autant un besoin de revendiquer une influence relative de composition qu’un remerciement pour l’inspiration et la prise de souffle, sans jamais chercher à imiter leur héros le temps d’un parfait « Crosstown Traffic ». C’est bien ici qu’on les retrouve : au carrefour central d’une ville abandonnée, entre un bar où le whisky coule à flots et les croisements sur lesquels on est prêt à vendre son âme au diable. Le blues, depuis Robert Johnson, pose cette éternelle question de la possession et de la transe immémoriale du musicien ; et le disque du trio nous met dans de tels états, nous capturant pour mieux transfigurer nos esprits et les vouer sans fin à leur musique intemporelle et sublime.

crédit : Sophie Hervet
crédit : Sophie Hervet

Sept titres malingres et obsédants, dessinés dans les cendres encore fumantes du rock et des bleus à l’âme les plus délicats. Autant avouer qu’on ne peut plus s’en défaire, une fois plongé dans un tel univers inclassable.

« AYMF Session » de The Marshals est disponible depuis le 16 décembre 2014 chez Freemount Records.


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Raphaël Duprez

En quête constante de découvertes, de surprises et d'artistes passionnés et passionnants.