Un songwriting folk dépouillé et mature, dissimulant de magnifiques moments lyriques superbes et apaisés.

Beaucoup d’artistes nous manquent. Ils disparaissent, meurent, sont oubliés ou tentent le tout pour le tout avec des comebacks qui finissent par devenir vraiment lassants (le minimum syndical étant, dans ce cas, à assurer pour arrondir grassement ses fins de mois) ; parfois, leurs disques prennent la poussière sur des étagères auxquelles on n’ose plus toucher, de peur d’être confronté à une ambiance qui semblerait démodée. Mais c’est surtout cette angoisse de la larme à l’œil, cette puissance émotionnelle cachée dans les mélodies les plus simples et directes qui nous fait reculer ; comme si pleurer était une honte et n’avait plus lieu d’être. Thomas George (alias The Lion and the Wolf), lui, ne s’encombre pas de ces préjugés. Il préfère écrire et composer en se damnant pour trouver le folk le plus évocateur, le plus immédiat et purificateur de sensations simples mais marquantes. Des chansons discrètes, sublimes et à haut pouvoir lacrymal. « Symptoms » reste longtemps en tête et devient, au fur et à mesure des écoutes, un support sensible dont on ne peut plus se passer pour aller de l’avant.
L’homme se tient parfois debout, parfois voûté ; la barbe fournie et la guitare toujours à portée de main pour saisir ces instants de vie qui font avancer la sienne aussi bien que la nôtre. Et il inclut toute sa sincérité dans des moments de richesse sobres et magnifiques (Bandages, Symptoms) où de discrètes reverbs, des échos suspendus envahissent les salles obscures de nos âmes solitaires (Perfect Threes, Tangled Tape). Des instantanés pris sur le vif, comme exsudés et immédiats (The Lion and the Wolf) sur lesquels la pureté de la démarche d’Elliott Smith se révèle au milieu de chansons ayant leur propre identité, sans ressasser d’influences encombrantes (Hand of Applause). Parfois plus brumeux et ténébreux, les actes de foi de Thomas George gagnent une profondeur imprévisible en invitant de solennels pianos et claviers (Ghosts on Trinity), voire quelques percussions jamais imposantes (Green), prolongeant la magie qui est en train d’opérer tout autour de nous. L’album donne cette remarquable sensation de pouvoir étreindre la musique, de la serrer contre nous et de sentir la chaleur qui s’en dégage et irradie.
Pour ceux qui n’ont jamais eu la chance de goûter au confort d’un café à l’aube, après une nuit en solitaire à boire quelques verres dans un bar puis être parti, seul, en sachant que le sommeil ne viendra pas, « Symptoms » offre tout au long des 14 titres qui le composent la possibilité de savourer de tels instants si précieux. Ces mêmes moments pendant lesquels, la fatigue et la mélancolie aidant, on prend conscience que la vie vaut finalement le coup d’être vécue. On s’assied en terrasse, malgré la fraîcheur, tandis que le soleil se lève à peine. Un peu de brouillard, des rues quasiment désertes et aucun tumulte. Simplement cette confidentialité entre soi-même et un éventuel serveur qui, les yeux cernés, vous retourne aimablement votre sourire. Ce sucre que l’on verse ou non dans le chaud breuvage qui va nous réconforter. On regarde dans le vague, sans réfléchir, en se repassant le film des heures précédentes, mais de manière totalement extérieure. On n’a pas envie de rentrer, juste de profiter de ces quelques minutes fugaces mais essentielles. Thomas George a vécu personnellement ce salut, comme il l’explique en nous racontant l’épreuve qu’il a traversée il y a peu de temps ; et avec lui, on remercie ces forces inconnues qui nous font continuer, qui nous motivent à ne pas baisser les bras mais aussi, parfois, à nous laisser bercer. Par des mélodies lointaines. Par une brise légère. Par des mains qui nous tirent vers le haut, comme celles de The Lion and the Wolf.

Il suffit parfois de peu de choses pour être heureux. Quelques accords et une voix qui devient aussi tendre qu’un murmure, nous racontant les histoires d’un quotidien qui est devant nos yeux et que, comme le fait de se laisser aller, on refuse de regarder en face. « Symptoms » nous fait pénétrer dans ces tourments qui sont autant de soupirs de soulagement, vitaux et uniques.
« Symptoms » de The Lion and the Wolf est disponible depuis le 24 novembre 2014 chez Courage and Stone Records.