[LP] The Lotus Eaters – Desatura

Après deux EP réalisés ensemble, Rrose et Lucy se sont retrouvés à nouveau pour un premier album qui fait danser les cerveaux et les ordinateurs.

Les deux artistes avaient commencé à travailler ensemble indirectement, lorsque Lucy a remixé un morceau de Rrose, auquel cette dernière répondit en remixant un morceau du duo Dadub sorti sur le label de Lucy. Les branches de la techno dans lesquelles les deux artistes évoluent, minimale, industrielle, expérimentale mais toujours proche des lieux dans lesquels elle est jouée, forment un petit monde dont le label de Lucy (Stroboscopic Artefacts) est un des nœuds les plus importants aujourd’hui. Ce label, connu notamment pour sa série « Monad », invite et réunit des artistes du monde entier tout en gardant une grande cohérence, visible dans les thématiques et l’esthétique de ses productions. Employant la techno pour différentes séries d’EPs, Lucy semble avoir une vision fine et accomplie de ce qu’il veut composer et produire. S’il ne faut pas les opposer aux EPs, le rôle qu’il accorde aux albums s’en éloigne sensiblement : l’intention, le public et l’instant visés sortent de la vie nocturne, c’est le lieu de toutes les expérimentations. C’est une occasion pour l’artiste de profiter de la longueur du format pour travailler davantage le son, ses textures et son rapport au temps.

C’est donc après deux EP composés avec Rrose, ayant pour titre « The Lotus Eaters I et II » (l’un étant sorti sur Stroboscopic Artefacts et l’autre sur le label de Rrose, EAUX) que Lucy l’a rejoint pour l’album « Desatura », chacun oubliant son nom d’artiste.

« Desatura » s’ouvre sur une pulsation qui monte, descend, remonte, changeant plus ou moins de couleur. Une certaine retenue se laisse entendre, mais une retenue menaçante, qui pourrait s’inverser à tout moment. La rupture avec ce qui précède l’écoute de l’album est volontaire, on entre dans le son comme dans une messe noire. « Marrow » poursuit cette dynamique, apportant une certaine confusion. Le son est à la fois proche et distant, profond et superficiel, envoyé dans des directions multiples. On n’a pas encore glissé, mais on n’en est pas loin. Vient « Diamond », compilation épileptique de bruits électroniques non identifiés, quelque part entre des jouets pour enfants, des sonneries de téléphone et le bruit statique d’une télévision. Un morceau qui rappelle ceux d’Aphex Twin comme « .0180871l » ou « Rhubarb ».

Intervenant comme un indice supplémentaire de la volonté des artistes de bousculer notre perception, « Diamond » indique la fin du premier tiers de l’album. Il contient son premier beat, sa première inclinaison vers la techno qui anime les corps et les neurones. Les morceaux qui le suivent soutiennent cette dynamique. La tension monte, irrépressible, de plus en plus anxieuse. Les cliquetis se superposent aux pulsations, profonds, grinçants, brillants ou graves, comme un ensemble d’horloges désaccordées. Les textures sont également malléables, droites et pliées, lisses et granuleuses. C’est notre conscience qui se tord avec. On voudrait danser, mais ce n’est pas à une musique qui se voue réellement à ça. Faute de mieux, c’est notre cerveau qui saute sur place et qui se retourne en rythme dans un crâne immobile.

Avec « Eat, Eat, Eat », on atteint une autre facette de cette musique pour faire danser les esprits. Plus organique que ses prédécesseurs, les horloges s’ornent de peaux tendues sur des caisses de résonance. On imagine des machines déréglées et inévitables, mais il n’y a ni accident ni Moloch. Plutôt un regard sur une certaine routine, à l’image du titre du morceau, qui nous protège du sens et du rejet de la pourriture. Ce titre nous renvoie à la couverture de l’album, nature morte en décomposition, cadrée avec une rigueur scientifique comme celles d’Irving Penn. Le contenu, le but de l’œuvre s’il y en a un, est explicité dès le début. Nous écoutons ce qui se gâte, ce qui périme et qui meurt, un memento mori pour remuer nos organes.

Suivi par un morceau sans rythme apparent, les artistes marquent une pause avant le dernier tiers de leur œuvre. « Under the Benches » semble être l’apogée de l’album. Saturé au possible, rythmé par une succession de vagues plus ou moins fortes et timbrées qui s’avancent et se retirent, il mélange les codes d’un genre, la froideur des instruments et l’organicité qu’on peut créer avec. Lucy et Rrose sont comme deux négatifs de démiurges, faiseurs d’ondes et de faux courants, avalant le symbole d’une fertilité dont l’objet se déplace de la chair à l’espace.

S’achevant sur un concentré de tout ce qu’ils ont évoqué précédemment, cet album est une réussite, comme la plupart des albums de Stroboscopic Artefacts, dont on peut encore attendre des merveilles, fixées quelque part entre le chamanisme et les machines.

« Desatura » de The Lotus Eaters est disponible depuis le 12 octobre 2018 chez Stroboscopic Artefacts.


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